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L’Asie centrale au cœur des rivalités impériales russes et chinoises

La croissance du trafic commercial sur le Transsibérien pourrait, en principe, apporter des profits importants, mais elle est conditionnée par la modernisation de cette voie ferrée, qui exige des milliards de dollars d’investissements que Pékin ne promet pas.

Néanmoins, en Asie centrale, Moscou et Pékin semblent retrouver un terrain d’entente et coordonner leurs efforts dans l’intégration économique de la région. En mars 2015, les autorités russes ont, pour la première fois, déclaré qu’elles soutiennent le programme chinois de développement de l’Asie centrale et qu’elles travaillent avec Pékin sur le projet de combinaison de ce programme avec l’initiative russe de l’Union économique eurasiatique. Le « raccordement » (сопряжение en russe et 对接 en chinois) de ces deux projets a fait l’objet d’un accord bilatéral signé lors de la visite à Moscou de Xi Jinping en mai 2015. Cette configuration nouvelle devrait atténuer la question de la rivalité sino-russe en Asie centrale, en permettant à tous les acteurs d’y trouver leur compte.

Toutefois, pour l’instant, cet accord entre Moscou et Pékin reste lettre morte tant il y a de différences de vision et de problèmes de communication.

D’une part, la coordination des efforts dans le cadre d’un programme d’une telle ampleur nécessite la création d’une structure organisationnelle conjointe, capable de répartir les tâches entre les différents organismes russes et chinois impliqués. Les appareils bureaucratiques en Chine et en Russie sont complexes et peu compatibles ; leur mode de fonctionnement lourd et souvent détaché des réalités sur le terrain freine toute initiative de coopération. D’autre part, Moscou et Pékin n’ont pas la même vision du processus et des objectifs finaux de ce « raccordement ». Ainsi, les Russes souhaitent que la Chine reconnaisse l’UEE comme un partenaire incontournable dans ses négociations avec les pays d’Asie centrale, alors que les Chinois considèrent l’UEE comme le prolongement de leur propre initiative, dont le rôle principal est de promouvoir les objectifs des nouvelles routes de la soie. Loin de voir l’UEE comme l’unique plateforme de discussions en Asie centrale, Pékin continue d’envisager la réalisation de son grand projet dans le cadre des accords bilatéraux avec chacun des pays centrasiatiques. Ces divergences et contradictions minent tout effort réel de raccordement entre les projets d’intégration régionale russe et chinois, en contribuant au maintien, voire à la croissance de tensions sino-russes en Asie centrale.

L’Asie centrale se trouve aujourd’hui au cœur des enjeux géopolitiques régionaux. La Chine et la Russie y ont toutes les deux des intérêts économiques substantiels, ainsi que des desseins stratégiques. L’influence russe dans la région est sur le déclin, alors que la Chine y occupe désormais une place de plus en plus prépondérante. Bien que la Chine et la Russie aient pour l’instant tendance à privilégier la coopération plutôt que de se lancer dans une rivalité économique et politique, aucun d’entre eux ne semble disposé à faire des concessions politiques et stratégiques nécessaires pour éviter une probable escalade des tensions.

Notes

(1) Depuis 1991, malgré une stratégie fluctuante, les États-Unis ont su gagner de l’influence dans la région. Suite aux opérations militaires en Afghanistan, Washington est parvenu à établir un dialogue avec les gouvernements locaux. Malgré la fermeture de la base américaine de Manas (Kirghizstan) en 2014, quelques compagnies américaines ont participé à la mise en valeur des gisements kazakhs et ont pris pied au Turkménistan et en Ouzbékistan.

(2) La région autonome du Xinjiang, peuplée par une minorité ethnique musulmane, les Ouïghours, joue un rôle stratégique pour l’avenir économique de la RPC du fait de ses réserves de pétrole, de gaz et de charbon. Géographiquement et culturellement très proche de l’Asie centrale, le Xinjiang est secoué depuis les vingt dernières années par les revendications indépendantistes que Pékin suspecte d’être soutenues par les différents mouvements islamiques radicaux, comme les Talibans ou Al-Qaïda.

(3) En 2013, la Chine fut le principal partenaire commercial du Kirghizstan (47,6 % du commerce extérieur du pays), du Tadjikistan (26,9 %), du Turkménistan (42,7 %) et de l’Ouzbékistan (20,6 %). Voir Igor Makarov, Anna Sokolova, « Sopriajenie evraziïskoï integratsii i ekonomitcheskogo poiasa Chelkovogo pouti: vozmojnosti dlia Rossii » [La combinaison de l’intégration euroasiatique et de la ceinture économique de la route de la soie : les opportunités pour la Russie], Vestnik mejdounarodnikh organizatsi [Bulletin des organisations internationales], 2016, 11(2) : 40-57.

(4) Voir Diplomatie no 86.

Légende de la photo en première page : le président russe Vladimir Poutine et son homologue chinois Xi Jinping à Moscou, le 3 juillet 2017. Au-delà de la rhétorique sur le partenariat d’égal à égal, la Russie est bien consciente du rapport de force, surtout économique et financier, entre les deux pays. Les intérêts que Moscou et Pékin considèrent comme indispensables à la réalisation de leurs projets régionaux et mondiaux se chevauchent. L’approche pragmatique choisie pour l’instant est de trouver une articulation entre leurs projets respectifs. (© Kremlin.ru)

Article paru dans la revue Diplomatie n°90, « Les nouvelles routes de la soie : forces et faiblesses d’un projet planétaire »,   janvier-février 2018.

• Michal Lubina, Russia and China: A Political Marriage of Convenience – Stable and Successful, Leverkusen, Barbara Budrich Publishers, 2017.
• Robert Bedeski et Niklas Swanström (dir.), Eurasia’s Ascent in Energy and Geopolitics: Rivalry or Partnership for China, Russia, and Central Asia?, Londres, Routledge, 2015.
• Alexander Gabuev, « Crouching Bear, Hiden Dragon: “One Belt One Road” and Chinese-Russian Jostling for Power in Central Asia », The Journal of Contemporary China Studies, 2016, vol. 5, no 2, p. 61-77.

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