Magazine Moyen-Orient

L’agriculture à l’épreuve des bouleversements politiques en Tunisie : l’épuisement d’un modèle

Les mobilisations agricoles : l’ouverture de nouveaux espaces d’action

Peu relayés par les médias, les conflits liés à la détérioration des conditions de l’activité agricole se sont amplifiés après la révolution. Participant du mouvement de contestation sociale et politique qui a embrasé la Tunisie à partir de 2011, les protestations sociales dans le monde agricole étaient guidées par plusieurs revendications : meilleur accès à la terre et à l’eau, amélioration des conditions de travail et de rémunération pour les travailleurs de la terre, contestation et réforme du syndicat agricole unique, protestation contre les conditions de commercialisation et les mécanismes de tarification des produits agricoles, fortement défavorables aux agriculteurs. Elles ont souvent pris des formes violentes telles que l’occupation de terres et de locaux de l’administration, coupures de routes, séquestrations de personnes, etc.

Au cours des premières années qui ont suivi la « révolution », les mobilisations foncières ont pris une place importante dans le mouvement social qui a secoué les campagnes. Un mouvement d’occupations de terres de grande ampleur a touché de nombreuses fermes domaniales gérées par des privés. Menées par des groupes d’ouvriers agricoles et des paysans sans terre, parfois soutenus par des groupes « révolutionnaires », ces actions participaient d’un sentiment d’injustice et de spoliation généré par leur exclusion du processus de privatisation de la gestion des terres de l’État et la mainmise sur ces terres de promoteurs alliés au pouvoir.

Plusieurs années après la révolution, nombre de fermes étatiques étaient encore occupées par des familles d’ouvriers agricoles et de paysans sans terre, les opérations de récupération par l’administration des terres domaniales n’ayant connu une accélération qu’au cours de la période récente. Bien qu’elles n’aient pas abouti, sauf dans de rares cas, à une reconnaissance des « droits » des occupants, la propriété de l’État sur les terres occupées ayant été au contraire réaffirmée, les mobilisations autour des terres domaniales ont mis en évidence la vivacité des revendications pour une répartition plus équitable des ressources foncières et favorisé un débat sur la réforme agraire, ainsi qu’une réflexion sur des modèles « alternatifs » de gestion des terres domaniales.

L’expérience de la palmeraie de Jemna, occupée et gérée depuis 2011 par une association locale, en est une illustration. Médiatisée à l’échelle nationale et internationale, l’expérience de gestion collective de la ferme domaniale de Jemna a connu un grand succès. Outre une amélioration des performances économiques de la palmeraie, l’association a pu également redistribuer une partie des bénéfices en faveur des habitants de la commune de Jemna, sous forme d’amélioration des infrastructures et des services de base à la population. Forte de sa légitimité et de sa popularité, ainsi que de ses soutiens de la part de certains acteurs politiques, l’association a réussi à négocier avec l’administration son maintien sur la ferme et la possibilité de continuer à la gérer dans le cadre d’une coopérative de production agricole.

L’accord conclu en octobre 2017 entre l’association Jemna et le ministère de l’Agriculture, qui revient en fait à maintenir le statu quo, illustre une évolution importante de la position des pouvoirs publics à l’égard de l’expérience de gestion associative de la ferme de Jemna, présentée comme une expérience à préserver et à « organiser au service de l’économie solidaire » (5).

Les mobilisations dans le monde agricole ont également touché les organisations chargées de la défense des intérêts des agriculteurs. Ainsi, dès 2011, une vague de contestation sans précédent a concerné l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP), syndicat agricole unique inféodé au pouvoir depuis l’indépendance en 1956. Dans un premier temps, les mobilisations, qui exigeaient le remplacement des responsables de l’UTAP et une refonte du statut interne de l’organisation syndicale, ont permis le changement d’un certain nombre de représentants nationaux et régionaux. Dans un deuxième temps, le mouvement des « réformateurs » s’est heurté à une forte résistance de la part des « anciens ». La contre-offensive s’est appuyée sur des recours judiciaires qui ont le plus souvent reçu une suite favorable et ont abouti à la remise en place des anciens comités.

Le gouvernement transitoire ayant refusé d’entendre les revendications des « réformateurs », ces derniers ont entrepris de créer un syndicat indépendant, le Syndicat des agriculteurs tunisiens (SYNAGRI), qui a vu le jour en décembre 2011. Regroupant des agriculteurs de différents secteurs et régions, le SYNAGRI se présente comme porteur d’un projet en rupture avec celui d’une organisation inféodée au pouvoir politique et ambitionne de devenir un interlocuteur crédible des pouvoirs publics. Malgré un élargissement notable de ses bases territoriales et sociales au cours des sept dernières années, le nouveau syndicat se heurte à une forte résistance, opposée à la fois par l’UTAP et par les pouvoirs publics qui continuent d’être défavorables au pluralisme syndical dans l’agriculture.

De l’autre côté, le congrès extraordinaire de l’UTAP, tenu en mars 2013, et l’élection à la tête du syndicat d’un ancien dirigeant du parti islamiste Ennahdha ont consacré le retour du principal syndicat agricole dans le giron du pouvoir politique. Bénéficiant de subventions de l’État, disposant du monopole de l’attribution des attestations professionnelles aux agriculteurs et contrôlant les canaux de distribution d’intrants et de crédits de campagne subventionnés, l’UTAP est accusée de rétablir les pratiques clientélistes de l’ancien régime et de fonctionner comme un instrument d’encadrement politique des agriculteurs. Les représentants du SYNAGRI dénoncent également la corruption, qui accompagne le retour du clientélisme ainsi que l’action délibérée de marginalisation et d’exclusion dont le syndicat indépendant serait victime. La faiblesse des financements dont il dispose, son exclusion des commissions multipartites et la non-reconnaissance de ses attestations d’adhésion sont soulignées comme autant d’obstacles contribuant à freiner sa dynamique, à réduire sa capacité à élargir ses bases et à exercer un rôle réel d’interlocuteur des pouvoirs publics. Dans ces conditions, l’UTAP continue d’avoir une position hégémonique donnant lieu à une configuration déséquilibrée des forces du syndicalisme agricole (6).

L’échec des tentatives de réforme du syndicat UTAP et la faible écoute apportée aux revendications des agriculteurs conduisent un nombre croissant d’entre eux à s’organiser dans le cadre de groupements professionnels et de producteurs afin de réduire les risques liés à la désorganisation des filières et aux défaillances des services étatiques d’encadrement de l’agriculture.

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Les Grands Dossiers de Diplomatie n°54 - L'état des conflits dans le monde - décembre 2019-janvier 2020

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