Les UCAV sont-ils condamnés ?

Au début des années 2000, il était relativement courant de lire que les UCAV (Unmanned Combat Air Vehicles) étaient l’avenir de l’aviation de combat et que leur multiplication changerait complètement la donne en matière de combat aérien. Las ! Un peu partout, de nouveaux programmes de chasseurs habités ont vu le jour. Dès lors, les UCAV sont-ils condamnés ?

La question est en réalité biaisée et pourrait trouver une réponse de Normand : oui et non. Certes, Rafale F4, SCAF, Tempest, KF‑X, Su‑57 et autre TF‑X sont habités (1). Le drone n’est donc clairement pas l’avenir de l’aviation de combat. Dans le même temps, le programme UCLASS (Unmanned Carrier-­Launched Airborne Surveillance and Strike) de la marine américaine n’a pas vu le jour sous la forme d’un drone de combat embarqué en bonne et due forme. Plutôt, le MQ‑25 Stingray sera d’abord un ravitailleur en vol (2). L’US Air Force, depuis sa sortie du programme J‑UCAS en 2006, n’a plus marqué d’intérêt particulier pour une plate-forme robotisée opérant seule. Reste que l’affaire n’est pas aussi simple.

Le drone, arme du contre-terrorisme

Depuis 2002 et la première utilisation d’un drone Predator armé – à distinguer donc du drone de combat à haute performance –, les drones MALE ont gagné en traction, et leurs programmes se sont multipliés. Les drones Reaper ont ainsi totalement remplacé les Predator aux États-Unis et si les États européens affichent un retard considérable dans le développement de leurs propres modèles, ils n’hésitent pas à se doter de drones américains (Royaume-­Uni, France, Italie, Pays-Bas, Belgique, Espagne) ou même chinois (Serbie). La Chine, justement, est devenue une « puissance du drone » et a assez largement exporté sa série des Wing Loong (Arabie saoudite, Émirats, Indonésie, Ouzbékistan, Égypte, Kazakstan) (3). La Russie développe également ses capacités : après les démonstrateurs Altair et Altius‑M, l’Altius‑U a effectué son premier vol le 20 août. Le projet porte sur un appareil bimoteur de 6 t, pour une charge utile de 1 t à 2 t, qui pourrait avoir un plafond de 12 000 m.

Israël, puissance historique en la matière, poursuit ses efforts – en restant cependant discret sur l’armement de ses appareils. De facto, l’usage de drones dans des opérations a été source de controverses : le pilotage à distance, le fait que leur perte n’entraîne donc aucun risque pour l’équipage et leur armement en feraient un outil de choix pour les opérations de contre-terrorisme et, plus largement, les opérations contre-­irrégulières. La littérature sur le sujet, volumineuse et pas toujours bien informée (4), s’est montrée ainsi critique des nouvelles formes de l’utilisation de l’aviation de combat. Cependant, avec l’accroissement de leur charge utile et leur dotation en capteurs de plus en plus nombreux et de plus en plus performants, on peut s’interroger sur la fonction des drones MALE. Ces derniers ne seraient pas tant « une nouvelle forme de guerre » ou une « révolution » dans la conduite des opérations aériennes, mais plus simplement une nouvelle génération d’appareils de lutte antiguérilla permettant d’en revenir aux fondamentaux de la discipline – et notamment à une couverture quasi permanente des forces amies déployées au sol. Reste cependant qu’il ne s’agit pas là d’UCAV stricto sensu.

Le drone, accompagnateur idéal ?

Dès 2008 apparaissaient les premières réflexions autour d’un drone tirant parti des avancées réalisées avec le Neuron et qui serait utilisé en accompagnement des Rafale. Si l’option n’a pas été validée – la formule aérodynamique du Neuron le rendant peu manœuvrant –, ce n’est cependant pas le cas partout. En Russie, le démonstrateur de drone de combat Sukhoi S‑70 Okhotnik‑B a effectué son premier vol avec succès le 3 août. La Russie avait, en fait, continué à travailler sur ce type d’appareil depuis qu’avait été dévoilé le MiG Skat, présenté à l’état de maquette en 2007 et qui semblait, depuis lors, avoir été abandonné. Avec une formule aérodynamique d’aile volante et une attention portée à sa furtivité radar et infrarouge, l’Okhotnik‑B est un gros appareil : son envergure est supérieure à celle d’un Su‑57. Sa masse à vide serait d’environ 20 t pour une charge utile, positionnée en soute, de 2 t à un peu moins de 3 t, selon les sources.

Monoréacteur, il a volé en formation, fin septembre 2019, avec un Su‑57 Frazor. Selon le ministère russe de la Défense, il a permis d’élargir la couverture radar du Su‑57 et d’acquérir une cible dont les données ont été transmises à celui-ci. A priori, il est donc pensé dans une logique de type « loyal wingman » ou d’« effecteur déporté ».

Dans pareil cas de figure, un drone accompagne ou précède des appareils de combat pilotés pour remplir une diversité de tâches : frappe, mais aussi surveillance, attaque électronique, leurrage ou encore BDA (5). Reste pratiquement à confirmer cette intégration dans le cas russe, qui ne va pas de soi : après tout, le Rafale a également volé avec le Neuron, sans qu’une capacité loyal wingman ait effectivement été développée. De facto, travailler de la sorte implique de se concentrer non pas tant sur les plates-formes aériennes que sur ses systèmes. Un effecteur déporté doit pouvoir rester à la main des appareils pilotés, y compris dans un environnement électromagnétique contaminé, et éventuellement retransmettre en continu les informations recueillies. À différents égards, l’intelligence artificielle est requise, afin de décharger les pilotes des tâches les plus simples, mais aussi afin de ne pas perdre les drones en cas de coupure de liaisons de données.

Plus qu’une logique de plate-­forme, c’est donc une logique de système qui prévaut. Or ce qui vaut en matière de liaison vaut également pour les systèmes de mission. Travailler suivant une rationalité de distribution des tâches nécessite de développer des sous-­systèmes adéquats, permettant ainsi de spécialiser les drones d’accompagnement à la demande. Beaucoup de choix – représentant autant de défis conceptuels – sont ainsi à opérer. Dans le cas russe, les quelques déclarations officielles laissent entendre que si l’Okhotnik‑B pourrait opérer en conjonction avec des appareils de combat, il pourrait également le faire seul.

La Russie n’est pas le seul État cherchant à développer ses loyal wingmen. L’activité dans ce domaine a été soutenue en 2019. Boeing a ainsi présenté en février son concept, développé en partenariat avec la force aérienne australienne. Là aussi, le drone doit pouvoir accompagner des appareils pilotés – F‑35 ou F/A‑18 – et assurer une large gamme de missions.

Également monoréacteur et présentant des formes furtives, il est optimisé pour une plus grande manœuvrabilité. Ses concepteurs indiquent qu’il est semi-­autonome et qu’il peut être utilisé seul. Un premier vol est attendu pour 2020. En mars 2019, l’US Air Force indiquait avoir fait voler le XQ‑58 Valkyrie. Pouvant franchir plus de 3 000 km, l’appareil est optimisé pour avoir un certain degré de furtivité radar et être manœuvrable. Si l’appareil de Boeing est destiné à entrer à terme en production, le XQ‑58 est quant à lui un démonstrateur dans le cadre d’un programme plus large, le Low Cost Attritable Strike Demonstrator (LCASD). On note que, dans les deux cas, la communication autour des systèmes embarqués est peu prolixe. Dernière évolution en date, Kratos, le constructeur du XQ‑58, a proposé un système de lancement intégré, drone compris, dans un conteneur maritime standard. Il serait alors tout à fait possible d’envisager une frappe d’appareils provenant de bases éloignées, soutenus par des drones tirés depuis la mer ou le sol, plus à proximité des objectifs, éventuellement en avance de phase de l’arrivée des appareils pilotés.

L’Europe n’est pas en reste dans le secteur des loyal wingmen/effecteurs déportés. Le dernier salon du Bourget a été l’occasion pour Airbus et MBDA de présenter trois catégories de systèmes susceptibles d’être intégrés au SCAF et qualifiés de « remote carriers ». Chez MBDA, l’option retenue table sur des appareils de 150 et 240 kg, tandis qu’Airbus a planché sur un système plus imposant. La mise en œuvre de ces différents systèmes – les choix ne sont pas encore arrêtés – peut se faire diversement. Si des appareils de combat ou des plates-formes navales sont évoqués par MBDA, le drone d’Airbus pourrait être mis en œuvre du sol ou depuis la tranche arrière des A400M. Reste que, là aussi, les fonctions exactes ne sont guère plus connues que les préférences de l’armée de l’Air. En tout état de cause, quel que soit le système, il apparaît comme nettement plus compact que les propositions américaines, ce qui ne va pas sans poser de questions quant à la quantité de munitions qui pourront être embarquées – même si elles seront elles aussi plus compactes – ou sur la miniaturisation des systèmes ISR ou de guerre électronique.

Avec un peu plus de retard, le Royaume-­Uni a également décidé de lancer son programme de remote carrier, le Lightweight Affordable Novel Combat Aircraft (LANCA) avec, dans un premier temps, l’attribution de trois contrats de conception initiale à Blue Bear Systems Research, Boeing Defence UK et Callen-Lenz. Comme ailleurs, la rationalité retenue consiste toujours à disposer de petits appareils, peu coûteux, utilisés en appui des appareils pilotés. Au-delà des questionnements sur la viabilité du programme Tempest, on voit cependant clairement émerger une tendance nette quant à la reconstitution d’une masse aérienne. Les trente dernières années ont vu une diminution drastique du nombre d’appareils de combat dans les forces aériennes occidentales, alors même que les menaces potentielles pesant sur elles devenaient plus nombreuses, plus denses, mais connaissaient également une prolifération – signant ainsi la fin du « confort opératif » ayant motivé la réduction des volumes de forces…

Reste cependant à voir ce qu’il adviendra de ces initiatives. D’un côté, SCAF et Tempest ne sont qu’au début d’un développement qui s’avérera coûteux et qui pourrait de ce fait obliger à réaliser des économies sur les systèmes des effecteurs déportés. D’un autre côté, les progrès enregistrés en intelligence artificielle et une attention plus grande portée à la guerre électronique pourraient donner lieu à un « âge d’or de l’effecteur déporté ». Les jeux sont donc ouverts.

Le cas chinois

Reste également, lorsqu’il est question de drones de combat, un mystère chinois. La Chine a considérablement développé ses ambitions dans nombre de secteurs liés aux drones. Elle a présenté, lors du défilé célébrant les 70 ans de la République populaire, le GJ‑11 Sharp Sword, qui aurait effectué son premier vol en 2013. Se présentant comme une aile volante furtive monoréacteur, il pourrait être destiné à des missions de frappe comme de reconnaissance ; aucune précision n’ayant été donnée sur son emploi ni sur les équipements embarqués. De même, aucune information n’est disponible sur une éventuelle utilisation en tant qu’effecteur déporté en appui d’appareils pilotés. Certaines sources évoquent également son utilisation depuis les futurs porte-­avions chinois ou encore des contrôles non pas par les traditionnelles surfaces, mais par vecteur de flux – une option qui ferait gagner en manœuvrabilité, au prix cependant d’une plus grande complexité. À voir donc, d’autant plus que d’autres programmes chinois existent, parmi lesquels le CH‑7, qui a été présenté en novembre 2018. Il ressemble extérieurement au X‑47B américain, mais des sources locales estiment qu’il serait spécifiquement destiné aux missions ISR.

En tout état de cause, la question qui se pose à la Chine comme à la plupart des opérateurs de drones reste celle du contrôle de ces appareils. Opérant à proximité d’avions de combat, ils peuvent être intégrés dans un réseau local qui, s’il peut subir les conséquences d’un brouillage adverse, ne subit pas la « tyrannie de la distance » d’un appareil opérant seul et étant dépendant de ses liaisons satellitaires. La solution à ce dilemme, élégante mais techniquement hors de portée, avait été britannique : en son temps, le Taranis était présenté comme devant opérer seul, y compris dans le processus de reconnaissance et de validation de ses cibles. Le Taranis devait intégrer le programme franco-­britannique FCAS, mais ce dernier a connu le destin qu’on lui connaît, sans que Londres soit réellement désireux de poursuivre seul dans ce domaine.

Mais en creux, la question de l’intelligence artificielle était donc posée ; et avec elle des questions aussi bien éthiques que de pertinence militaire. De facto, les règles d’engagement dans les pays occidentaux requièrent, dans nombre de cas où ces drones seraient utilisés, une identification positive – impliquant donc une intervention humaine. Il n’est pas ici uniquement question d’éthique, de politique et d’anticipation des réactions des opinions publiques face à la concrétisation du mythe du « robot tueur ». La morphologie même des opérations militaires a considérablement évolué, de la densité des menaces à la qualité des systèmes C3D2 (Cover, Concealment, Camouflage, Deception, Denial) adverses, sans même parler de la fluidité des situations tactiques. En d’autres termes, non seulement il paraît difficile dans de tels cas de figure d’envisager l’emploi d’un drone comme on le ferait d’un missile de croisière (soit un largage des munitions à un moment déterminé sur une cible fixe également prédéterminée), mais, au surplus, un tel usage pourrait être contre-productif.

L’effecteur déporté, qu’il soit « œil à distance » ou « remorque à munitions » apparaît donc comme un moyen terme séduisant, d’autant plus qu’il permettrait de saturer un espace aérien de capteurs divers et donc d’accroître la conscience situationnelle des équipages. Un autre avantage est la réduction des risques pour les populations civiles en même temps que l’augmentation de la probabilité d’être efficace ; y compris en offrant la possibilité de mettre au point une série de tactiques complexes (diversions, brouillage et leurrage, permanence des frappes par occupation aérienne, etc.). Mais, là aussi, les défis sont majeurs. Certes, il y a la question déjà mentionnée des charges utiles et celle des intelligences artificielles nécessaires pour que les équipages puissent se concentrer sur les fonctions pour lesquelles ils ont une réelle plus-­value. Mais d’autres problèmes seront également à résoudre sur des systèmes historiquement maîtrisés – les plates-­formes aériennes en tant que telles –, notamment celui de leurs tailles. Américains et Russes ont choisi des systèmes offrant une grande endurance et, a priori, d’assez gros volumes intérieurs (et donc une réelle modularité) – sachant que la taille des appareils n’est plus nécessairement le facteur le plus coûteux. Comparativement, les Européens semblent s’être détournés de ces deux options. Au jeu de l’innovation dans le secteur des drones, qui l’emportera ?

Notes

(1) Pour un point complet sur ces programmes, voir Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 66, juin-juillet 2019.

(2) Voir Philippe Langloit, « MQ-25 : échec programmatique ou pièce essentielle des dispositifs aériens futurs ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 62, octobre-novembre 2018.

(3) Voir Yannick Smaldore, « Pékin, nouvel acteur majeur dans le secteur des drones », Défense & Sécurité Internationale, n° 130, juillet-août 2017.

(4) Voir notamment Joseph Henrotin, « Les robots de combat vont-ils massacrer l’humanité (et les petits chats) ? Sociologie d’un débat non informé », Défense & Sécurité Internationale, no 132, novembre-décembre 2017.

(5) Le Battlefield Damage Assessment permet de disposer rapidement d’une évaluation de l’efficacité des frappes opérées afin, si nécessaire, de pouvoir frapper à nouveau.

Légende de la photo en première page : X-47B n’entrera pas en service, mais il a ouvert la voie à plusieurs techniques, comme le ravitaillement en vol ou une utilisation depuis un porte-avions, avec sa cohorte de catapultages et d’appontages, mais aussi avec l’écueil de la délicate gestion des émissions électromagnétiques. (© US Navy)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°69, « Technologies et Armements : 2020, l’année de rupture », décembre 2019-janvier 2020.
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