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Les nouvelles routes de la soie (BRI) : un pavé dans la mare de la mondialisation

Diverses études récentes de portée générale (y compris américaines et françaises) (5), convergent toutefois vers l’idée selon laquelle les prêts chinois seraient en fait peu susceptibles de causer des problèmes systémiques d’endettement dans les pays concernés. À titre d’exemple, l’Irsem (6) indique qu’avec un total de prêts chinois à l’Afrique estimé à 143 milliards de dollars pour la période 2000-2017, tous secteurs confondus (dont 29 % concernent le secteur désenclavant des transports), la Chine ne fournirait qu’environ un sixième de tous les prêts accordés au continent.

Djibouti doit, en revanche, 82 % de sa dette extérieure à la Chine, une dépendance préoccupante au regard des intérêts militaires chinois de première importance dans le pays. D’autres pays comme le Tadjikistan (53 %), le Cambodge (50 %), le Laos (48,6 %), la Mongolie (41 %) et le Kirghizstan (37 %) témoignent également d’une dette excessive. Les autres pays sont en deçà, dont certains à moins de 15 %, tels le Monténégro (8,3 %), le Pakistan (11 %) ou le Sri Lanka (12 %), qui défraient pourtant beaucoup de chroniques sur le sujet. On notera que dans certains cas, comme en Éthiopie (33 %), le risque de surendettement à court terme pourrait en réalité être atténué par le fort potentiel de croissance du pays selon la plupart des experts, réduisant ainsi le risque de défaut à moyen terme. Enfin, ces chiffres montrent que le problème du surendettement de nombreux pays tient bien souvent à d’autres sources que les prêts chinois.

Les résultats auxquels aboutit l’étude allemande citée sont sensiblement les mêmes sur la base des chiffres officiels. Le rapport évoque toutefois la possibilité d’un endettement « caché » ne figurant pas dans les statistiques de la Banque mondiale ; endettement non déclaré mais que l’on retrouve dans les données de la Banque des Règlements Internationaux (BRI/BIS) à hauteur de 200 milliards de dollars en 2016, et qui, dans les 50 pays les plus gros débiteurs, porterait la dette totale vis-à-vis de la Chine à 15 % de leur PIB en moyenne.

Malgré tout, la Chine n’est ni autiste, ni obtuse sur la question du surendettement. Le cas du Sri Lanka avec l’acquisition de facto, par Pékin, du port de Hambantota est une exception ayant porté préjudice à la résonance du projet BRI. Avec les rumeurs concernant d’autres situations comme le port de Mombasa au Kenya, leur multiplication serait de nature à ternir encore davantage le projet phare du nouveau président chinois Xi Jinping. Dans le même temps, le Premier ministre malaisien Mahathir est parvenu, certes au prix d’un coup d’éclat en 2018, à renégocier avec succès la taille et les termes des projets chinois dans son pays, obtenant au passage une remise substantielle de 5 milliards de dollars (7). La Thaïlande, quant à elle, a obtenu la rédaction d’une définition commune de la juste contrepartie en termes de responsabilité dommage-ouvrage, essentielle à la pérennité des relations du temps long infrastructurel.

La Chine a par ailleurs allégé la dette de 28 des 31 pays les plus pauvres et les plus endettés entre 2000 et 2017. Sur la même période, elle a annulé celles du Burundi, de l’Afghanistan et de la Guinée, entre autres, pour un total estimé à 2,2 milliards de dollars. Elle prouve ainsi la maturité de sa culture géopolitique et montre un sens des responsabilités indéniable vis-à-vis de la situation de ses partenaires.

L’éco-responsabilité et les défis du climat

La Chine est confrontée de plus en plus directement aux externalités négatives de son développement industriel et technologique. Les nouvelles émissions de gaz à effet de serre qui vont découler des développements le long de la BRI ne peuvent être que gigantesques, un aspect insuffisamment pris en compte au départ. Tout le monde semble s’accorder désormais sur le fait que la nature des projets structurants doit conditionner leur financement.

C’est là tout le propos d’un rapport publié à l’été 2019 par le Tsinghua Center for Finance and Development (Tsinghua) (8), qui a alerté sur l’importance que va revêtir l’éco-responsabilité dans le prochain plan quinquennal chinois de 2021-2025. Selon cette étude, les 126 pays BRI étudiés (hors Chine) représentaient en 2015 environ 28 % des émissions mondiales de carbone et pourraient en atteindre 66 % d’ici à 2050.

L’étude précise que si aucune modification n’est apportée à la trajectoire des investissements, le projet de BRI pourrait se traduire par la réalisation du scénario de réchauffement global de 3 degrés calculé par l’IPCC. Le rapport indique aussi que le conditionnement des prêts à des paramètres éco-responsables réduirait considérablement les émissions annuelles mais qu’elles seraient de toute façon supérieures de 17 % au scénario retenu par l’Accord de Paris (+2°C) et considéré désormais comme insuffisant.

La Chine, n’annonçant jamais rien sans avoir au préalable préparé l’avenir, propose déjà :

• une nouvelle « Alliance pour l’Investissement écologique Belt and Road » (Belt and Road Initiative International Green Development Coalition – BRIGC, lancée lors du second Forum de la BRI, en avril 2019 à Pékin) à laquelle participeraient la plupart des ministères chinois, qui jouerait un rôle de coordination pour promouvoir cette réorientation politique majeure ;

• les « Green Investment Principles » actuellement en cours d’écriture avec le Royaume-Uni (9) ;

• le renforcement de l’Association chinoise des entrepreneurs internationaux (CHINCA), qui jouerait un rôle de premier plan dans la formation d’un consortium d’entreprises chargé de fournir des offres d’infrastructures « vertes » dans les zones BRI.

S’agit-il d’une révision et d’une responsabilisation complète de la chaîne logistique avec un référencement préalable des entreprises pouvant prétendre participer aux appels d’offres ? La norme verte que la Chine commence à déployer sera-t-elle la norme internationale ? Le déploiement éco-responsable induira-t-il une inflexion à la baisse dans les échanges commerciaux ? Ou aboutirons-nous à une machine à créer de la surcapacité partout et dans tous les secteurs, comme hier dans des secteurs plus traditionnels ?

Construire une nouvelle donne mondiale

Avec la BRI, la Chine s’est lancée dans un exercice de projection internationale s’appuyant sur un véritable réseau de coopérations, prenant l’ascendant sur l’Occident dans le financement infrastructurel de pays tiers, et tranchant avec son « profil bas » traditionnel depuis l’ère Deng Xiaoping. L’initiative Belt and Road ouvre la voie à la création d’une chaîne logistique parcourant 130 pays, les outils financiers et normatifs s’adaptant aux différents besoins, la dernière intégration majeure étant celle de l’éco-responsabilité des investissements. Qu’on le veuille ou non, elle est désormais un des paramètres de la réécriture des règles, des normes et des équilibres mondiaux, ce que les Allemands (qui poussent pour un partenariat Union européenne-Chine), les Britanniques et autres Européens savent bien.

À propos de l'auteur

Jean-Joseph Boillot

Jean-Joseph Boillot

Chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), l’auteur de Chindiafrique, la Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain (Odile Jacob, 2014).

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Cristina  Albert

Macroéconomiste d’entreprise.

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Jean-Richard  Delfassy

Expert indépendant en relations internationales.

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