Magazine Diplomatie

L’Asie centrale au cœur des rivalités impériales russes et chinoises

La Chine, tout aussi inquiète de l’instabilité de la région, qui menace la politique de Pékin au Xinjiang (2), visant à juguler les mouvements indépendantistes ouïghours, a choisi une autre stratégie de stabilisation de la situation politique en Asie centrale que celle prônée par la Russie. La stratégie chinoise repose sur l’idée que la baisse de niveau de vie dans les pays centrasiatiques y contribue à la propagation de l’influence de l’islamisme radical. Pour y remédier, il faudrait donc stimuler le développement économique local en modernisant les infrastructures existantes et en créant des zones de libre-échange. Pékin propose donc une stratégie de sécurité non traditionnelle qui accorde la priorité à la croissance économique locale, appuyée par les investissements chinois dans les secteurs cruciaux de l’économie de la région et par l’encouragement des échanges commerciaux frontaliers.

Cette stratégie est accueillie favorablement par les pays centrasiatiques, qui y voient non seulement un moyen de redresser leur situation économique, mais aussi une opportunité pour diversifier leurs relations extérieures en réduisant ainsi l’influence russe dans la région. Par conséquent, leur commerce avec la Chine connait une hausse rapide : si, en 2000, la part de la Chine dans les échanges commerciaux de l’Asie centrale ne s’élevait qu’à 3 %, en 2012, elle constituait déjà près d’un quart (3). Cette hausse s’est faite au détriment de la Russie, qui a ainsi perdu sa position de principal partenaire commercial en étant supplantée par Pékin.

La Chine domine non seulement les flux bilatéraux d’importations, en inondant les marchés des pays centrasiatiques de produits chinois manufacturés, mais aussi ceux d’exportations, qui sont principalement composés d’hydrocarbures. En effet, la coopération énergétique occupe une place centrale dans la politique économique de Pékin en Asie centrale. Au Kazakhstan, la Chine est surtout partie prenante de l’exploitation des gisements pétroliers. L’exemple le plus récent en est l’acquisition, en 2013, par la China National Petroleum Corporation (CNPC), de 8 % dans le gisement de Kachagan. Au Turkménistan, les Chinois développent le site de Galkynysh, le deuxième plus grand champ gazier au monde, qui permettra à Pékin de recevoir 65 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an. Bien que les hydrocarbures en provenance d’Asie centrale n’occupent, pour l’instant, qu’une place relativement modeste dans le bilan énergétique chinois, les grands projets de coopération débutés sous Xi Jinping changeront la donne, en augmentant l’importance de la région pour la sécurité énergétique de la Chine.

En investissant massivement en Asie centrale, la Chine nie cependant toute ambition de vouloir supplanter la Russie dans la région. Toutefois, l’accroissement de l’influence économique de Pékin dans cet espace est vu d’un mauvais œil par Moscou, qui ne possède pas de moyen financier pour la contrer efficacement.

Les « nouvelles routes de la soie » : la fin de la rivalité sino-russe en Asie centrale ?

L’influence russe en Asie centrale, en perte de vitesse depuis une décennie, est désormais confrontée à un nouveau défi – l’ambitieux projet chinois des « nouvelles routes de la soie ». Lancée en 2013 lors de la visite de Xi Jinping au Kazakhstan, la nouvelle initiative chinoise propose de financer le développement des infrastructures continentales (chemins de fer, réseaux d’autoroutes, gazoducs et oléoducs). Ce projet, appelé en chinois « Une ceinture, une route », est en réalité promu depuis longtemps par d’autres pays et institutions.

En effet, l’idée de développer des infrastructures ferroviaires (et/ou routières) permettant la connexion entre Europe et Asie remonte à 1959, lorsque la Commission économique et sociale des Nations Unies pour l’Asie et le Pacifique (UNESCAP) et son homologue pour l’Europe, l’UNECE, ont proposé la création d’un « réseau de chemin de fer transasiatique ». Depuis, plusieurs organismes internationaux ont relancé ce projet en proposant de faciliter le développement des échanges, en particulier par l’interopérabilité complète des différents réseaux, permettant ainsi la création d’un véritable marché unique eurasiatique. En 2011, par exemple, est mis sur pied, avec l’appui de nombreux bailleurs de fonds internationaux, le Programme multinational de coopération économique pour l’Asie centrale (Central Asia Regional Economic Cooperation).

Regroupant la Chine, les républiques d’Asie centrale, l’Afghanistan, la Mongolie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, ce programme visait notamment à favoriser l’émergence de corridors de développement. Ainsi, contrairement à une idée bien ancrée, la Chine n’est pas à l’origine des projets de transports ferroviaires transasiatiques, ni sur le plan conceptuel, ni en matière d’initiative commerciale. Toutefois, le projet chinois semble être mieux conçu et surtout bénéficier d’appuis financiers plus solides.
L’annonce du projet chinois en 2013 fut accueillie avec beaucoup de méfiance, voire d’anxiété à Moscou, qui ne l’a pas vu comme une opportunité économique, mais plutôt comme un défi. En effet, les nouvelles routes de la soie semblaient concurrencer directement les initiatives russes d’intégration régionale, comme l’Union douanière fondée en 2010 et réunissant le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie, et le Kirghizstan ; ou l’Espace économique eurasiatique créé en 2012 entre la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie et l’UEE. Toutefois, la crise en Ukraine, suivie des sanctions occidentales à l’encontre de Moscou, a forcé le Kremlin à revoir sa position et à envisager une coopération avec la Chine en Asie centrale.

La détérioration rapide des relations avec l’Occident et l’isolement croissant de la Russie sur la scène internationale ont poussé Moscou à consacrer une énergie nouvelle à l’axe asiatique de sa politique extérieure. Ce « pivot vers l’est » du Kremlin (4) est fondé avant tout sur l’approfondissement de ses relations avec Pékin, perçu par une partie des élites russes comme une alternative valable aux relations avec l’Occident. Aux yeux de Moscou, le rapprochement avec Pékin devrait permettre de stimuler le développement économique russe, ébranlé par la chute des prix du pétrole suivi par la dévaluation spectaculaire du rouble en 2014. Ainsi, Moscou cherche désormais à participer plus activement au grand projet de Pékin lancé par Xi Jinping, en espérant que la Chine investisse massivement dans de nombreux projets d’infrastructure sur le territoire russe. Mais, pour l’instant, les Chinois ne sont intéressés que par l’utilisation possible de la route maritime du Nord en Arctique et du Transsibérien pour transporter les produits chinois en Europe et des matières premières russes en Chine.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

dapibus Aliquam Donec quis neque. adipiscing eleifend

Pin It on Pinterest

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR