Tensions entre l’Iran, l’Arabie saoudite et les États-Unis : vers une militarisation du conflit ?

La nouvelle stratégie iranienne de l’administration Trump a déjà eu des effets négatifs sur l’économie iranienne : la monnaie nationale (le rial) a été dévaluée de 38 % sur l’année iranienne (mars 2018-mars 2019), selon la Banque mondiale, et le taux d’inflation dépasse les 40 % en 2019. Cette crise économique s’explique par la chute des revenus pétroliers qui représentent entre 30 et 40 % des recettes de l’État iranien. L’objectif de Washington de réduire à zéro les exportations pétrolières iraniennes a donc des effets dévastateurs pour l’économie du pays.

Une désescalade qui se complique

Face au risque d’un accroissement des tensions irano-américaines, la société civile iranienne, d’une très grande vitalité, veut éviter d’être victime de la répression politique interne croissante justifiée par la rhétorique officielle à propos de « l’ennemi américain ». Si l’on en croit la propagande de la République islamique, la volonté ultime des États-Unis serait de détruire l’Iran en se focalisant sur son programme de missiles et sa politique régionale. Il s’agirait de nouveaux moyens pour parvenir à un même objectif, à savoir le changement de régime. Dans ce contexte, il sera plus difficile pour le président Rohani de mettre fin, comme il le souhaitait, à la tradition révolutionnaire qui consiste à scander des slogans à la fin des prières du vendredi telles que : « Mort à l’Amérique ! », « Mort à Israël ! », « Mort à l’Angleterre ! » ou « Mort aux Al-Saoud ! ».

Dans le même temps, les plus conservateurs des islamistes iraniens défendent l’idée selon laquelle l’accord sur le nucléaire a apporté une hostilité accrue des États-Unis contre l’Iran en lieu et place de la levée attendue des sanctions et du respect promis par le président Rohani lors des négociations sur le nucléaire. Enfin, la perception en Iran sur le rôle émergent des pays européens comme possibles protecteurs de l’Accord n’est pas univoque. Le Guide suprême critique ce qu’il estime être l’hypocrisie des Européens dans leur défense de l’Accord, qui n’est pas compatible selon lui avec leur alignement sur Washington à propos du programme balistique iranien et de la politique régionale de Téhéran. Les conservateurs estiment ainsi que les Européens et les Américains sont les deux faces d’une même pièce : ils estiment que la France joue désormais le rôle du « good cop » et les États-Unis celui du « bad cop ». C’était l’inverse pendant la période Obama-Sarkozy-Hollande. En revanche, les modérés soutiennent la médiation du président Macron qui vise à une désescalade des tensions militaires dans le golfe Persique. Le succès de la médiation française est néanmoins très improbable en raison de l’incapacité de la France et plus largement de l’Europe à affirmer sa souveraineté économique face à Washington. Le fait que les entreprises françaises et européennes suivent les conseils de l’administration Trump en matière de relations économiques avec l’Iran décrédibilise tout rôle diplomatique des chancelleries européennes aux yeux des conservateurs en Iran. Ensuite, l’opposition des conservateurs en Iran à la médiation française contribue à alimenter le jeu factionnel en République islamique et les contacts multiples entre les présidents français et iranien (à 20 reprises cette dernière année selon les sources iraniennes) ne sont pas un signe de force, car le Guide reste le principal décisionnaire en la matière. Ainsi, face à l’escalade américaine, l’Europe a certes défendu sur le plan rhétorique les mêmes positions sur l’Accord sur le nucléaire que la Russie et la Chine. Mais il n’en reste pas moins que les convergences transatlantiques sont plus fortes sur les autres dossiers conflictuels entre l’Occident et l’Iran. Qu’il s’agisse du programme balistique, de la politique régionale iranienne ou du non-respect des droits humains en République islamique, les différends entre Bruxelles et Washington se limitent à des questions de méthode plus que d’objectifs. En effet, s’agissant de la politique régionale iranienne, Paris partage l’analyse de l’axe États-Unis-Arabie saoudite-Israël sur la dimension perçue comme « hégémonique » de la politique iranienne mais, à la différence de ces trois pays, pense que le dialogue est la meilleure solution pour régler le problème.

Face à la nouvelle stratégie iranienne de Washington et à l’absence de souveraineté européenne, la République islamique peut certes mobiliser les sentiments nationalistes de la population pour justifier le manque de résultats sur le plan économique. Mais le désir de changement et de réforme continue à exister en Iran. Ce qui a changé avec l’administration Trump, c’est que l’espoir suscité par l’Accord sur le nucléaire fait désormais place à la peur du chaos. Autrement dit, la population iranienne est face à un choix entre stabilité et effondrement économique consécutif à l’embargo américain. En définitive, là où il n’y a pas de débat en Iran, c’est bien à propos du caractère contre-productif de la politique iranienne de l’administration Trump et de son incapacité ou de son refus à renforcer le soft power des États-Unis en Iran. L’opposition de la majorité de la société iranienne et des opinions publiques des pays arabes du golfe Persique à une confrontation armée reste le principal facteur limitant le risque de guerre régionale. Cependant, la paranoïa sécuritaire des États de la région peut contribuer au déclenchement d’un conflit non souhaité par les acteurs concernés en raison du risque d’escalade d’un conflit localisé ou de la transformation d’une confrontation économique en conflit militaire.

Les tensions stratégiques dans le Golfe

Notes

(1) Military Balance 2019, IISS, Londres, février 2019.

(2) Selon les statistiques du SIPRI, 2019.

(3) Abbas Milani et Larry Diamond (dir.), Politics and Culture in Contemporary Iran. Challenging the Status Quo, Boulder/London, Lynne Rienner Publishers, 2015.

(4) « L’Iran qualifie de “terroristes” les forces américaines au Moyen-Orient », Reuters, 30 avril 2019 (https://​www​.lefigaro​.fr/​f​l​a​s​h​-​a​c​t​u​/​l​-​i​r​a​n​-​q​u​a​l​i​f​i​e​-​d​e​-​t​e​r​r​o​r​i​s​t​e​s​-​l​e​s​-​f​o​r​c​e​s​-​a​m​e​r​i​c​a​i​n​e​s​-​a​u​-​m​o​y​e​n​-​o​r​i​e​n​t​-​2​0​1​9​0​430 ; consulté le 30 octobre 2019).

(5) Déclarations du ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif, citées in « Aux yeux de l’Iran, les renforts américains menacent la paix internationale », RFI, 25 mai 2019 (http://​www​.rfi​.fr/​a​m​e​r​i​q​u​e​s​/​2​0​1​9​0​5​2​5​-​r​e​n​f​o​r​t​s​-​a​m​e​r​i​c​a​i​n​s​-​m​e​n​a​c​e​-​p​a​i​x​-​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​e​-​i​ran ; consulté le 30 octobre 2019).

Légende de la photo en première page : le 28 juin 2019, le président américain rencontre le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, en marge du G20. Un mois plus tôt, la Maison-Blanche annonçait l’envoi dans le golfe Persique du porte-avions USS Abraham Lincoln et d’une task force aérienne pour faire passer un message « clair et sans ambiguité « à Téhéran. À cela s’ajoutait une mise en garde militaire vis-à-vis de Téhéran contre toute tentative d’attaque envers « les intérêts » de Washington ou de ses alliés qui déclencherait une riposte « d’une force implacable ». (© White House/Tia Dufour)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°54, « L’état des conflits dans le monde », Décembre 2019-Janvier 2020.

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