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Évolutions organisationnelles et tactiques terrestres du LTTE. Un exemple d’hybridation

À partir de la reprise de la guerre civile en 1990, le mouvement commença à lancer avec succès des assauts de grande ampleur contre les bases de l’armée. Le 10 juillet 1990, après avoir massé des milliers de militants, le LTTE attaqua la base d’Elephant Pass, mais se heurta à la farouche résistance de sa garnison, ainsi qu’à une opération de secours de grand style lancée par l’armée. Après une bataille acharnée qui dura plusieurs semaines, les militants finirent par battre en retraite et se disperser, non sans avoir infligé et subi de très lourdes pertes. Peu après, le mouvement restructura son appareil militaire en standardisant ses unités de combat, constituant ainsi des sections, pelotons et compagnies, qui restaient cependant placés sous le contrôle opérationnel des commandants de zone et de région. L’étape suivante fut franchie avec l’activation de la Charles Anthony Padaippirivu (unité Charles Anthony) le 10 avril 1991. Sa structure était bataillonnaire et son effectif, de 1 500 hommes. Une autre unité équivalente, la Jeyanthan Padaippirivu, vit le jour le 4 mai 1993.

Le 11 janvier 1996, le LTTE forma aussi une unité totalement féminine, la Sothia Padaippirivu, à laquelle s’ajouta la Malaathy Padaippirivu la même année. L’existence d’autres unités d’infanterie, comme les Anbarasi Padaippirivu, Mathana Padaippirivu et Vinothan Padaippirivu est attestée, mais il reste le plus souvent extrêmement difficile d’en évaluer la taille réelle, puisque le mot padaippirivu signifie simplement « unité » et se voit souvent traduit par des termes aussi variables que « régiment », « brigade » ou même « division ». En revanche, le mouvement attacha beaucoup d’importance à développer un fort esprit de corps au sein de ces unités, celles-ci recevant leurs propres drapeaux, publiant parfois leurs historiques ou disposant de leurs devises : « Do or Die » pour la Charles Anthony Padaippirivu ou « We will go anywhere, we will win anything » pour la Jeyanthan Padaippirivu (5).

Les Tigres ont également créé plusieurs unités d’appui spécialisées. La Kutti Sri Padaippirivu était chargée de la mise en œuvre des mortiers ; l’artillerie lourde, composée d’obusiers D-20 de 152 mm et D-30 de 122 mm ainsi que de canons Type 59-I de 130 mm, incombait à la Kittu Padaippirivu, qui chapeautait à ses débuts, au milieu des années 1990, six batteries et une école spécialisée (6) ; la Ponnamman Padaippirivu était spécialisée dans la guerre des mines ; et l’unité Victor était chargée de la lutte antichar et de la mise œuvre des quelques chars et véhicules de transport de troupes possédés par le mouvement. Enfin, plusieurs forces de commandos ou de gardes du corps virent le jour, à commencer par l’Imran-Pandian Padaippirivu le 2 octobre 1992, suivie en 1997 par le commando Léopard, fort de plusieurs compagnies dont les éléments avaient été recrutés dans d’autres unités avant d’être réentraînés, et par la Radha Padaippirivu, fondée en 2002 (7).

Ce sont pourtant les Black Tigers qui constituèrent l’unité spéciale la plus connue du mouvement, du fait de leurs attaques suicides. Ils opéraient en étroite coordination avec le Tiger Organization Security Intelligence Service (TOSIS) et étaient considérés comme une élite au sein du LTTE, où ils bénéficiaient d’un prestige immense. Les Black Tigers ne constituaient pas une unité séparée permanente et leurs membres demeuraient affectés à leurs unités d’origine – où leur affiliation restait secrète – avant de les quitter en prétextant une permission lorsqu’une mission leur était attribuée. Ces dernières faisaient, dans la plupart des cas, l’objet d’une préparation et d’une planification soignées, et les Black Tigers sélectionnés suivaient ensuite un entraînement spécifique. De plus, dans certains cas, comme celui des opérations commandos, leur engagement ne devait pas forcément se traduire par la mort des opérateurs – pour autant que la mission soit remplie –, et ce même s’ils portaient généralement une veste explosive qu’ils pouvaient actionner au besoin. Les Black Tigers répondaient donc à un concept particulier puisqu’ils pouvaient être assimilés à la fois à des forces spéciales et à des kamikazes.

À l’autre extrémité du spectre, le LTTE, qui avait dès ses débuts recouru à des civils afin de soutenir ses unités de combat, leva plusieurs entités miliciennes dont au moins une partie des membres avaient reçu un entraînement militaire sommaire. Trois milices, désignées « forces », virent ainsi le jour : la Eela Padai (force Eela), la Grama Padai (force rurale) et la Thunai Padai (force de support). Ces miliciens furent utilisés en masse à plusieurs reprises afin de renforcer les unités combattantes régulières, au prix de très lourdes pertes.

Guerre de position

Les Tigres se lancèrent très tôt dans des batailles défensives, notamment en octobre 1987 lorsqu’ils tentèrent d’empêcher l’IPKF indienne de prendre Jaffna. Opérant en petits groupes se fondant dans la population, ils multiplièrent les embuscades et disséminèrent mines et pièges, souvent actionnés à distance au moyen de câbles électriques, sur l’ensemble des axes menant à la ville. Outre cette présence massive d’Engins Explosifs Improvisés (EEI), les Indiens avaient alors relevé la qualité des positions défensives ennemies, bien protégées et disposées de façon à se couvrir mutuellement, le nombre important de snipers embusqués dans les arbres ou les réservoirs d’eau, et la bonne discipline de feu des combattants tamouls. In fine, il fallut deux semaines aux forces indiennes, appuyées par des T-72 et des véhicules de combat d’infanterie, pour prendre Jaffna après avoir contraint le LTTE, qui avait subi des pertes très élevées, à se disperser – au prix cependant de 293 tués et 1 069 blessés et de l’anéantissement d’un commando qui avait été héliporté sur le campus de la ville pour éliminer les dirigeants du mouvement.

Les Tigres se montrèrent par la suite de plus en plus prompts à établir de véritables positions fortifiées. Dès la fin des années 1980, nombre de leurs bases, bénéficiant déjà du couvert offert par la jungle, étaient défendues par des bunkers enterrés. À la fin de la décennie, le camp abritant Velupillai Prabhakaran incluait ainsi des abris creusés à 10 mètres sous terre ainsi que des tunnels d’évacuation. Lors de la première bataille d’Elephant Pass, en juillet 1990, les insurgés entourèrent le camp assiégé de deux lignes de tranchées ; une tranchée avancée creusée parfois à moins de 200 mètres des positions ennemies et une seconde où se massaient les forces d’assaut. Des bunkers soigneusement camouflés et consolidés par du béton et des rails de chemin de fer ainsi qu’un réseau de tranchées de communication renforçaient le tout. Quelques années plus tard, le LTTE, s’inspirant des tactiques de l’armée sri-lankaise, eut recours à un autre type de position défensive sous la forme de levées de terre pouvant s’étendre sur des kilomètres. Celles-ci étaient précédées d’une tranchée, souvent remplie d’eau, ainsi que d’un champ de tir dégagé truffé d’EEI. Des positions de tir séparées d’une centaine de mètres étaient aménagées dans la levée même, et cette dernière était construite en L afin de permettre des tirs d’enfilade contre l’assaillant.

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