Les mutations de la guerre au XXIe siècle

Dans ce contexte, quelle est l’évolution du caractère de la guerre, lorsqu’elle est menée ? Si sa nature ne change pas – elle reste l’affrontement de volontés politiques opposées utilisant la force pour résoudre leur différend, quelles que soient les époques –, la forme qu’elle prend évolue bel et bien, ce qui a évidemment des conséquences sur la manière dont les opérations sont conduites. Tenant compte de tout ce qui a été dit, on peut d’abord constater une convergence des modes d’action régulier et irrégulier. La distinction entre ces deux modes était surtout conceptuelle, en particulier aux plus bas échelons (14), ce qui a pu entraîner des débats, notamment aux États-Unis, autour du « type de guerre » sur lequel les forces devaient se concentrer, en termes doctrinaux, de formation et d’équipements. En réalité :

• l’adversaire irrégulier tendra à se « régulariser » en disposant d’une puissance de feu de plus en plus importante et d’enablers (communications, cyber et influence), certes moins efficaces que ceux des États, mais qui lui permettront également de rendre ses forces plus efficientes ;

• l’adversaire régulier pourra s’« irrégulariser », notamment parce qu’il s’appuiera sur des opérations par proxys, sur ses forces spéciales (qui connaissent un vrai processus de diffusion), mais aussi sur les opérations cyber et les difficultés liées à l’attribution qu’elles entraînent ;

• dans les deux cas, les adversaires seront en mesure de s’appuyer sur une diversité de moyens non militaires, mais stratégiquement significatifs : influence et opérations psychologiques, jusqu’à l’immixtion dans les processus électoraux ou manœuvres cognitives sapant la confiance dans les institutions (15) ; diplomatie ou protodiplomatie incluant l’implication d’autres acteurs dans des coalitions ; lawfare faisant de l’interprétation du droit un enjeu stratégique, au service de ses propres intérêts.

À certains égards, cette configuration stratégique facilite la tâche des planificateurs : elle nécessite, sur le versant militaire, de se focaliser sur les savoir-­faire militaires – la guerre reste conduite par les hommes – en cherchant une stratégie de compensation technologique au déficit de masse.

Cela explique l’attention accordée à l’innovation et à des systèmes structurants, au-delà des simples modernisations générationnelles. C’est le cas pour SCORPION et la numérisation qui l’accompagne évidemment ; mais aussi de nouvelles munitions supersoniques, les premiers pas dans l’hypersonique, le cyber et, évidemment, le SCAF. On note, au passage, la forte dépendance de ces systèmes à une dimension « méta-structurante » : le cyberélectronique. Par ailleurs, ce qui est structurant n’est au demeurant pas nécessairement ce qui est le plus visible… ou le plus cher. Le drone NX‑70, par exemple, offre aux forces terrestres une capacité ISR qui permettra de réellement optimiser les feux indirects (missiles MMP, artillerie) à proximité des compagnies et sections. C’est précisément ce type de capacité qui a permis aux forces russes de raccourcir les boucles décisionnelles dans l’est de l’Ukraine, souvent à moins de trois minutes entre la détection et le tir d’artillerie, avec un solide appui de guerre électronique (16).

D’autres capacités moins visibles pourraient également avoir des incidences directes sur la conduite des opérations, cette fois dans le « spectre haut ». Le Space RIDER (Space Reusable Integrated Demonstrator for Europe Return) est un programme civil de l’Agence spatiale européenne lancé dans la foulée du démonstrateur IXV (17) visant à disposer d’un drone spatial réutilisable capable d’embarquer une charge utile de 800 kg dont le premier essai devrait avoir lieu en 2022. Sa militarisation – qui n’est pas actée – permettrait de disposer d’un système équivalant au X‑37B américain, dont les missions restent officiellement peu claires, mais qui incluent la reconnaissance ou le « butinage » de satellites. Rien ne s’oppose à une utilisation de tels systèmes dans la mise en panne « propre » (soit sans débris spatiaux [18]) de satellites adverses, donnant effectivement une capacité contre-­spatiale cinétique, en plus des armes à énergie dirigée actuellement à l’étude.

La vraie question, de ce point de vue, n’est pas le versant militaire des nouvelles moutures de l’art de la guerre, mais bien la manière dont on considère ses dimensions non militaires. Or la réponse ici n’est pas tant de nature technique que de nature politique. Si elle implique une forte capacité de renseignement permettant de distinguer le vrai du manipulé, elle met également le politique au défi de coordonner ses lignes d’opérations non militaires – diplomatiques (versants juridiques compris), économiques, culturelles, voire autres. Conceptuellement, la réponse est déjà fournie par Lucien Poirier. Mais si la guerre est un art simple, il est tout d’exécution…

Notes

(1) Sur ces problématiques, voir Alexandre Sheldon-Duplaix, « La Chine change-t‑elle de posture stratégique ? », Défense & Sécurité Internationale, no 123, mai-juin 2016 ; « Des flottes paramilitaires en première ligne des conflits en Asie », Défense & Sécurité Internationale, no 106, septembre 2014 ; et notre hors-série no 58, consacré à la distribution de puissance en Asie orientale.

(2) Joseph Henrotin, « La mutation hypersonique et ses défis », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 66, juin-juillet 2019.

(3) Philippe Langloit, « Quelques perspectives sur le missile sol-sol », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 60, juin-juillet 2018.

(4) Voir Joseph Henrotin, L’art de la guerre à l’âge des réseaux, ISTE, Londres, 2017.

(5) Voir à ce sujet notre hors-série no 65, en partenariat avec le CREC-Saint Cyr.

(6) Arnaud Delalande, « L’Égypte et les Émirats arabes unis en guerre en Libye », Défense & Sécurité Internationale, no 129, mai-juin 2017.

(7) Sur l’A2/AD et les moyens d’y faire face, voir notre hors-série no 56, octobre-novembre 2017.

(8) Alexandre Sheldon-Duplaix, « Manœuvres “Grand Prophète 9” : les capacités “anti-accès” de l’Iran et les missions de ses deux marines », Défense & Sécurité Internationale, no 114, mai 2015.

(9) Laurent Touchard, « L’évolution des forces armées algériennes », Défense & Sécurité Internationale, no 131, septembre-octobre 2017.

(10) Lucien Poirier, Stratégie théorique II, Economica, Paris, 1987, p. 114.

(11) La défense ne représente plus depuis longtemps le premier poste budgétaire des États européens. Dans l’OCDE, en 2015, elle représentait en moyenne 5,1 % des budgets publics, le record étant détenu par Israël (14,9 %) suivi des États-Unis (8,8 %). En Europe, le Royaume-Uni allouait à la défense 5 % de son budget public, suivi par la Grèce (4,9 %). OCDE, Structure of general government expenditures by function (COFOG) (https://​www​.oecd​-ilibrary​.org/​d​o​c​s​e​r​v​e​r​/​g​o​v​_​g​l​a​n​c​e​-​2​0​1​7​-​1​8​-​e​n​.​p​d​f​?​e​x​p​i​r​e​s​=​1​5​6​2​3​2​1​2​1​6​&​i​d​=​i​d​&​a​c​c​n​a​m​e​=​g​u​e​s​t​&​c​h​e​c​k​s​u​m​=​D​3​9​D​6​F​D​6​B​E​F​7​7​8​6​F​A​F​E​D​4​C​8​2​F​2​C​1​2​474).

(12) Sur cette question, très largement traitée dans nos pages, voir notre hors-série no 64, février-mars 2019.

(13) Voir notamment Yuri Lapaiev, « Ukraine as Clandestine Testing Ground for Russian Electronic Warfare », Eurasia Daily Monitor, vol. 15, no 157, 5 novembre 2018. Sur les aspects cyber, voir notamment Stéphane Taillat, Amaël Cattaruzza et Didier Danet (dir.), La cyberdéfense. Politique de l’espace numérique, Armand Colin, Paris, 2018.

(14) Voir notamment Joseph Henrotin, Techno-guérilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes, Nuvis, Paris, 2014.

(15) Joseph Henrotin, « De la manœuvre dans les espaces cognitifs comme première des insécurités », Défense & Sécurité Internationale, no 142, juillet-août 2019.

(16) Philippe Langloit, « Protection multispectrale et déception. L’exemple du Barracuda MCS », Défense & Sécurité Internationale, no 142, juillet-août 2019.

(17) Entretien avec Guilhem Penent, « L’IXV, annonciateur de l’avenir spatial européen ? », Défense & Sécurité Internationale, no 112, mars 2015.

(18) Mais aussi discrète dès lors que les capacités de renseignement spatial telles que le radar GRAVES sont encore loin de connaître une prolifération.

Légende de la photo en première page : un Rafale B en Finlande. Le champ d’action naturel de la France est mondial, certes en fonction de ses territoires, mais aussi de ses ambitions politiques. (© V. Almansa/Dassault Aviation)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°67, « Armées françaises : Quelles forces pour demain ? », août-septembre 2019.

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