Le boom de l’hypersonique

Évoqués depuis le début des années 2000 comme l’une des solutions aux logiques d’interdiction, les armements hypersoniques représentent un véritable défi conceptuel, d’ingénierie, mais aussi budgétaire. Pour autant, l’année 2019 aura vu plusieurs évolutions notables, que ce soit dans le secteur des planeurs (Hypersonic Glide Vehicle – HGV) ou celui des missiles de croisière (HCM – Hypersonic Cruise Missile), dont l’entrée en service du premier système spécifiquement conçu comme tel.

L’événement ayant bénéficié de la plus grande couverture médiatique est la présentation du DF‑17, porteur du HGV testé à plusieurs reprises par la Chine, au cours du défilé d’octobre célébrant les 70 ans de la République populaire. Le système s’articule autour d’un lanceur qui semble monoétage et semblable à celui du DF‑16, avec des dimensions qui ne paraissent donc pas compatibles avec une portée intercontinentale. À voir également dans quelle mesure le planeur peut être adapté sur d’autres missiles. Si c’est le cas, l’apparition du système pose aussi la question de la charge – nucléaire ou conventionnelle – du planeur. En toute hypothèse, tel qu’il est présenté, il a une charge conventionnelle et semble particulièrement bien adapté à la destruction des systèmes antimissiles que les États-Unis et le Japon positionnent dans la région et, plus généralement, à la frappe des points décisifs et centres de gravité opératifs adverses (1).

La Chine n’est pas seule à avoir progressé, même si elle peut se targuer de posséder le premier système hypersonique. Les États-Unis ont passé un cap important avec le premier vol du missile AGM‑183A Air-launched Rapid Response Weapon (ARRW), sous un B‑ 52, le 12 juin 2019. Le vol captif a permis de recueillir des données sur la traînée et les vibrations et a ouvert une période d’essais au sol et en vol d’une durée de trois ans avant une éventuelle entrée en service, avec un premier tir complet en bonne et due forme prévu en 2020. Concrètement, l’engin est la combinaison d’un planeur hypersonique et d’un booster devant l’amener à sa vitesse optimale. L’AGM‑183 constitue une des évolutions du programme Tactical Boost Glide lancé en 2014 par la DARPA – qui poursuit par ailleurs ses efforts – et avait fait l’objet d’un contrat de 780 millions de dollars en 2017.

L’US Air Force travaille également sur un autre programme, l’Hypersonic Conventional Strike Weapon (HCSW), pour lequel Lockheed a reçu un contrat de 928 millions de dollars en avril 2018. Le HCV pourrait être testé dès 2020 en vue d’une entrée en service initiale en 2021.

C’est cependant l’US Army qui a été la première à fourbir ses armes. Dès 2011, elle testait l’Advanced Hypersonic Weapon (AHW), un démonstrateur de HGV qui devrait aussi équiper les futurs missiles de l’Air Force et de la Navy. Il a à nouveau été testé en 2014 et fin octobre 2017 – cette fois dans une taille compatible avec un tir depuis un missile balistique Trident 2D5 de la marine. L’Army développe actuellement le Land-­Based Hypersonic Missile, avec pour objectif un premier essai en 2023, dans le cadre d’un programme de 1,18 milliard de dollars jusqu’en 2024. La logique retenue est celle du HGV. On note que dans ces différents cas de figure, l’armement des systèmes peut être aussi bien conventionnel que nucléaire.

La conventionnalisation de l’hypersonique est elle-même une évolution notable. Le coût des systèmes est tel qu’on les pensait initialement réservés à la dissuasion nucléaire, comme l’Avantguard russe. Du reste, la Russie travaille également sur le Zircon, un engin antinavire, capable d’atteindre Mach 9 et d’une portée de 1 000 km, selon le président russe s’adressant au Parlement le 20 février 2019. À voir cependant : historiquement, les sources russes indiquaient plutôt une portée de 400 à 500 km pour une vitesse de Mach 5 ou Mach 6. Avec 100 km à la minute, il est ainsi possible d’envisager la frappe de navires à bout portant, en ne leur laissant que quatre à cinq minutes pour se repositionner et mettre en œuvre une défense appropriée. À condition bien sûr que lesdites cibles puissent avoir été détectées à cette distance… et que ces mêmes navires visés aient également détecté le lancement au plus vite. Le BrahMos II indien se rapproche de ces rationalités. Dans les deux cas, la frappe antinavire n’est pas la seule considérée : ces missiles pourraient aussi avoir pour fonction la frappe conventionnelle terrestre. En France, des travaux ont également été lancés en 2019. Dans ses vœux aux armées, la ministre évoquait ainsi le lancement du programme V‑MAX (Véhicule Manœuvrant Expérimental), qui doit déboucher sur la conception et les essais en vol d’un HGV.

Sa réalisation a été confiée à ArianeGroup en vue d’un essai en 2021, une date relativement rapprochée qui semble indiquer que des travaux sur le concept étaient déjà en cours. L’annonce est évidemment politiquement très significative, à un moment où la dissuasion entre dans une période de modernisation. Dans le domaine hypersonique aérobie, l’ASN4G (Air-Sol Nucléaire de 4e Génération) est – a priori – appelé à remplacer les ASMP‑A rénovés des Forces Aériennes Stratégiques (FAS) à partir de 2035-2040. Le V‑MAX permettra donc de disposer d’une option dans l’hypersonique balistique, ce qui placera la France en pointe en Europe dans ce domaine. Cependant, bien qu’il puisse être cantonné au secteur nucléaire, l’hypersonique français pourrait aussi toucher le secteur conventionnel. Dans l’interview qu’il nous accordait le 13 mai 2019, le chef d’état-­major de l’armée de l’Air indiquait ainsi : « Au-delà de la dissuasion, cette voie ouvre également d’autres possibilités pour l’armée de l’Air dans le domaine conventionnel, en matière d’armements air-sol et de missiles de croisière. (2) » L’armement hypersonique, en particulier conventionnel, est appelé à changer la morphologie des opérations militaires en accélérant leur conduite, ce qui peut engendrer de nouvelles difficultés en matière de commandement et de planification. En effet, une exécution plus rapide pourrait impliquer une plus grande complexité des processus décisionnels, notamment en matière de ciblage et, préalablement, d’acquisition et d’analyse du renseignement (3). D’autre part, les systèmes antimissiles vont devenir moins efficaces : la trajectoire aplatie des HGV va sérieusement compliquer la donne pour des systèmes conçus jusqu’à présent pour contrer des charges à la trajectoire purement balistique.

Conséquence directe, des antimissiles qui étaient perçus comme de vrais facteurs de liberté de manœuvre – y compris politique – devraient voir leur attractivité se réduire, au-delà des effets d’inertie et de l’exécution des commandes déjà passées. 

Notes

(1) Pour une analyse détaillée de l’évolution des conceptions chinoises d’attaque dans la profondeur, voir les articles qu’y consacrait Joseph Henrotin dans Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 68, octobre-novembre 2019.

(2) « Les défis de l’armée de l’Air », entretien avec Philippe Lavigne, Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 66, juin-juillet 2019, p. 26.

(3) Soit une question centrale en lutte anti-A2/AD. Pour un traitement exhaustif de la problématique, voir notre hors- série no 56, octobre-novembre 2017.

Légende de la photo en première page : défilé de DF-17 à Beijing. Au-delà des charges nucléaires balistiques, le système est le premier hypersonique opérationnel. (© MoD)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°69, « Technologies et Armements : 2020, l’année de rupture », décembre 2019-janvier 2020.

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