La violence politique au Sahel : une hydre de l’insécurité en construction

Par ailleurs, en rejoignant ces groupes, il y a la possibilité pour ces franges peules de se protéger contre les extorsions des agents de l’État ou des forces de sécurité. Le terme « d’hommes de brousse » (yimbe ladde) est d’ailleurs employé localement pour parler, notamment, des « djihadistes », indiquant une perception nettement différente de ces individus et des groupes armés qui peuvent être vus comme des alliés pour des franges peules marginalisées au centre du Mali, au Niger dans les régions de Tahoua et Tillabéry et au Nord du Burkina Faso, dans la province de Soum. Certains jeunes Peuls admirent leur tenue, leurs armes et le confort financier qu’ils y associent. Ainsi, de jeunes désœuvrés de ces communautés peuvent considérer que rejoindre ces groupes armés apporte un prestige symbolique. Les raisons ne relèvent donc pas de l’idéologie et le terme de « radicalisation » ne permet guère d’expliquer la situation sur le terrain (18). De plus, les forces de sécurité au Mali et au Burkina vont trop souvent associer l’ensemble des communautés peules aux groupes djihadistes et commettre de nombreuses exactions contre elles. Les milices dozos (principalement composées de Dogons) au centre du Mali et les milices communautaires mossi koglweogo au Burkina, soutenues plus ou moins secrètement par les décideurs dans les deux pays, ont réalisé de nombreuses attaques contre des villages peuls pour se venger de crimes perpétrés par les milices armées peules et les groupes djihadistes. Des exactions qui ne feront que renforcer la conviction pour certains jeunes Peuls que leurs seuls alliés sont les milices armées peules et certains groupes djihadistes, à l’instar d’Ansarul Islam au Burkina Faso ou de l’EIGS dans la région des trois frontières. Ces derniers commettront aussi des crimes contre les autres communautés, entraînant un cycle de violence intercommunautaire devenant de plus en plus « ethnique », car, et surtout, les divers groupes armés réduisent l’autre à son identité « ethnique ». Enfin, soulignons aussi que des dynamiques intra-communautaires peuvent aussi être conflictuelles. Des fractions peules peuvent s’affronter entre elles pour la répartition et la distribution des richesses. Ainsi, certains rejoindront les groupes djihadistes pour essayer de devenir des acteurs dominants au sein de leurs communautés.

Les logiques présentées ici hâtivement autour des communautés peules peuvent bien sûr s’appliquer aux autres communautés sahéliennes. Dès lors, il convient d’éviter les raccourcis résumant la situation à des « conflits inter-ethniques » ou à une « radicalisation » de certaines communautés. Il est à notre avis préférable d’étudier les narrations des acteurs et de les faire dialoguer avec la contextualisation la plus précise des réalités locales, tout en restant humble dans nos analyses. Il apparaît plus prudent de mobiliser le mode de l’hypothétique lorsque l’on n’est pas certain des faits (19). Les chercheurs et analystes sont souvent exposés aux rumeurs circulant au Sahel, qui sont non vérifiées ou non vérifiables, du fait d’une accessibilité aux terrains devenue difficile compte tenu des risques sécuritaires pour l’enquêteur (20).

Les acteurs étrangers, un coupable idéal ?

Enfin, la présence de forces de sécurité étrangères, plus spécifiquement françaises, entraîne les groupes djihadistes à mobiliser de manière opportuniste des discours anti-impérialistes. Ces récits résonnent avec les imaginaires locaux et peuvent parvenir à convaincre des jeunes Sahéliens de rejoindre le « djihad ». Alors, que l’EIGS cherchait à séduire la jeunesse peule entre 2017 et 2018, profitant de certaines tensions avec les communautés dawssahak dans la région de Ménaka, le discours du groupe semble justement évoluer pour recruter dans l’ensemble des communautés sahéliennes et désigner comme ennemis la France et les États alliés de la région (21). La faute est aussi souvent rejetée sur les acteurs étrangers par les communautés locales marginalisées en zone rurale. Un récit qui est plausiblement partiellement vrai. L’augmentation des violences s’inscrit en partie en réaction au déploiement de forces étrangères (22). Néanmoins, celles-ci ont été déployées notamment à cause des insuffisances des élites politiques sahéliennes à penser des projets de développement sur la longue durée et de manière stratégique pour leur pays respectif. Si le fait de rejeter la faute sur les acteurs extérieurs s’inscrit dans une recherche d’explication de la violence et de survivance identitaire pour des populations fragilisées en zone rurale, ce même discours tenu par les élites politiques des États de la région est très inquiétant. Ce déni de réalité et d’absence de réflexivité dans le discours des élites politiques quant aux actes et pratiques du politique au Sahel sont de loin l’un des défis les plus critiques à traiter. Aucune solution tangible n’émergera dans la région sans cette prise de conscience des élites et un rétablissement de la confiance entre celles-ci et les populations des pays respectifs (23).

G5 SAHEL
Pays membres
Mauritanie, Burkina Faso, Niger, Mali et Tchad

Date de création
16 février 2014

Superficie
5 millions de km2

Siège : Nouakchott (Mauritanie)

Population
76 millions d’habitants

Religion majoritaire
Islam

Le conflit

Intensité
Niveau 4 (guerre limitée)

Objet
Pouvoir international

Parties au conflit
JNIM, OIC, AQMI, Ansaroul Islam, MLF, Ansar Dine, EIGS, Al-Mourabitoune Libye, Tchad, Algérie, Mauritanie, Niger, Burkina Faso, Mali, France, États-Unis

Durée : Depuis 1998

Victimes
Absence de données

Notes

(1) Auteur de nombreux articles scientifiques sur la violence politique dans l’espace sahélo-saharien, avec une focale sur les communautés touarègues, notamment dans les Cahiers d’études africaines, Politique africaine et la Revue canadienne des études africaines.

(2) Frédéric Deycard et Yvan Guichaoua, « Mali and Niger Tuareg insurgencies and the war in Libya : Whether you liked him or not, Gadaffi used to fix a lot of holes », African Arguments, 8 septembre 2011.

(3) Pour une analyse des rébellions touarègues, voir André Bourgeot, « La crise malienne : vers une recomposition géopolitique des espaces sahariens », dans Mokhefi et Antil (dir.), Le Maghreb et son Sud : vers des liens renouvelés, Paris, Ifri, 2012, p. 91-109, ou Adib Bencherif, « De la « question touarègue » aux mémoires du conflit », Rapport du Centre Francopaix, Chaire Raoul Dandurand, février 2018.

(4) Jeune Afrique et AFP, « Au Mali, 50 morts dans la pire attaque terroriste visant l’armée depuis des années », 2 novembre 2019.

(5) Littéralement « Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans ».

(6) RFI, « Mali : le groupe djihadiste GSIM revendique les attaques de Boulkessi et Mondoro », 8 octobre 2019.

(7) Entrevue de Wassim Nasr, « Burkina Faso : les autorités face au péril djihadiste », France 24, 20 septembre 2019.

(8) Jeune Afrique et AFP, « Niger : 12 morts dans l’attaque d’une base militaire dans le Sud-Est du pays », 31 octobre 2019.

(9) Jeune Afrique et AFP, « Burkina Faso : au moins 29 morts dans deux attaques dans le Nord », 9 septembre 2019 ; Jeune Afrique et AFP, « Burkina Faso : au moins 15 civils tués dans le Nord du pays », 28 octobre 2019.

(10) Comité international de la Croix-Rouge, « Displacement spike in Burkina Faso shows need for Kampala Convention on its 10th anniversary », 23 octobre 2019.

(11) Dans une démarche similaire, lire Yvan Guichaoua, « Comment le djihad armé se diffuse au Sahel », The Conversation, 24 février 2019.

(12) Pour un rappel sur la trajectoire de Iyad Ag-Ghali, voir International Crisis Group, « Mali : éviter l’escalade », rapport no 189, 2012.

(13) Adib Bencherif, « From Resilience to Fragmentation : Al Qaeda in the Islamic Maghreb and Jihadist Group Modularity », Terrorism and Political Violence, 2017.

(14) Djallil Lounnas, « Le djihadisme au Sahel après la chute de Daech », Politique étrangère, 2019/2, p. 105-114.

(15) Pour plus de détails : Lola Cecchinel et Tatiana Smirnova, « Aide humanitaire, stratégie de subsistance et mobilité dans la région de Diffa », Conseil danois pour les réfugiés, avril 2018.

(16) Certains éleveurs peuls sont aussi victimes d’extorsion des forces de sécurité ou d’agents de l’État depuis les années 1970-1980, notamment au Niger, ou ont encore un faible accès aux ressources agropastorales, à l’instar de la région de Ménaka au Mali. Voir Charles Grémont, « Dans le piège des offres de violence : concurrences, protections et représailles dans la région de Ménaka (Nord-Mali, 2000-2018) », Hérodote, 2019, p. 43-62.

(17) International Crisis Group (ICG), « The Social Roots of Jihadist Violence in Burkina Faso’s North », rapport no 254, 12 octobre 2017, p. 6.

(18) Voir le rapport édifiant de Marie Brossier, Cédric Jourde et Modibo Ghaly Cissé, « Relations de pouvoir locales, logique de violence et participation politique en milieu peul (région de Mopti), Rapport Centre FrancoPaix en résolution des conflits et missions de paix, mai 2018.

(19) Voir le billet critique de la professeure Mirjam de Bruijn, sur le traitement médiatique des communautés peules, « Media narratives about Fulani-terrorists », Counter Voices in Africa, 11 janvier 2019 (https://​mirjamdebruijn​.wordpress​.com).

(20) Vincent Bonnecase et Julien Brachet (dir.), « Crises et chuchotements au Sahel », Politique africaine, no 130, 2013, p. 6-22.

(21) Pauline Le Roux, « Exploiting Borders in the Sahel : The Islamic State in the Greater Sahara », Africa Center for Strategic Studies, 10 juin 2019 (https://​africacenter​.org/​s​p​o​t​l​i​g​h​t​/​e​x​p​l​o​i​t​i​n​g​-​b​o​r​d​e​r​s​-​s​a​h​e​l​-​i​s​l​a​m​i​c​-​s​t​a​t​e​-​i​n​-​t​h​e​-​g​r​e​a​t​e​r​-​s​a​h​a​r​a​-​i​s​gs/).

(22) Sur le rôle contreproductif des acteurs étrangers, voir Bruno Charbonneau, « Faire la paix au Mali : les limites de l’acharnement contre-terroriste », Le Monde Afrique, 27 mars 2019.

(23) Lire la démonstration remarquable d’Alain Antil sur la responsabilité des élites : Alain Antil, « Sahel : soubassements d’un désastre », Politique étrangère, 84(3), 2019, p. 89-98.

Légende de la photo en première page : Des soldats du Niger participent à un exercice de lutte antiterroriste à Agadez. En décembre 2019, l’UEMOA a annoncé que le Mali, le Niger et le Burkina Faso seraient les bénéficiaires d’une enveloppe de 500 millions de dollars pour contribuer à la lutte contre le terrorisme dans le Sahel d’ici 2024. (© US Army/Richard Bumgardner)

À propos de l'auteur

Adib Bencherif

Adib Bencherif

Chercheur au Sahel Research Group de l’Université de Floride. Auteur de nombreux articles scientifiques sur la violence politique dans l’espace sahélo-saharien, avec une focale sur les communautés touarègues, notamment dans les Cahiers d’études africaines, Politique africaine et la Revue canadienne des études africaines.

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