Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

L’Indo-Pacifique libre et ouvert de Donald Trump : les limites de l’endiguement face au « rêve chinois » de Xi Jinping ?

Aussi plusieurs puissances moyennes de la région s’inquiètent-elles de l’instabilité décisionnelle de Washington pour leurs intérêts à moyen terme et se posent-elles la question de la pérennité de leur alliance avec le géant militaire américain. Pour des raisons différentes mais tout aussi cruciales, militaires ou économiques, elles ne savent pas toujours vers quel géant pivoter, ou bien elles cherchent, comme dans le cas des Australiens et des Japonais, à s’assurer du soutien d’autres alliés comme la France.

Concurrencer les nouvelles routes de la soie chinoises pour limiter la perte d’influence stratégique

Les pays partenaires des États-Unis dans la zone s’interrogent donc aussi sur les moyens donnés au deuxième volet de cette stratégie de Trump pour isoler la Chine, qui a jusqu’alors semblé privilégier l’endiguement à l’engagement. À l’été 2018, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo donnait symboliquement corps aux velléités de réengagement économique des États-Unis en se rendant en Malaisie, à Singapour et en Indonésie pour des discussions bilatérales et participer entre autres sommets économiques régionaux à celui de l’ASEAN, dans une région où se montrer constitue la moitié de la bataille. L’ASEAN y était présentée comme jouant un rôle central dans la vision indo-pacifique exposée par les États-Unis, pourtant l’Administration n’a toujours pas clairement défini ce rôle.

Par ailleurs, le cahier des charges établi par les alliés de la région est bien rempli, et les ressources mises en œuvre par l’administration Trump paraissent faibles pour concurrencer le grand dessein chinois. La Chine est devenue grâce à ses prêts (sans conditions) et à ses importations, un partenaire incontournable pour les pays de la zone (elle est le premier partenaire commercial de nombreux États de l’Australie au Chili), dans la sphère d’influence historique des États-Unis. La création en 2014 d’une Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) à laquelle adhèrent des alliés des États-Unis, a été interprétée comme une perte d’influence de l’hegemon américain. Mais ce qui inquiète les décideurs à Washington depuis 2015, c’est le projet Made in China 2025 qui vise les industries de haute technologie, la robotique, la voiture autonome, l’intelligence artificielle, l’aérospatial. En clair, la Chine entend dépasser les États-Unis sur leur propre terrain de prédilection. Or, les secteurs concernés ont d’immenses retombées stratégiques, susceptibles de renforcer la posture militaire de la Chine face à l’Amérique.

Pourtant, un an après les annonces du vice-président Pence, les partenaires des États-Unis ne peuvent compter d’avancées significatives ni du côté de l’ASEAN, ni du Quad, pour obtenir une assurance. La seule initiative remarquable sur le plan économique, parmi l’ensemble des annonces recensées dans les documents stratégiques américains, est sans doute le BUILD Act (Better Utilization of Investments Leading to Development), la législation bi-partisane d’octobre 2018. Il représente en effet la plus importante législation dans le domaine de l’aide au développement, visant les petites et moyennes puissances de la zone indo-pacifique. Mais face à la compétition chinoise, les États-Unis n’offrent pas encore de « better deal ». Paradoxe pour les États-Unis, berceau de la théorie du soft power de Joseph Nye, ils se trouveraient débordés par le soft power chinois dans la région. Les initiatives répétées des pays alliés de la zone (Inde, Japon, Australie) pour proposer une alternative aux routes de la soie n’ont trouvé jusqu’alors que peu d’écho auprès des décideurs à Washington. Comme en témoigne la démarche menée par le président indien en 2017, puis par le Premier ministre australien, Malcom Turnbull, qui voulait réinvestir dans les « Routes de la Liberté », et déclarait, juste avant sa première visite à Washington en février 2018, que commerce et sécurité étaient des « thèmes jumeaux ».

En définitive, le ré-engagement économique des États-Unis en Indo-Pacifique est perçu comme bien peu attractif par les puissances alliées de la zone, qui restent dépendantes de la Chine (leur premier partenaire économique). Écartelées entre les deux géants, elles sont contraintes de pratiquer le hedging, une stratégie de couverture des risques militaires ou économiques en fonction des priorités du moment.

Face à cette menace grandissante de la compétition chinoise, la stratégie de Trump en Indo-Pacifique s’inscrit dans la continuité de la politique de défense des États-Unis menée depuis le début du XXIe siècle en Asie Pacifique (sous les administrations Bush puis Obama). Si les tentatives de rééquilibrage des outils employés (hard et soft) ont pu faire croire à l’élaboration d’une stratégie plus large dans la zone, une analyse plus précise des moyens mis en œuvre révèle, sans grande surprise, que c’est avant tout une stratégie de défense « augmentée », adaptée aux défis posés par la Chine en matière d’investissements technologiques qui est aujourd’hui à l’œuvre. Cependant, les derniers développements, marqués par le départ retentissant du conseiller à la Sécurité nationale, John Bolton, pourraient laisser penser que, particulièrement en Indo-Pacifique, l’administration Trump est en train de revoir son approche des questions de sécurité pour soigner son bilan de politique étrangère, dans la perspective de l’échéance électorale de 2020, en privilégiant la diplomatie plutôt que le conflit.

Notes

(1) Department of Defense, « Indo-Pacific Strategy Report: Preparedness, Partnerships, and Promoting a Networked Region », 1er juin 2019 (https://bit.ly/2LMP7B3).

(2) Mike Pence, « Vice President Mike Pence’s Remarks on the Administration’s Policy Towards China », Hudson Institute, 4 octobre 2018.

(3) The New York Times, 6 septembre 2011 (https://nyti.ms/2kS6zcD).

Légende de la photo en première page : le 5 août 2019, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo arrive à Kolonia, en Micronésie, pour une visite historique, puisqu’il s’agissait de la première fois qu’un chef de la diplomatie américaine se rendait dans cet État du Pacifique. Lors de cette visite, où il a également rencontré les dirigeants des Palaos et des îles Marshall, Mike Pompeo a déclaré : « Nous savons que la Chine cherche à s’impliquer et à influencer cette région, mais j’ai confiance dans le fait que la population des îles Marshall, des Palaos et de Micronésie comprenne que les meilleurs partenariats sont avec les pays démocratiques, les États-Unis, l’Australie et le Japon et les autres démocraties du Pacifique. » (© US Department of State)

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Les Grands Dossiers de Diplomatie n°54 - L'état des conflits dans le monde - décembre 2019-janvier 2020

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