L’agriculture à l’épreuve des bouleversements politiques en Tunisie : l’épuisement d’un modèle

L’accord conclu en octobre 2017 entre l’association Jemna et le ministère de l’Agriculture, qui revient en fait à maintenir le statu quo, illustre une évolution importante de la position des pouvoirs publics à l’égard de l’expérience de gestion associative de la ferme de Jemna, présentée comme une expérience à préserver et à « organiser au service de l’économie solidaire » (5).

Les mobilisations dans le monde agricole ont également touché les organisations chargées de la défense des intérêts des agriculteurs. Ainsi, dès 2011, une vague de contestation sans précédent a concerné l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP), syndicat agricole unique inféodé au pouvoir depuis l’indépendance en 1956. Dans un premier temps, les mobilisations, qui exigeaient le remplacement des responsables de l’UTAP et une refonte du statut interne de l’organisation syndicale, ont permis le changement d’un certain nombre de représentants nationaux et régionaux. Dans un deuxième temps, le mouvement des « réformateurs » s’est heurté à une forte résistance de la part des « anciens ». La contre-offensive s’est appuyée sur des recours judiciaires qui ont le plus souvent reçu une suite favorable et ont abouti à la remise en place des anciens comités.

Le gouvernement transitoire ayant refusé d’entendre les revendications des « réformateurs », ces derniers ont entrepris de créer un syndicat indépendant, le Syndicat des agriculteurs tunisiens (SYNAGRI), qui a vu le jour en décembre 2011. Regroupant des agriculteurs de différents secteurs et régions, le SYNAGRI se présente comme porteur d’un projet en rupture avec celui d’une organisation inféodée au pouvoir politique et ambitionne de devenir un interlocuteur crédible des pouvoirs publics. Malgré un élargissement notable de ses bases territoriales et sociales au cours des sept dernières années, le nouveau syndicat se heurte à une forte résistance, opposée à la fois par l’UTAP et par les pouvoirs publics qui continuent d’être défavorables au pluralisme syndical dans l’agriculture.

De l’autre côté, le congrès extraordinaire de l’UTAP, tenu en mars 2013, et l’élection à la tête du syndicat d’un ancien dirigeant du parti islamiste Ennahdha ont consacré le retour du principal syndicat agricole dans le giron du pouvoir politique. Bénéficiant de subventions de l’État, disposant du monopole de l’attribution des attestations professionnelles aux agriculteurs et contrôlant les canaux de distribution d’intrants et de crédits de campagne subventionnés, l’UTAP est accusée de rétablir les pratiques clientélistes de l’ancien régime et de fonctionner comme un instrument d’encadrement politique des agriculteurs. Les représentants du SYNAGRI dénoncent également la corruption, qui accompagne le retour du clientélisme ainsi que l’action délibérée de marginalisation et d’exclusion dont le syndicat indépendant serait victime. La faiblesse des financements dont il dispose, son exclusion des commissions multipartites et la non-reconnaissance de ses attestations d’adhésion sont soulignées comme autant d’obstacles contribuant à freiner sa dynamique, à réduire sa capacité à élargir ses bases et à exercer un rôle réel d’interlocuteur des pouvoirs publics. Dans ces conditions, l’UTAP continue d’avoir une position hégémonique donnant lieu à une configuration déséquilibrée des forces du syndicalisme agricole (6).

L’échec des tentatives de réforme du syndicat UTAP et la faible écoute apportée aux revendications des agriculteurs conduisent un nombre croissant d’entre eux à s’organiser dans le cadre de groupements professionnels et de producteurs afin de réduire les risques liés à la désorganisation des filières et aux défaillances des services étatiques d’encadrement de l’agriculture.

L’accès à l’eau en Tunisie

Crise des filières agricoles et mobilisations sectorielles

En l’absence d’un syndicalisme agricole à même de relayer auprès des pouvoirs publics les revendications des agriculteurs, ces derniers ont multiplié les actions protestataires, souvent spectaculaires, pour dénoncer les crises récurrentes qui touchent les principales filières agricoles (lait, céréales, tomates, volailles). Ces crises ont pour origines la désorganisation des circuits agricoles d’approvisionnement et de commercialisation et l’emprise croissante qu’y exerce le secteur privé. En effet, les processus de libéralisation et de privatisation ont favorisé l’émergence de nouveaux acteurs économiques, tels que les grands entrepreneurs agricoles, les fournisseurs d’intrants et de crédits de campagne, les banquiers, les propriétaires de machines agricoles, les commerçants et intermédiaires, les usines de transformation, etc., et renforcé leur rôle. L’emprise de ces acteurs privés sur les économies et les ressources agricoles et rurales et leurs effets particulièrement négatifs sur les petits agriculteurs sont d’autant plus importants que l’État s’est progressivement désengagé de l’encadrement et du soutien à l’agriculture et que les politiques publiques continuent de protéger les consommateurs urbains au détriment des producteurs agricoles (notamment à travers le système de fixation des prix à la production).

À titre d’exemple, le secteur laitier est frappé par une crise profonde dont les effets se sont aggravés depuis 2011 et font peser de lourdes menaces sur la survie de la filière. Les mobilisations ont fait ressortir les défaillances en matière d’organisation de la filière et les contradictions entre une politique de promotion du secteur laitier peu attentive à ses problèmes structurels (production fourragère, accès au crédit, prix à la production favorisant les consommateurs) et les pratiques des grands opérateurs (centrales, usines de transformation et distributeurs), qui continuent de porter gravement préjudice aux intérêts des producteurs. Aux problèmes de mévente du lait, ayant sévèrement touché la filière au cours de l’année 2011, ont succédé rapidement ceux de la baisse des productions laitières liées à la hausse des coûts de production et à l’endettement des éleveurs, conduisant nombre de ces derniers à liquider leur cheptel.

Le SYNAGRI a mis en garde contre le risque d’effondrement des filières agricoles à cause de la flambée des coûts de production, de la multiplication des catastrophes naturelles, de l’aggravation des dettes des agriculteurs et de l’absence de vision et de stratégie claire claires de sauvetage du secteur.

Des politiques agricoles sous le feu des critiques

Alors que les gouvernements qui se sont succédé depuis 2011 ont peu entendu les demandes des agriculteurs (accès à la terre, au marché et au crédit, revalorisation des prix agricoles, etc.), des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent contre les orientations des politiques agricoles réaffirmant les choix en faveur de la privatisation et de la libéralisation, ainsi que l’ancrage renforcé de l’agriculture tunisienne dans le marché mondial.

Aux critiques et contestations formulées par les syndicats et professionnels de l’agriculture s’ajoutent désormais celles des organisations de la société civile (collectifs associatifs et certains partis politiques). Ainsi, d’importantes mobilisations ont été organisées par plusieurs associations tunisiennes à l’occasion du quatrième round des négociations de l’ALECA.

Le collectif Block ALECA, formé de huit associations tunisiennes, s’est fortement impliqué dans les débats sur les négociations et dans les mouvements de protestation. Se mobilisant pour la constitution d’une coalition élargie de syndicats et d’associations, il dénonce plus particulièrement les risques de l’accord pour l’agriculture tunisienne (démantèlement des barrières douanières, accaparement des terres par des sociétés étrangères, perte de la souveraineté alimentaire, etc.) et appelle à exclure l’agriculture des négociations (7). Ces mobilisations ainsi que la défiance exprimée par les électeurs à l’égard des gouvernants lors du premier tour de la présidentielle, le 15 septembre 2019, ont permis d’observer le retour en force de la question agricole dans le débat politique.

Notes

(1) Amor Belhedi, Développement régional, rural, local, Centre d’études et de recherches économiques et sociales, 1996 ; Jean-Marie Miossec, « Tunisie, métropolisation, mondialisation : efficience renforcée de l’axe oriental », in Cahiers de la Méditerranée, no 64, 2002, p. 199-234 ; Abdelkarim Daoud, « La révolution tunisienne de janvier 2011 : Une lecture par les déséquilibres du territoire », in EchoGéo, 2011.

(2) Najem Dhaher, « L’aménagement du territoire tunisien : 50 ans de politiques à l’épreuve de la mondialisation », in EchoGéo, 2010.

(3) Mohamed Elloumi, « Les terres domaniales en Tunisie : Histoire d’une appropriation par les pouvoirs publics », in Études rurales, no 192, 2013, p. 43-60.

(4) Alia Gana, « Aux origines agricoles et rurales de la Révolution tunisienne », in Maghreb-Machrek, no 215, 2013, p. 57-80.

(5) Alia Gana et Taleb Marouen, « Mobilisations foncières en Tunisie : révélateur des paradoxes de l’après “révolution” », in Confluences Méditerranée, vol. 108, no 1, 2019, p. 31-46.

(6) Alia Gana, « Protestations et action collective en milieu agricole et rural : Enjeux et paradoxes du processus de changement politique en Tunisie », in Amin Allal et Vincent Geisser (dir), Tunisie : Une démocratisation au-dessus de tout soupçon ?, CNRS Éditions, 2018, 57-71.

(7) Camille Lafrance, « Accord de libre-échange avec l’UE : “L’Aleca renforcera la dépendance de la Tunisie” », in Jeune Afrique, 14 mai 2019.

Légende de la photo en première page : des Tunisiens récoltent des dates à El-Goula, en décembre 2011.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°44, « Tunisie : un destin démocratique ? », novembre-décembre 2019.

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