Magazine Moyen-Orient

L’agriculture à l’épreuve des bouleversements politiques en Tunisie : l’épuisement d’un modèle

L’accès à l’eau en Tunisie

Crise des filières agricoles et mobilisations sectorielles

En l’absence d’un syndicalisme agricole à même de relayer auprès des pouvoirs publics les revendications des agriculteurs, ces derniers ont multiplié les actions protestataires, souvent spectaculaires, pour dénoncer les crises récurrentes qui touchent les principales filières agricoles (lait, céréales, tomates, volailles). Ces crises ont pour origines la désorganisation des circuits agricoles d’approvisionnement et de commercialisation et l’emprise croissante qu’y exerce le secteur privé. En effet, les processus de libéralisation et de privatisation ont favorisé l’émergence de nouveaux acteurs économiques, tels que les grands entrepreneurs agricoles, les fournisseurs d’intrants et de crédits de campagne, les banquiers, les propriétaires de machines agricoles, les commerçants et intermédiaires, les usines de transformation, etc., et renforcé leur rôle. L’emprise de ces acteurs privés sur les économies et les ressources agricoles et rurales et leurs effets particulièrement négatifs sur les petits agriculteurs sont d’autant plus importants que l’État s’est progressivement désengagé de l’encadrement et du soutien à l’agriculture et que les politiques publiques continuent de protéger les consommateurs urbains au détriment des producteurs agricoles (notamment à travers le système de fixation des prix à la production).

À titre d’exemple, le secteur laitier est frappé par une crise profonde dont les effets se sont aggravés depuis 2011 et font peser de lourdes menaces sur la survie de la filière. Les mobilisations ont fait ressortir les défaillances en matière d’organisation de la filière et les contradictions entre une politique de promotion du secteur laitier peu attentive à ses problèmes structurels (production fourragère, accès au crédit, prix à la production favorisant les consommateurs) et les pratiques des grands opérateurs (centrales, usines de transformation et distributeurs), qui continuent de porter gravement préjudice aux intérêts des producteurs. Aux problèmes de mévente du lait, ayant sévèrement touché la filière au cours de l’année 2011, ont succédé rapidement ceux de la baisse des productions laitières liées à la hausse des coûts de production et à l’endettement des éleveurs, conduisant nombre de ces derniers à liquider leur cheptel.

Le SYNAGRI a mis en garde contre le risque d’effondrement des filières agricoles à cause de la flambée des coûts de production, de la multiplication des catastrophes naturelles, de l’aggravation des dettes des agriculteurs et de l’absence de vision et de stratégie claire claires de sauvetage du secteur.

Des politiques agricoles sous le feu des critiques

Alors que les gouvernements qui se sont succédé depuis 2011 ont peu entendu les demandes des agriculteurs (accès à la terre, au marché et au crédit, revalorisation des prix agricoles, etc.), des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent contre les orientations des politiques agricoles réaffirmant les choix en faveur de la privatisation et de la libéralisation, ainsi que l’ancrage renforcé de l’agriculture tunisienne dans le marché mondial.

Aux critiques et contestations formulées par les syndicats et professionnels de l’agriculture s’ajoutent désormais celles des organisations de la société civile (collectifs associatifs et certains partis politiques). Ainsi, d’importantes mobilisations ont été organisées par plusieurs associations tunisiennes à l’occasion du quatrième round des négociations de l’ALECA.

Le collectif Block ALECA, formé de huit associations tunisiennes, s’est fortement impliqué dans les débats sur les négociations et dans les mouvements de protestation. Se mobilisant pour la constitution d’une coalition élargie de syndicats et d’associations, il dénonce plus particulièrement les risques de l’accord pour l’agriculture tunisienne (démantèlement des barrières douanières, accaparement des terres par des sociétés étrangères, perte de la souveraineté alimentaire, etc.) et appelle à exclure l’agriculture des négociations (7). Ces mobilisations ainsi que la défiance exprimée par les électeurs à l’égard des gouvernants lors du premier tour de la présidentielle, le 15 septembre 2019, ont permis d’observer le retour en force de la question agricole dans le débat politique.

Notes

(1) Amor Belhedi, Développement régional, rural, local, Centre d’études et de recherches économiques et sociales, 1996 ; Jean-Marie Miossec, « Tunisie, métropolisation, mondialisation : efficience renforcée de l’axe oriental », in Cahiers de la Méditerranée, no 64, 2002, p. 199-234 ; Abdelkarim Daoud, « La révolution tunisienne de janvier 2011 : Une lecture par les déséquilibres du territoire », in EchoGéo, 2011.

(2) Najem Dhaher, « L’aménagement du territoire tunisien : 50 ans de politiques à l’épreuve de la mondialisation », in EchoGéo, 2010.

(3) Mohamed Elloumi, « Les terres domaniales en Tunisie : Histoire d’une appropriation par les pouvoirs publics », in Études rurales, no 192, 2013, p. 43-60.

(4) Alia Gana, « Aux origines agricoles et rurales de la Révolution tunisienne », in Maghreb-Machrek, no  215, 2013, p. 57-80.

(5) Alia Gana et Taleb Marouen, « Mobilisations foncières en Tunisie : révélateur des paradoxes de l’après “révolution” », in Confluences Méditerranée, vol. 108, no  1, 2019, p. 31-46.

(6) Alia Gana, « Protestations et action collective en milieu agricole et rural : Enjeux et paradoxes du processus de changement politique en Tunisie », in Amin Allal et Vincent Geisser (dir), Tunisie : Une démocratisation au-dessus de tout soupçon ?, CNRS Éditions, 2018, 57-71.

(7) Camille Lafrance, « Accord de libre-échange avec l’UE : “L’Aleca renforcera la dépendance de la Tunisie” », in Jeune Afrique, 14 mai 2019.

Légende de la photo en première page : des Tunisiens récoltent des dates à El-Goula, en décembre 2011.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°44, « Tunisie : un destin démocratique ? », novembre-décembre 2019.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Les Grands Dossiers de Diplomatie n°54 - L'état des conflits dans le monde - décembre 2019-janvier 2020

Dans notre boutique

Pin It on Pinterest

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR