Les UCAV sont-ils condamnés ?

Reste cependant à voir ce qu’il adviendra de ces initiatives. D’un côté, SCAF et Tempest ne sont qu’au début d’un développement qui s’avérera coûteux et qui pourrait de ce fait obliger à réaliser des économies sur les systèmes des effecteurs déportés. D’un autre côté, les progrès enregistrés en intelligence artificielle et une attention plus grande portée à la guerre électronique pourraient donner lieu à un « âge d’or de l’effecteur déporté ». Les jeux sont donc ouverts.

Le cas chinois

Reste également, lorsqu’il est question de drones de combat, un mystère chinois. La Chine a considérablement développé ses ambitions dans nombre de secteurs liés aux drones. Elle a présenté, lors du défilé célébrant les 70 ans de la République populaire, le GJ‑11 Sharp Sword, qui aurait effectué son premier vol en 2013. Se présentant comme une aile volante furtive monoréacteur, il pourrait être destiné à des missions de frappe comme de reconnaissance ; aucune précision n’ayant été donnée sur son emploi ni sur les équipements embarqués. De même, aucune information n’est disponible sur une éventuelle utilisation en tant qu’effecteur déporté en appui d’appareils pilotés. Certaines sources évoquent également son utilisation depuis les futurs porte-­avions chinois ou encore des contrôles non pas par les traditionnelles surfaces, mais par vecteur de flux – une option qui ferait gagner en manœuvrabilité, au prix cependant d’une plus grande complexité. À voir donc, d’autant plus que d’autres programmes chinois existent, parmi lesquels le CH‑7, qui a été présenté en novembre 2018. Il ressemble extérieurement au X‑47B américain, mais des sources locales estiment qu’il serait spécifiquement destiné aux missions ISR.

En tout état de cause, la question qui se pose à la Chine comme à la plupart des opérateurs de drones reste celle du contrôle de ces appareils. Opérant à proximité d’avions de combat, ils peuvent être intégrés dans un réseau local qui, s’il peut subir les conséquences d’un brouillage adverse, ne subit pas la « tyrannie de la distance » d’un appareil opérant seul et étant dépendant de ses liaisons satellitaires. La solution à ce dilemme, élégante mais techniquement hors de portée, avait été britannique : en son temps, le Taranis était présenté comme devant opérer seul, y compris dans le processus de reconnaissance et de validation de ses cibles. Le Taranis devait intégrer le programme franco-­britannique FCAS, mais ce dernier a connu le destin qu’on lui connaît, sans que Londres soit réellement désireux de poursuivre seul dans ce domaine.

Mais en creux, la question de l’intelligence artificielle était donc posée ; et avec elle des questions aussi bien éthiques que de pertinence militaire. De facto, les règles d’engagement dans les pays occidentaux requièrent, dans nombre de cas où ces drones seraient utilisés, une identification positive – impliquant donc une intervention humaine. Il n’est pas ici uniquement question d’éthique, de politique et d’anticipation des réactions des opinions publiques face à la concrétisation du mythe du « robot tueur ». La morphologie même des opérations militaires a considérablement évolué, de la densité des menaces à la qualité des systèmes C3D2 (Cover, Concealment, Camouflage, Deception, Denial) adverses, sans même parler de la fluidité des situations tactiques. En d’autres termes, non seulement il paraît difficile dans de tels cas de figure d’envisager l’emploi d’un drone comme on le ferait d’un missile de croisière (soit un largage des munitions à un moment déterminé sur une cible fixe également prédéterminée), mais, au surplus, un tel usage pourrait être contre-­productif.

L’effecteur déporté, qu’il soit « œil à distance » ou « remorque à munitions » apparaît donc comme un moyen terme séduisant, d’autant plus qu’il permettrait de saturer un espace aérien de capteurs divers et donc d’accroître la conscience situationnelle des équipages. Un autre avantage est la réduction des risques pour les populations civiles en même temps que l’augmentation de la probabilité d’être efficace ; y compris en offrant la possibilité de mettre au point une série de tactiques complexes (diversions, brouillage et leurrage, permanence des frappes par occupation aérienne, etc.). Mais, là aussi, les défis sont majeurs. Certes, il y a la question déjà mentionnée des charges utiles et celle des intelligences artificielles nécessaires pour que les équipages puissent se concentrer sur les fonctions pour lesquelles ils ont une réelle plus-­value. Mais d’autres problèmes seront également à résoudre sur des systèmes historiquement maîtrisés – les plates-­formes aériennes en tant que telles –, notamment celui de leurs tailles. Américains et Russes ont choisi des systèmes offrant une grande endurance et, a priori, d’assez gros volumes intérieurs (et donc une réelle modularité) – sachant que la taille des appareils n’est plus nécessairement le facteur le plus coûteux. Comparativement, les Européens semblent s’être détournés de ces deux options. Au jeu de l’innovation dans le secteur des drones, qui l’emportera ?

Notes

(1) Pour un point complet sur ces programmes, voir Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 66, juin-juillet 2019.

(2) Voir Philippe Langloit, « MQ-25 : échec programmatique ou pièce essentielle des dispositifs aériens futurs ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 62, octobre-novembre 2018.

(3) Voir Yannick Smaldore, « Pékin, nouvel acteur majeur dans le secteur des drones », Défense & Sécurité Internationale, n° 130, juillet-août 2017.

(4) Voir notamment Joseph Henrotin, « Les robots de combat vont-ils massacrer l’humanité (et les petits chats) ? Sociologie d’un débat non informé », Défense & Sécurité Internationale, no 132, novembre-décembre 2017.

(5) Le Battlefield Damage Assessment permet de disposer rapidement d’une évaluation de l’efficacité des frappes opérées afin, si nécessaire, de pouvoir frapper à nouveau.

Légende de la photo en première page : X-47B n’entrera pas en service, mais il a ouvert la voie à plusieurs techniques, comme le ravitaillement en vol ou une utilisation depuis un porte-avions, avec sa cohorte de catapultages et d’appontages, mais aussi avec l’écueil de la délicate gestion des émissions électromagnétiques. (© US Navy)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°69, « Technologies et Armements : 2020, l’année de rupture », décembre 2019-janvier 2020.

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