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Armée chinoise : propagande et cinéma

Faire-valoir des protagonistes de part et d’autre, ils constituent une chair à canon sous-équipée, mal entraînée, aux dialogues limités et sans impact particulier sur l’intrigue, leur rôle se bornant à fournir une supériorité numérique temporaire aux adversaires de la Chine tout en donnant de la valeur au héros qui en vient à bout grâce à son entraînement et à sa volonté. Outre les moyens de la marine, les commandos chinois sont le seul soutien sur lequel le héros peut réellement compter. Comme leurs homologues dans les films occidentaux, ils sont présentés comme d’habiles techniciens du combat, dotés des meilleurs équipements et armements, avec une efficacité et une détermination inaltérables.

Sky Hunter, focalisé sur la force aérienne chinoise, reprend nombre d’éléments présents dans Top Gun. Commençant par l’interception d’un P‑3 Orion dépourvu de cocardes (mais dont l’équipage est ostensiblement américain), l’histoire se concentre sur de jeunes pilotes méritants traversant la difficile sélection d’une unité d’élite avant de se retrouver au cœur d’une prise d’otages dans un pays allié fictif, le Mabhu, tenu sous l’emprise de terroristes islamistes d’inspiration tchétchène. Le film offre la part belle aux appareils de l’armée de l’air : les J‑10, J‑11 et J‑20 sont mis en valeur dans différentes situations de combat ou d’entraînement avec des séquences esthétisées au maximum. La vie militaire est également idéalisée pour adoucir son image auprès du public : parmi les membres de l’unité, certains constituent un groupe de pop, dont la chanteuse est une pilote entretenant une romance avec le personnage principal, et les personnels envoyés au Mabhu pour former les pilotes alliés peuvent emmener femmes et enfants avec eux pendant leur déploiement. L’humour de certaines séquences vient définitivement enterrer le réalisme du film qui se veut avant tout un divertissement, loin des codes de la vague ultradocumentée lancée aux États-Unis par Tom Clancy.

Des trois films abordés ici, Operation Red Sea est celui qui s’en rapproche le plus. Comme dans Wolf Warrior 2, c’est la marine chinoise qui y est à l’honneur, et plus spécifiquement les nageurs de combat de l’unité Jiaolong. L’intrigue commence au large des côtes somaliennes avec une mission de contre-­piraterie avant de s’élargir progressivement à une problématique de contre-­terrorisme puis de contre-­prolifération dans un pays fictif, le Yéwaire, dont l’inspiration paraît évidente. Les nageurs chinois sont suréquipés et donnent une impression de maîtrise absolue. Même si quelques séquences s’aventurent dans l’exagération cinématographique, le consulting militaire est relativement poussé dans la mise en scène des soldats et des ambiances, avec une utilisation maximale des moyens mis à disposition par la marine : destroyer, LPD, aéroglisseur, hélicoptères. La volonté est de donner une impression de réalisme qui rapproche Operation Red Sea du film d’action militaire et l’éloigne du simple divertissement. Enfin, la nouvelle base de Djibouti est évoquée dans un dialogue et le générique vient révéler que le film est inspiré de faits réels, venant créer un lien indirect avec l’opération conduite au Yémen en 2015.

Les standards chinois en matière de représentation de la mort semblent un peu moins stricts qu’en Occident et plusieurs plans montrent des corps carbonisés, démembrés ou mutilés, au prix d’effets spéciaux parfois un peu grossiers. Les autres aspects techniques et la qualité des images sont de très haut niveau et n’ont rien à envier aux plus grosses productions hollywoodiennes actuelles. Comme Sky Hunter, Operation Red Sea s’attache à dépeindre les liens entre les différents membres du commando ainsi que leurs personnalités et leurs ressentis, sans toutefois déroger à une héroïsation sans faille.

L’armée chinoise profite de cette occasion pour se montrer comme une armée humaine, dans laquelle le soldat n’est pas qu’une donnée administrative déshumanisée. La marine est aussi dépeinte comme une force de très haut niveau technologique, qui se donne les moyens d’accomplir sa mission. Les terroristes ajoutent à cette valeur par leur aspect sous-­équipé et primitif, tandis que les forces locales du Yéwaire manquent de préparation opérationnelle et de moyens. Là encore, ces deux types de personnages servent de faire-­valoir à la supériorité de l’armée chinoise, voulue comme écrasante et sans comparaison possible.

Contrairement à certaines productions hollywoodiennes récentes, dans lesquelles les questions d’éthique et de morale sont, au minimum, évoquées (4), les soldats chinois sont représentés comme moralement exemplaires : le héros de Wolf Warrior est à la fois sauveur et justicier, tandis que les commandos d’Operation Red Sea n’hésitent pas à accroître leur exposition au danger pour sauver des otages étrangers, en plus d’accomplir les objectifs de leur mission. Cela donne des éléments de réflexion quant à la conversation que le régime souhaite entretenir avec le public : la légitimité de l’APL est incontestable et un débat sur les motivations du soldat chinois n’a pas lieu d’être : il œuvre pour un bien de l’humanité concomitant avec le bien de la nation chinoise, construisant un discours qui laisse la complexité dans l’ombre et se garde bien de soulever des questions. Un choix qui semble porter ses fruits, du moins pour le moment : le premier Wolf Warrior (du même réalisateur et sorti en 2014) se situait dans la même veine et n’avait eu qu’un impact limité. Il semble que, depuis cette époque, les films ostensiblement patriotiques aient gagné en popularité. Dans ces trois films, un texte de pré-­générique vient clore l’histoire, au cas où le message sous-­jacent ne serait pas assez clair, avec à chaque fois un discours simple et direct : tout Chinois peut compter sur l’APL pour être secouru s’il se trouve en danger à l’étranger, et le gouvernement n’hésitera pas à décider d’un affrontement s’il l’estime nécessaire.

Une mécanique encore balbutiante

Toutefois, ce déploiement de moyens dans la production des films récents ne masque pas les lacunes du régime, qui manque de productions dans certains domaines et doit, par exemple, puiser dans les vieux films pour nourrir le sentiment antiaméricain au sein de la population. En mai 2019, au moment où Washington a décidé d’augmenter la taxation sur les importations chinoises, la chaîne CCTV6 a changé sa programmation à la dernière minute (5) pour diffuser, en trois jours, trois films sur la guerre de Corée : Heroic Sons and Daughters (1964), Battle on Shangganling Mountain (1954), qui fait référence à la bataille de Triangle Hill menée en 1952, et Surprise Attack (1960). Que la chaîne n’ait rien de plus récent à diffuser sur le sujet est révélateur d’une prise en main encore récente de l’outil cinématographique dans une stratégie d’influence.

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