Les nouvelles routes de la soie (BRI) : un pavé dans la mare de la mondialisation

L’éco-responsabilité et les défis du climat

La Chine est confrontée de plus en plus directement aux externalités négatives de son développement industriel et technologique. Les nouvelles émissions de gaz à effet de serre qui vont découler des développements le long de la BRI ne peuvent être que gigantesques, un aspect insuffisamment pris en compte au départ. Tout le monde semble s’accorder désormais sur le fait que la nature des projets structurants doit conditionner leur financement.

C’est là tout le propos d’un rapport publié à l’été 2019 par le Tsinghua Center for Finance and Development (Tsinghua) (8), qui a alerté sur l’importance que va revêtir l’éco-responsabilité dans le prochain plan quinquennal chinois de 2021-2025. Selon cette étude, les 126 pays BRI étudiés (hors Chine) représentaient en 2015 environ 28 % des émissions mondiales de carbone et pourraient en atteindre 66 % d’ici à 2050.

L’étude précise que si aucune modification n’est apportée à la trajectoire des investissements, le projet de BRI pourrait se traduire par la réalisation du scénario de réchauffement global de 3 degrés calculé par l’IPCC. Le rapport indique aussi que le conditionnement des prêts à des paramètres éco-responsables réduirait considérablement les émissions annuelles mais qu’elles seraient de toute façon supérieures de 17 % au scénario retenu par l’Accord de Paris (+2°C) et considéré désormais comme insuffisant.

La Chine, n’annonçant jamais rien sans avoir au préalable préparé l’avenir, propose déjà :

• une nouvelle « Alliance pour l’Investissement écologique Belt and Road » (Belt and Road Initiative International Green Development Coalition – BRIGC, lancée lors du second Forum de la BRI, en avril 2019 à Pékin) à laquelle participeraient la plupart des ministères chinois, qui jouerait un rôle de coordination pour promouvoir cette réorientation politique majeure ;

• les « Green Investment Principles » actuellement en cours d’écriture avec le Royaume-Uni (9) ;

• le renforcement de l’Association chinoise des entrepreneurs internationaux (CHINCA), qui jouerait un rôle de premier plan dans la formation d’un consortium d’entreprises chargé de fournir des offres d’infrastructures « vertes » dans les zones BRI.

S’agit-il d’une révision et d’une responsabilisation complète de la chaîne logistique avec un référencement préalable des entreprises pouvant prétendre participer aux appels d’offres ? La norme verte que la Chine commence à déployer sera-t-elle la norme internationale ? Le déploiement éco-responsable induira-t-il une inflexion à la baisse dans les échanges commerciaux ? Ou aboutirons-nous à une machine à créer de la surcapacité partout et dans tous les secteurs, comme hier dans des secteurs plus traditionnels ?

Construire une nouvelle donne mondiale

Avec la BRI, la Chine s’est lancée dans un exercice de projection internationale s’appuyant sur un véritable réseau de coopérations, prenant l’ascendant sur l’Occident dans le financement infrastructurel de pays tiers, et tranchant avec son « profil bas » traditionnel depuis l’ère Deng Xiaoping. L’initiative Belt and Road ouvre la voie à la création d’une chaîne logistique parcourant 130 pays, les outils financiers et normatifs s’adaptant aux différents besoins, la dernière intégration majeure étant celle de l’éco-responsabilité des investissements. Qu’on le veuille ou non, elle est désormais un des paramètres de la réécriture des règles, des normes et des équilibres mondiaux, ce que les Allemands (qui poussent pour un partenariat Union européenne-Chine), les Britanniques et autres Européens savent bien.

Bien au-delà du déploiement de la diplomatie chinoise, la BRI met en lumière et en mouvement un nombre substantiel de pays dont on ne savait plus les noms, menant à des négociations avec des territoires, des populations, des modèles socio-culturels et de gouvernance on ne peut plus hétérogènes, dont les Européens sont partie prenante, et ce, au moins à travers la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, l’AIIB, créée en 2014.

La multiplication des contacts bilatéraux et multilatéraux a permis à la Chine de dessiner progressivement une projection extérieure qui s’inscrit en réalité dans un exercice à double détente couplé à sa mutation interne. Alors que la planification domestique s’est avérée assez efficace, elle est de plus en plus soumise désormais aux aléas du contexte global. Force est de constater que les autorités chinoises se sont plutôt bien adaptées, même si c’est au mieux de leurs propres intérêts. S’il s’agit là de l’évolution normale d’une puissance industrielle comme le Japon des années 1980, la Chine a muté à la vitesse de ses moyens, nettement plus importants, s’est engagée dans les services et la technologie à la hauteur de ses investissements, a ouvert un champ de coopérations inédites, tout en travaillant avec l’OCDE et les Nations Unies qui ont bien du mal à préciser leur stratégie de réponse au défi lancé par Pékin.

Notes

(1) Jean-Joseph Boillot est l’auteur notamment de Chindiafrique, la Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain (Odile Jacob, 2014).

(2) http://​info​.hktdc​.com/​i​n​f​o​g​r​a​p​h​i​c​/​b​e​l​t​a​n​d​r​o​a​d​/​e​n​/​i​n​d​e​x​.​h​tml

(3) World Bank Group, Belt and road economics : opportunities and risks of transport corridors, Washington DC, 2019, p. XIII ; et p. 55 pour les FDI (https://​openknowledge​.worldbank​.org/​b​i​t​s​t​r​e​a​m​/​h​a​n​d​l​e​/​1​0​9​8​6​/​3​1​8​7​8​/​9​7​8​1​4​6​4​8​1​3​9​2​4​.​pdf).

(4) S. Horn, C. Reinhart et C. Trebesch, Kiel Working Paper no 2132, Kiel Institute for the World Economy, juin 2019 (https://​www​.ifw​-kiel​.de/​f​i​l​e​a​d​m​i​n​/​D​a​t​e​i​v​e​r​w​a​l​t​u​n​g​/​I​f​W​-​P​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​C​h​r​i​s​t​o​p​h​_​T​r​e​b​e​s​c​h​/​K​W​P​_​2​1​3​2​.​pdf).

(5) Pour les études françaises, voir notamment note 6. Pour les études ou articles américains, voir notamment les travaux de la China-Africa Research Initiative de l’université Johns Hopkins (en particulier Deborah Brautigam), du Center for Global Development (CGDEV), et du Rhodium Group (http://​www​.chinaafricarealstory​.com/ ; http://​www​.sais​-cari​.org/​d​ata ; https://​rhg​.com/​r​e​s​e​a​r​c​h​/​n​e​w​-​d​a​t​a​-​o​n​-​t​h​e​-​d​e​b​t​-​t​r​a​p​-​q​u​e​s​t​i​on/ ; https://​www​.cgdev​.org/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​e​x​a​m​i​n​i​n​g​-​d​e​b​t​-​i​m​p​l​i​c​a​t​i​o​n​s​-​b​e​l​t​-​a​n​d​-​r​o​a​d​-​i​n​i​t​i​a​t​i​v​e​-​p​o​l​i​c​y​-​p​e​r​s​p​e​c​t​i​v​e​.​pdf).

(6) J. Genevaz et D. Tull, « Les financements chinois dans le secteur des transports en Afrique : un risque maîtrisé », Étude no 67, Paris, Irsem, juin 2019, p. 18 et 23 (https://​www​.irsem​.fr/​d​a​t​a​/​f​i​l​e​s​/​i​r​s​e​m​/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​/​d​o​c​u​m​e​n​t​/​f​i​l​e​/​3​1​2​4​/​E​t​u​d​e​_​I​R​S​E​M​_​n​6​7​_​2​0​1​9​.​pdf).

(7) https://​www​.rfa​.org/​e​n​g​l​i​s​h​/​n​e​w​s​/​c​h​i​n​a​/​m​a​l​a​y​s​i​a​-​r​a​i​l​w​a​y​-​0​4​1​5​2​0​1​9​1​7​0​8​0​4​.​h​tml

(8) Tsinghua PBCSF, « Decarbonizing the Belt and Road Initiative : a Green Finance Roadmap », septembre 2019 (https://​www​.vivideconomics​.com/​c​a​s​e​s​t​u​d​y​/​d​e​c​a​r​b​o​n​i​z​i​n​g​-​t​h​e​-​b​e​l​t​-​a​n​d​-​r​o​a​d​-​i​n​i​t​i​a​t​i​v​e​-​a​-​g​r​e​e​n​-​f​i​n​a​n​c​e​-​r​o​a​d​m​ap/).

(9) http://​www​.gflp​.org​.cn/​p​u​b​l​i​c​/​u​e​d​i​t​o​r​/​p​h​p​/​u​p​l​o​a​d​/​f​i​l​e​/​2​0​1​8​1​2​0​1​/​1​5​4​3​5​9​8​6​6​0​3​3​3​9​7​8​.​pdf

Légende de la photo en première page : les nouvelles routes de la soie chinoise, c’est, en six ans, plus de 100 milliards de dollars d’investissements chinois dans les pays participants, pour des projets dont le montant total s’élève à 720 milliards de dollars, selon les chiffres officiels chinois de septembre 2019. Après un pic d’investissements en 2016, la BRI semble marquer le pas, ou à tout le moins entrer dans une seconde phase, dans laquelle le nombre de nouveaux contrats et l’ampleur des projets concernés sont en nette diminution. (© Shutterstock/gopixa)

Article paru dans la revue Diplomatie n°101« La Chine au XXIe siècle : Quelles ambitions ? Quelle puissance ? », novembre-décembre 2019.

À propos de l'auteur

Jean-Joseph Boillot

Jean-Joseph Boillot

Chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), l’auteur de Chindiafrique, la Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain (Odile Jacob, 2014).

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Cristina  Albert

Macroéconomiste d’entreprise.

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Jean-Richard  Delfassy

Expert indépendant en relations internationales.

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