La « conquête de l’espace » par les États arabes

Le secteur spatial étant un domaine de coopération, mais également de concurrence entre les États, les règles de cette future agence doivent permettre les deux (à l’image de celles qui sont en vigueur au sein de l’Agence spatiale européenne). Pour fonctionner, il faudra qu’il y ait également une volonté panarabe renouvelée de transcender les nationalismes et de se présenter comme de véritables acteurs du spatial en devenir.

À la recherche d’un avantage stratégique

L’Algérie dispose de satellites d’observation de résolution modeste. Elle a également fait envoyer par les Chinois son satellite de communication Alcomsat 1, utilisé à des fins militaires et civiles. Son ambition est de développer une véritable politique spatiale. Elle dispose d’ailleurs de son agence nationale à cet effet. Le Maroc, quant à lui, possède les satellites Mohammed VI‑A et B depuis 2017 (résolution de 70 cm), conçus par Thales Alenia Space et Airbus. L’acquisition de ces deux satellites militaires a pu inquiéter ses voisins avec lesquels il a des différends territoriaux, à savoir l’Algérie, l’Espagne et la Mauritanie (17). Néanmoins, si les différends territoriaux entre États peuvent être un motif d’acquisition de capacités satellitaires, la surveillance aux frontières, ou plus généralement l’observation au-dessus d’un point fixe, localisé, sont des missions a priori mieux remplies par des avions de reconnaissance ou des drones.

Le besoin national est, pour le moment, le plus souvent circonscrit à l’aire régionale. À cet égard, les Émirats ont également souhaité se doter de capacités nationales, tout d’abord avec la fabrication nationale en 2018 du satellite d’observation KhalifaSat, après avoir bénéficié de transferts de technologie de la part de la Corée du Sud, puis avec l’achat des satellites FalconEye. Les Émirats ont intérêt à surveiller leur zone régionale, plutôt instable. À cet égard, ils ont des différends territoriaux avec l’Iran (îles d’Abou Moussa, de Grande et de Petite Tomb dans le secteur stratégique du détroit d’Ormuz). De plus, le besoin d’images satellitaires a été suscité par l’implication des Émirats dans différentes coalitions : au sein de la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS) en Afghanistan (2009-2011), l’opération « Harmattan » (2011) ou encore au Yémen et en Libye actuellement. Ils ont pu se fournir auprès d’opérateurs commerciaux ou de leurs alliés. Cette dépendance a pu aller à l’encontre du besoin opérationnel émirati, soumis à la disponibilité des images et au bon vouloir des alliés.

C’est une des raisons, mais non la seule, qui peut expliquer que les Émirats aient fait le choix de se doter de leurs propres moyens. Le libre accès à l’espace et l’autonomie d’évaluation sont des apports stratégiques considérables. La société Arianespace précise, sur son site internet officiel, que les FalconEye ont vocation à être utilisés de manière duale : « Le satellite FalconEye1, qui sera mis en orbite par le vol VV15, constituera la première composante spatiale du système et aura un objectif dual : répondre aux besoins des forces armées des EAU et fournir des images au marché commercial. » Le deuxième point suscite deux interrogations. La commercialisation des images a des conséquences économiques puisqu’elle ferait des Émirats un potentiel concurrent des opérateurs européens, mais également des conséquences stratégiques. En effet, la question de la nature des futurs clients et de leurs objectifs, éventuellement militaires, se pose. Cette question est d’autant plus pertinente que l’Arabie envisagerait à son tour d’acquérir des satellites de reconnaissance via ses alliés français ou américain (18). Toujours dans le domaine de l’observation, cette dernière a établi une joint-venture avec la société américaine Digital Globe pour la construction commune de six satellites. La modernisation de ses capacités de défense semble inclure pleinement la dimension spatiale.

Certains États, à l’instar d’Israël, surveillent de près les acquisitions de leurs voisins, dont les Émirats et l’Égypte : « Le monde arabe perçoit de plus en plus l’espace à travers le prisme de la sécurité, ce qui, à long terme, peut constituer un défi pour Israël. Israël doit évaluer quand et comment la combinaison des motivations susmentionnées de l’espace arabe et des vastes ressources mises en jeu peut remettre en cause sa sécurité. (19) »

Cela pourrait peser dans certaines négociations. L’inquiétude de quelques États provient également du fait que certains pays de la région pourraient avoir la volonté de développer leurs propres lanceurs. Ce n’est a priori pas le cas des Émirats, mais l’Arabie pourrait se pencher sur la question : « L’Arabie saoudite a montré de l’intérêt pour le développement de ses propres véhicules de lancement. (20) » Ce qui peut résolument modifier les équilibres stratégiques.

D’autres initiatives spatiales ont vu le jour avec plus ou moins de succès. En effet, à la suite de leur incapacité à obtenir des images satellites sur l’Afghanistan, et ce malgré un contrat avec un opérateur américain, les ministres de la Défense des six pays du Conseil de coopération du Golfe ont annoncé en octobre 2001 qu’ils envisageaient d’acheter leur propre satellite d’observation de la Terre (21). Néanmoins, les parties ont été incapables de se mettre d’accord et, devant ces atermoiements, les Émirats ont décidé de se doter de leurs propres satellites, avec la famille des DubaiSat-KhalifaSat puis les deux FalconEye.

Peut-être en réaction aux initiatives de leurs voisins, l’Iran et l’Irak ont annoncé mettre en place un partenariat spatial. L’écart technologique entre les deux pays est grand dans ce domaine. L’Iran dispose de capacités spatiales (22) malgré le fait qu’il y a un doute sur les réelles capacités opérationnelles de ses satellites et que ses lancements échouent régulièrement. Néanmoins, sous couvert de conquête spatiale, l’Iran gagne en expérience au profit des missiles balistiques de longue portée. Dans cette optique, il peut alors être question de transfert de compétences, voire de technologies spatiales vers l’Irak (23). La Syrie quant à elle a également annoncé vouloir mettre en orbite son propre satellite (24).

L’intérêt des États arabes pour les applications spatiales ne cesse de progresser. Ceux ayant acquis ou souhaitant acquérir en propre des capacités satellitaires militaires possèdent un avantage stratégique sur leurs voisins. À cet égard, on peut penser que ce type d’acquisitions va s’accélérer au sein des États arabes sous l’effet d’entraînement. Pour les puissances spatiales historiques, dont la France, cela pose la question des conséquences d’ordre économique et stratégique du libre accès à des images provenant de satellites de haute résolution et de leur commercialisation, et donc de leur dissémination vers des tiers.

* Les avis exprimés dans cet article sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l’armée de l’Air.

Notes

(1) Voir https://​spacewatch​.global/​2​0​1​9​/​0​4​/​c​n​e​s​s​-​j​e​a​n​-​y​v​e​s​-​l​e​-​g​a​l​l​-​g​i​v​e​s​-​o​p​e​n​i​n​g​-​a​d​d​r​e​s​s​-​a​t​-​g​l​e​c​-​2​0​1​9​-​i​n​-​m​o​r​o​c​co/.

(2) Florence Gaillard-Sborowsky, « L’espace dans les pays arabes : outil de développement et élément de reconnaissance nationale ou régionale », L’Information géographique, vol. 74, 2010/2, p. 64-84.

(3) « Rapport de l’UNESCO sur la science : Vers 2030 », Éditions UNESCO, 2016.

(4) Jean-Philippe Louis, « L’Arabie saoudite investit 1 milliard de dollars dans les activités spatiales de Virgin », Les Échos, 26 octobre 2017 (https://​www​.lesechos​.fr/​2​0​1​7​/​1​0​/​l​a​r​a​b​i​e​-​s​a​o​u​d​i​t​e​-​i​n​v​e​s​t​i​t​-​1​-​m​i​l​l​i​a​r​d​-​d​e​-​d​o​l​l​a​r​s​-​d​a​n​s​-​l​e​s​-​a​c​t​i​v​i​t​e​s​-​s​p​a​t​i​a​l​e​s​-​d​e​-​v​i​r​g​i​n​-​1​8​6​315).

(5) « France et Émirats vont coopérer sur l’intelligence artificielle », Le Figaro, 10 février 2019 (http://​www​.lefigaro​.fr/​f​l​a​s​h​-​e​c​o​/​f​r​a​n​c​e​-​e​t​-​e​m​i​r​a​t​s​-​v​o​n​t​-​c​o​o​p​e​r​e​r​-​s​u​r​-​l​-​i​n​t​e​l​l​i​g​e​n​c​e​-​a​r​t​i​f​i​c​i​e​l​l​e​-​2​0​1​9​0​210).

(6) « UAE Cabinet approves National Space Strategy 2030 », Gouvernement de Dubaï, 11 mars 2019 (http://​www​.mediaoffice​.ae/​e​n​/​m​e​d​i​a​-​c​e​n​t​e​r​/​n​e​w​s​/​1​1​/​3​/​2​0​1​9​/​s​m​n​a​t​i​o​n​a​l​s​t​r​a​t​e​g​y​.​a​spx).

(7) « Les Émirats arabes unis, un nouvel Eldorado économique ? », Les Échos, 28 septembre 2016 (https://​start​.lesechos​.fr/​e​x​p​a​t​r​i​a​t​i​o​n​/​f​i​c​h​e​s​-​p​a​y​s​/​l​e​s​-​e​m​i​r​a​t​s​-​a​r​a​b​e​s​-​u​n​i​s​-​u​n​-​n​o​u​v​e​l​-​e​l​d​o​r​a​d​o​-​e​c​o​n​o​m​i​q​u​e​-​5​9​7​3​.​php).

(8) La construction de l’identité émiratie passe également par la mise en place de la conscription depuis 2014 : Jon B. Alterman et Margo Balboni, « Citizens in Training : Conscription and Nation-building in the United Arab Emirates », Center for Strategic and International Studies, 2017.

(9) Sur 10,4 millions d’habitants (en 2017), les nationaux représentent 12 %.

(10) Sonde martienne prévue pour 2020 puis première ville martienne en 2117.

(11) Après le Saoudien Sultan ben Salmane ben Abdelaziz Al-Saoud en 1985, un Syrien, Muhammed Faris, a également effectué un vol en 1987.

(12) Voir https://​corporate​.cnes​.fr/​l​-​e​s​p​a​c​e​-​e​n​-​t​e​t​e​/​u​n​e​-​r​e​f​e​r​e​n​c​e​-​m​o​n​d​i​a​l​e​.​h​tml.

(13) Dr. Mohammed Al-Ahbabi (https://​twitter​.com/​D​r​A​l​a​h​b​a​b​i​/​s​t​a​t​u​s​/​1​1​4​9​9​4​4​4​5​3​6​2​2​3​1​7​056).

(14) La coopération entre la Chine et le monde arabe s’exprime au sein du Forum de coopération Beidou Navigation Satellite System. D’aucuns parlent de la volonté de la Chine de créer une « Space Silk Road » avec les États arabes : « China, Arab states eye closer cooperation on satellite navigation to build “Space Silk Road” », GPS Daily, 3 avril 2019 (http://​www​.gpsdaily​.com/​r​e​p​o​r​t​s​/​C​h​i​n​a​_​A​r​a​b​_​s​t​a​t​e​s​_​e​y​e​_​c​l​o​s​e​r​_​c​o​o​p​e​r​a​t​i​o​n​_​o​n​_​s​a​t​e​l​l​i​t​e​_​n​a​v​i​g​a​t​i​o​n​_​t​o​_​b​u​i​l​d​_​S​p​a​c​e​_​S​i​l​k​_​R​o​a​d​_​9​9​9​.​h​tml).

(15) « L’Égypte et la Chine ont lancé la construction du satellite MisrSat-II », Agence Ecofin, 10 septembre 2019 (https://​www​.agenceecofin​.com/​e​q​u​i​p​e​m​e​n​t​/​1​0​0​9​-​6​9​0​9​3​-​l​-​e​g​y​p​t​e​-​e​t​-​l​a​-​c​h​i​n​e​-​o​n​t​-​l​a​n​c​e​-​l​a​-​c​o​n​s​t​r​u​c​t​i​o​n​-​d​u​-​s​a​t​e​l​l​i​t​e​-​m​i​s​r​s​a​t​-ii).

(16) Arabie saoudite, Koweït, Bahreïn, Oman, Égypte, Algérie, Maroc, Jordanie, Soudan et Liban.

(17) Ghalia Kadiri, « Satellite marocain en orbite : un lancement secret qui inquiète », Le Monde, 19 novembre 2017 et Romain Brunet, « Avec son satellite d’observation, le Maroc change de statut et inquiète ses voisins », France 24, 20 novembre 2017 (https://​www​.france24​.com/​f​r​/​2​0​1​7​1​1​2​0​-​m​a​r​o​c​-​l​a​n​c​e​m​e​n​t​-​s​a​t​e​l​l​i​t​e​-​o​b​s​e​r​v​a​t​i​o​n​-​m​o​h​a​m​m​e​d​-​v​i​-​a​-​a​l​g​e​r​i​e​-​e​s​p​a​g​n​e​-​f​r​a​nce).

(18) « Saudi Space Agency Begins To Take Shape, Reported $1 Billion Budget In First Year », Space Watch, 2019 (https://​spacewatch​.global/​2​0​1​9​/​0​4​/​s​a​u​d​i​-​s​p​a​c​e​-​a​g​e​n​c​y​-​b​e​g​i​n​s​-​t​o​-​t​a​k​e​-​s​h​a​p​e​-​r​e​p​o​r​t​e​d​-​1​-​b​i​l​l​i​o​n​-​b​u​d​g​e​t​-​i​n​-​f​i​r​s​t​-​y​e​ar/).

(19) Arie Egozi et Theresa Hitchens, « Israel Eyes UAE Falcon Eye Surveillance Sat Program », Breaking Defense, 9 juillet 2019 (https://​breakingdefense​.com/​2​0​1​9​/​0​7​/​i​s​r​a​e​l​-​e​y​e​s​-​u​a​e​-​f​a​l​c​o​n​-​e​y​e​-​s​u​r​v​e​i​l​l​a​n​c​e​-​s​a​t​-​p​r​o​g​r​am/).

(20) Ibid.

(21) Florence Gaillard-Sborowsky, op. cit.

(22) On peut considérer que l’Iran se situe à un niveau supérieur par rapport à ses voisins. En effet, il est capable de construire des satellites et de les mettre en orbite depuis son centre spatial (Semnan). Il est difficile de juger si ses satellites sont opérationnels. Bien sûr, le spatial iranien est motivé par le fait de développer des missiles balistiques intercontinentaux.

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