De l’instrumentalisation de l’islam à la lutte pour l’interprétation du djihad

L’instrumentalisation du référent religieux par les tribus

Traditionnellement, les rois s’appuyaient sur le consensus de la communauté (oulémas et croyants) de telle sorte qu’ils étaient l’autorité suprême dans les domaines religieux, politique, administratif et judiciaire.

Ils tenaient compte également des apports coutumiers. L’essai de « modernisation conservatrice » (5) d’Amanullah Khan bouleverse cet ordre traditionnel. La transformation des structures sociales et politiques visant à faire de l’Afghanistan un État-nation moderne incluant des mesures dans des domaines primordiaux pour le contrôle social, tels les taxes, la propriété, le transport, les impôts, les droits de douane ou l’abolition de l’esclavage, dérange l’ordre traditionnel tribal et, comme au XIXe siècle, est considérée comme une intrusion inacceptable dans les affaires tribales. La centralisation heurte l’irrédentisme des tribus, d’autant que le roi met fin aux allocations qui leur étaient versées. Dès lors, les autorités tribales rallient les contestataires religieux et soutiennent, contre toute attente si l’on prend en compte la tradition de prééminence des Pachtounes, un Tadjik, Habibullah Kalakani (1891-1929), qui, avec leur appui, prend la tête d’un mouvement au nom de la défense de l’islam et force le roi à l’exil. Il monte sur le trône en janvier 1929, mais son règne ne dure que neuf mois.

Le pouvoir est récupéré par une confédération tribale qui choisit comme roi Mohammad Nadir Khan (1883-1933) sans pour autant se référer aux oulémas qui l’ont soutenu. Ainsi, l’islam a été instrumentalisé, cette fois par les tribus afin de défendre leurs prérogatives.

De guerre en guerre : communistes et talibans

C’est dans les années 1960 que naît l’un des premiers mouvements politiques faisant référence à l’islam, l’Organisation des jeunes musulmans, active à l’université de Kaboul, mais peu influente à cette période. Elle est consolidée dès 1973, et son conseil intègre une majorité de ceux qui joueront un rôle important après la prise de pouvoir des communistes et l’invasion soviétique en 1979 : Ahmad Shah Massoud (1953-2001), Burhanuddin Rabbani (1940-2011), Abdul Rassul Sayyaf (né en 1946), Gulbuddin Hekmatyar (né en 1947)… Dès la fin des années 1970, une polarisation de la société devient visible avec un rôle grandissant de l’islam comme force politique et point de ralliement face à un islam ancestral. La guerre et l’instabilité politique renforcent le rôle vital de la charia comme facteur stabilisant. C’est le djihad qui est mobilisé contre les Soviétiques jusqu’à leur retrait en 1989, mais aussi dans la guerre civile (1989-1992). Dans la résistance, les moudjahidines appellent tous au djihad, légitimant ainsi leurs actions.

En outre, même le gouvernement communiste, tirant les leçons de ce succès, en appelle à un mollah déclarant le djihad, cette fois aux résistants, présentés comme étant l’instrument des États-Unis et d’Israël… Il va jusqu’à espérer, en vain, amadouer le clergé traditionnel en redonnant au drapeau sa couleur originelle (vert, noir et rouge au lieu de rouge) ou en modifiant le nom du parti qui devient Vatan (« Patrie ») au lieu de PDPA (Parti démocratique populaire d’Afghanistan). La résistance, instrumentalisant le djihad contre l’envahisseur soviétique, est soutenue par les forces étrangères. Les États-Unis financent et arment les moudjahidines. Sous la présidence de Ronald Reagan (1981-1989), soutenu par l’Arabie saoudite et le Pakistan, l’islamisme est l’arme de prédilection dans la lutte contre les Soviétiques, même si c’est Jimmy Carter (1977-1981) qui signe la première directive d’assistance aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul (6).

Les dirigeants américains encouragent un fondamentalisme sunnite et conservateur, allié de l’Occident, pour neutraliser l’islamisme chiite de Téhéran. De même, le soutien des Pakistanais, avec l’accord des Américains et des Saoudiens, est décisif dans la victoire finale des talibans en septembre 1996. Leur apparition prend ses sources à l’évacuation de l’Armée rouge dès 1989. Antérieurement unies contre l’ennemi soviétique, les différentes factions afghanes, auxquelles participent isolément des talibans, s’entre-déchirent. La population afghane vit dans l’insécurité et l’instabilité et accueille la victoire des talibans comme une libération ; la légende veut que le mollah Omar (1960-2013), leur dirigeant jusqu’à la chute du régime en 2001, ait reçu un appel d’Allah, lui enjoignant de mettre fin aux combats fratricides dévastant l’Afghanistan.

Si Islamabad a soutenu toutes les factions de la résistance, la donne change lors de la guerre du Golfe (1990-1991), car les principales sont solidaires du régime de Saddam Hussein (1979-2003), tandis que leur « favori », Gulbuddin ­Hekmatyar, président du Hezb-e Islami, n’arrive pas à contrôler le pays ; les Pakistanais se tournent alors vers les talibans.

Cette option présente de nombreux avantages, assurant notamment une ­profondeur stratégique face à l’Inde. Depuis bien longtemps, l’idée d’un Afghanistan faible, inféodé dans le meilleur des cas, a fait son chemin au Pakistan. D’un point de vue intérieur, appuyer les radicaux conforte les propriétaires terriens inquiets de toute option socialiste. Elle est aussi l’instrument de la revanche des Pachtounes, qui constituent la majorité des talibans, sur les autres ethnies. D’un point de vue extérieur, pour l’allié saoudien, les talibans garantissent l’endiguement de toute avancée chiite.

Enfin, pour les compagnies pétrolières américaines et saoudiennes, ils semblent l’option la plus fiable permettant d’accéder aux nouveaux États d’Asie centrale, riches en hydrocarbures et prometteurs d’importants marchés. Avec la recette « fondamentalisme islamique, tribus et pétrole » (7), la CIA et les services de sécurité du groupe pétrolier Unocal fournissent des armes et des instructeurs militaires à plusieurs milices qui combattent en l’occurrence autant pour Allah que pour les dollars.

La lutte entre mouvements pour l’interprétation du djihad

Depuis 2004, le paysage djihadiste s’est considérablement diversifié. En Afghanistan, les partis islamistes traditionnels – sunnites comme chiites –, des plus modérés aux plus radicaux, combattant le communisme n’ont pas disparu (Société islamique, Parti islamique d’Afghanistan, Parti de l’Unité islamique, Front islamique uni, Mouvement islamique national d’Afghanistan, Front national islamique d’Afghanistan…). Mais certains se sont scindés ; d’autres ont changé d’alliances, voire de position politique.

Ainsi, l’Union islamique pour la libération de l’Afghanistan, fondée par Abdul Rassul Sayyaf, de tendance wahhabite, lutte avec les États-Unis contre Al-Qaïda après avoir soutenu l’organisation terroriste. Ou encore, le Parti de l’Unité islamique, après avoir été allié du Parti islamique d’Afghanistan, a fait front commun avec les talibans en 1996 pour enfin participer au gouvernement en 2002. En Afghanistan, les alliances se font et se défont.

Quant aux djihadistes, Al-Qaïda considère encore l’Afghanistan comme un endroit sûr pour ses dirigeants et son leadership. Deux mouvements insurrectionnels ont pris le devant de la scène, menant une lutte armée pour le contrôle du territoire et le renversement du gouvernement, et se disputent la primauté de l’interprétation du djihad : les talibans ou néotalibans (8) et l’organisation de l’État islamique-branche Khorasan. Le premier résulte du renforcement du mouvement balayé par les Américains après 2001 et qui contrôlerait près de 60 % du territoire. Le second est le prolongement de Daech, qui annonce en 2015 la naissance d’une nouvelle wilayat (province) nommée Khorasan, à cheval sur l’Afghanistan et le Pakistan. Les deux groupes ont fait chacun à sa manière preuve d’une résilience marquée et ont su s’adapter aux changements de circonstances.

L’islam des talibans a évolué d’une tendance proche des villages pachtounes et d’un ancrage local influencé tant par le soufisme que par le déobandisme à un islam politique plus en phase avec celui du monde arabe et à un mouvement modernisé. Leur ­djihad porte sur une « souveraineté nationale et islamique » qui ne rejette pas la coexistence dans un système mondial, ce qui explique probablement leurs pourparlers avec les puissances régionales et internationales. En contraste, l’EI-Khorasan refuse le système international et prône le djihad sans frontières. Par ailleurs, ce qui les distingue nettement est la position envers les chiites et les soufis, que les seconds combattent férocement et avec lesquels les premiers évitent tout affrontement.

L’instrumentalisation de l’islam n’est pas un phénomène nouveau en Afghanistan. Elle perdure depuis la création de l’État au XVIIIe siècle. Ce sont ses formes qui se sont modifiées au cours du temps. L’apparition de l’islam politique puis du djihadisme transforme significativement la scène religieuse du pays en multipliant les acteurs et les référents. Aux tendances qui existaient au sein de l’islam, au-delà de ses branches, c’est-à-dire le légalisme, le quiétisme et le millénarisme (9) s’ajoutent d’autres interprétations liant islam et politique, traditionalisme, fondamentalisme et islamisme (10) et des formes nouvelles de djihadisme. De nos jours, il semble bien que le recours au référent religieux et à son interprétation restera incontournable. Les pourparlers actuels entre les Américains et les talibans démontrent la place de l’islam dans l’avenir du pays et l’impossibilité pour les acteurs politiques de s’en éloigner.

Notes

(1) Pew Research Center, « The World’s Muslims : Religion, Politics and Society », avril 2013. Consultable sur : www​.pewforum​.org/​2​0​1​3​/​0​4​/​3​0​/​t​h​e​-​w​o​r​l​d​s​-​m​u​s​l​i​m​s​-​r​e​l​i​g​i​o​n​-​p​o​l​i​t​i​c​s​-​s​o​c​i​e​t​y​-​o​v​e​r​v​i​ew/

(2) Firouzeh Nahavandi, « L’instrumentalisation de la religion dans les pays musulmans convertis », in Civilisations, vol. 48, 2001, p. 85-97.

(3) David B. Edwards, Heroes of the Age : Moral Fault Lines on the Afghan Frontier, University of California Press, 1996.

(4) Soulèvement des peuples musulmans, notamment turcs, d’Asie centrale contre la domination coloniale exercée par l’Empire russe, puis la Russie soviétique, entre 1916 et les années 1920, mais qui durera sous une forme ou l’autre jusque dans la décennie 1930.

(5) Bertrand Badie, Les deux États : Pouvoir et société en Occident et en terre d’Islam, Fayard, 1986.

(6) Robert M. Gates, From The Shadows, Simon and Schuster, 1996 ; et Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier : L’Amérique et le reste du monde, Fayard, 2011.

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