Magazine Diplomatie

Diplomaties du Nil dans la Corne de l’Afrique Égypte – Éthiopie – Soudan

Le GERD en quelques données

Coût estimé (chiffre officiel) : 5 milliards de dollars (chiffre sujet à caution)
Financement : Éthiopie (majorité) ; Banque mondiale (41 millions pour lignes électriques) ; Chine (montant exact non communiqué – la Chine aurait financé la ligne de transmission)
Hauteur : 155 m
Barrage le plus large d’Afrique : 1800 m
Le plus grand lac artificiel d’Afrique : chiffres annoncés entre 63 et 79 milliards de m3
Production attendue : 6000 mégawatts (soit l’équivalent de 5 ou 6 centrales nucléaires)
Entrepreneur : Salini (Italie)
Fournisseur des turbines : Alstom (France)

Le GERD : symbole du projet développementaliste et nationaliste éthiopien

Le projet de construction du GERD s’inscrit avant toute chose dans un projet politico-économique extrêmement ambitieux, initié par Meles Zenawi dans la seconde moitié des années 2000, et visant à intégrer l’Éthiopie dans l’économie mondiale pour en faire un État à revenu intermédiaire d’ici 2025. Les plans quinquennaux mis en œuvre dans cette optique visent depuis 2010 la restructuration de l’économie éthiopienne (transition du primaire vers l’industrie et les services) à moyen terme, à partir d’une politique volontariste de ce qu’on appelle aujourd’hui le « developmental state » éthiopien. Le premier plan quinquennal (2010-2015), destiné à lancer la première phase de cette restructuration et préparer l’arrivée des investisseurs étrangers, se concentrait sur le lancement de « méga-projets » d’infrastructures : routes, autoroutes, ponts, immeubles, réseau électrique, voie ferrée et, bien sûr, réseau de barrages hydroélectriques. Le GERD n’est donc qu’un élément, certes emblématique, d’un dispositif recouvrant une ambition beaucoup plus vaste.

Ces barrages avaient jusqu’à présent été construits sur des fleuves dont la diminution du débit n’avait de répercussions majeures que sur l’écosystème proche dans les périphéries éthiopiennes : Gilgel Gibe I, sur la rivière Omo, achevé en 2004 (avec une capacité annuelle de 184 MW) ; Gilgel Gibe II, sur la même rivière, achevé en 2009 (420 MW) ; la même année est inauguré le barrage sur le fleuve Tekeze, au nord (310 MW), et le barrage Gilgel Gibe III sur la rivière Omo au sud (1870 MW) – des projets mis en œuvre par le constructeur italien Salini. Néanmoins, le GERD représente le projet le plus inédit et le plus titanesque, non seulement à l’échelle de l’État développeur éthiopien, mais aussi à l’échelle du continent.

Le discours nationaliste éthiopien ne doit pas non plus être négligé. Le régime de Meles Zenawi aurait en effet pu lancer un projet moins problématique vis-à-vis des pays en aval en optant pour une série de barrages dont le remplissage des lacs artificiels aurait engendré moins de tensions au niveau régional. Mais le GERD est aussi un symbole national qui s’inscrit dans une politique de reconquête des citoyens après l’épisode violent des élections de 2005 (2). Le nom initial du barrage (Millennium Dam) montre à quel point le projet s’insère dans l’immense campagne de promotion du Millennium en 2007 (passage à l’an 2000 selon le calendrier éthiopien orthodoxe) et devient ainsi un symbole national du ciment panéthiopien (destiné à se superposer au fédéralisme ethnique). Le soutien recherché auprès de la population doit également permettre, de façon extrêmement pragmatique, d’assurer le financement du barrage par les Éthiopiens via l’émission de bons du trésor, les Millennium Bonds. Chaque fonctionnaire se trouve par exemple contraint de payer l’équivalent d’un salaire par an. Le gouvernement entend ainsi offrir la preuve du soutien populaire dont il jouirait. Si cette légitimité est difficile à évaluer, la stratégie crée effectivement une interdépendance fascinante entre le GERD et la population, qui doit permettre de reconstruire la légitimité du régime abîmée par la crise de 2005, et aller de l’avant. La politique à la fois extrêmement dynamique et apaisante du nouveau Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed se situe en ce sens dans la droite ligne du projet nationaliste éthiopien de Meles Zenawi, bien plus qu’en rupture avec celui-ci.

On ne peut donc pas saisir les impulsions et les implications de ce projet sans considérer, en premier lieu, l’histoire politique et économique récente de l’Éthiopie. Meles Zenawi a su saisir l’opportunité du lancement du projet lorsque l’Égypte était bousculée par la révolution égyptienne pour remettre en cause de facto les traités internationaux et montrer aux Éthiopiens, aux Égyptiens, et au monde entier que l’Éthiopie avait désormais les moyens de ses ambitions. Entre Égypte et Éthiopie, le Soudan a rapidement saisi l’opportunité de rejoindre le nouveau maître du Nil.

Le Soudan, acteur et pivot des projets de régulation du Nil

Historiquement aligné sur l’Égypte et revendiquant le respect des traités, le Soudan n’a a priori jamais joué un rôle déterminant dans le partage des eaux du Nil, et participait plutôt au blocage de toute renégociation des accords. La focalisation des discussions autour de l’opposition entre l’Éthiopie et l’Égypte a également placé Khartoum dans un angle mort. La négligence des observateurs à l’égard de cet État où se rejoignent pourtant les deux Nils est aujourd’hui remise en cause. La construction du GERD et ses conséquences régionales ont en effet replacé littéralement le Soudan au centre des enjeux de l’hydrohégémonie du fleuve autour de trois élément majeurs : le positionnement géographique (la réunion des Nils bleu et blanc au niveau de Khartoum), la question économique (agriculture, irrigation, rapport au Golfe post-2011, restructuration économique), et celle des barrages (depuis Assouan jusqu’au GERD).

Les barrages que développe le Soudan à travers son territoire n’ont pas vocation à créer de l’énergie, mais à réguler la ressource hydraulique pour permettre l’agriculture. Les projets de barrages sur le Nil existaient depuis la période coloniale britannique et visaient à développer la culture du coton tout en contrôlant les inondations. Ces ambitions économiques se sont poursuivies après l’indépendance (1956) et sous le régime du général Nimeiry (1969-1985) qui souhaitait faire du Soudan le grenier de la région et développer un réseau hydroélectrique. Mais le manque de fonds empêchait la réalisation de projets si ambitieux. Fort des fruits du pétrole au début des années 2000, le régime Al-Inqaz (au pouvoir depuis 1989, sous la direction d’Omar el-Béchir) a fait de la construction d’une série de barrages sur le Nil une nouvelle clé de sa politique économique développementaliste. Le plus célèbre est celui de Mérowé (1250 MW produits aujourd’hui), en amont de la quatrième cataracte, inauguré en 2009, où l’on trouve déjà engagées techniquement les entreprises chinoises, allemandes, et française (Alstom pour les turbines). La création d’une Dam Implementation Unit confirme la volonté du Soudan de multiplier les projets de barrages.

À propos de l'auteur

Jean-Nicolas Bach

Jean-Nicolas Bach

Directeur du Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (CEDEJ) Khartoum – Institut français de recherche en Afrique (CNRS-Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères).

À propos de l'auteur

Jean-Pierre  Bat

Jean-Pierre  Bat

Chargé de mission « Afrique » au Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères).

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