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La défense sol-air dans un conflit de haute intensité. L’exemple de la guerre Iran-Irak [1980-1988]

Les bombardements aériens contre les villes adverses se poursuivront sans être décisifs. Soucieux de préserver la population de la guerre afin de sauvegarder son pouvoir, Saddam Hussein couvre sa capitale d’un redoutable parapluie antiaérien (Crotale et Roland français, SA‑9). L’armée de terre emploie des canons (ZSU‑23/4 ou 57 mm) et les MANPADS SA‑7. Quant aux sites stratégiques, ils sont défendus par des SA‑6. Dans les années qui suivent, les bombardements contre les villes par l’Iran évitent Bagdad et Bassora, défendues par d’importants moyens sol-air. La défense antiaérienne joue ici un rôle dissuasif.

Dès le début de la guerre, la DSA participe aux opérations. Alors que l’armée de Saddam Hussein pénètre dans le Khouzistan iranien, les hélicoptères Cobra, en vol tactique, ravagent les colonnes mécanisées irakiennes engagées dans des vallées encaissées. Soixante chars et une centaine d’autres véhicules sont mis hors de combat. En décembre 1980, l’avantage qualitatif de l’armée de l’air iranienne lui donne la supériorité au-dessus du front (60 aéronefs irakiens abattus contre 15 iraniens). La DSA irakienne en tire les conséquences quelques mois plus tard en se réorganisant, mettant en avant ses ZSU‑23/4 pour la protection de ses unités blindées et mécanisées. Leur feu contre efficacement les raids de l’aviation légère iranienne.

L’ère du missile sol-air et ses problématiques

La portée et la fulgurance des missiles sol-air, nécessaires pour contrer les capacités supersoniques et stand off des chasseurs modernes, naissent de la conception d’armements de haute technologie, coûteux et longs à produire. L’Irak et l’Iran ne possèdent pas d’industries d’armement nationales et dépendent de pays étrangers pour maintenir leur défense sol-air opérationnelle. Sans un flot continu de missiles ou de pièces détachées, la DSA perd nettement de son efficacité. L’exemple du Hawk iranien est à cet égard très éclairant. En 1985, Saddam Hussein déclenche la « guerre des villes » avec des bombardements aériens et des tirs de missiles balistiques Scud. La pénurie de missiles Hawk empêche la DSA iranienne de riposter efficacement. À l’inverse, lorsque Israël et les États-Unis assurent les livraisons (300 missiles en 15 mois), les batteries sol-air retrouvent leur efficacité. L’Irangate en 1986 coupe cet approvisionnement et entraîne une nouvelle chute de rendement de la DSA, l’Iran préservant ses derniers missiles. Profitant du flot continu de matériel militaire étranger, l’Irak ne connaît pas ce problème. La comparaison entre les situations de l’Irak et de l’Iran met en relief un problème que peut rencontrer toute DSA basée sur le missile : la pénurie. Ce risque guette toute artillerie sol-air engagée dans un conflit de haute intensité : pourra-t‑elle tenir dans la durée ?

La profondeur stratégique : une protection illusoire

En avril 1981, profitant de l’autonomie stratégique procurée par ses avions ravitailleurs, l’Iran lance un raid en profondeur contre la base aérienne H‑3, vers la frontière jordano-­irakienne. S’infiltrant à très basse altitude, profitant de raids de diversion destinés à détourner l’attention de la défense aérienne irakienne, les Phantom iraniens frappent la base. Surprise, la défense sol-air de H‑3 n’abat aucun chasseur iranien tandis qu’une quarantaine d’aéronefs irakiens sont détruits ou endommagés. Il s’avère que les servants des moyens antiaériens n’étaient pas à poste. De plus, la tactique de saturation des défenses antiaériennes par une attaque multidirectionnelle a payé. Malgré la présence de radars de détection aérienne modernes et performants au niveau national, la planification et l’exécution d’un raid dans la profondeur sont une option tout à fait valable, comme l’a démontré l’attaque de la base H‑3. L’Irak a perdu dans cette affaire d’importants moyens aériens en même temps qu’une bataille de propagande. Face à un ennemi aérien rusé, la DSA a failli à sa mission par manque de vigilance. Si la profondeur stratégique est une barrière efficace, comme le montre la diminution des raids aériens contre les villes lointaines en Iran, elle n’est pas une cloison étanche et infaillible.

Audace et sidération 

En juin 1981, Israël planifie à son tour un raid dans la profondeur. Grâce à l’assistance d’ingénieurs français, les Irakiens sont sur le point de mettre en service la centrale nucléaire civile d’Osirak, au sud de Bagdad. Craignant que l’ouverture de la centrale soit le prélude d’un programme militaire nucléaire irakien, Israël décide de neutraliser Osirak. À l’inverse de H‑3, le site est lourdement défendu par des missiles SA‑6, des canons antiaériens et des chasseurs irakiens. Les F‑16 israéliens s’infiltrent à très basse altitude. Surgissant le soleil dans le dos afin d’aveugler les servants irakiens, les pilotes larguent leurs bombes en une seule passe et évacuent immédiatement la zone. Osirak est rasée en deux minutes.

La DSA irakienne s’est retrouvée sidérée par la fulgurance du raid. Stoppant net la perspective d’un programme militaire nucléaire irakien, la destruction d’Osirak est une défaite majeure pour Saddam Hussein. Bien avant la généralisation d’avions furtifs et de missiles guidés, un raid est parvenu à violer un dispositif sol-air extrêmement dense. L’opération « Opera » démontre la puissance de l’effet de surprise dont peut bénéficier un raid aérien, mais également le très court préavis donné à la DSA pour réagir. À l’heure actuelle, les liaisons de données tactiques sont le moyen d’allonger ce préavis par le partage et la transmission en temps réel de la situation et des ordres. Le succès ou l’échec d’un raid aérien se joue en un instant très court, comme le montrent les deux minutes qui ont suffi aux pilotes israéliens. Afin de déjouer une attaque aérienne, il est donc nécessaire de systématiser une capacité d’anticipation et de réaction en temps réel comme les liaisons de données tactiques.

L’absence de complémentarité des feux : un danger mortel

L’aviation irakienne fut également capable de s’attaquer à des objectifs stratégiques défendus par des moyens sol-air. En mars 1984, profitant de la livraison de chasseurs français Super-Étendard et des redoutables missiles Exocet, l’Irak planifie un raid contre la centrale nucléaire iranienne de Bouchehr, alors en travaux. Le site est défendu par une batterie sol-air Hawk et des canons antiaériens. Contrairement aux raids iranien et israélien, il s’agit d’une attaque en stand off. Les Super-­Étendard tirent leurs missiles à 30 km de l’objectif, lui infligeant seulement des dommages légers. L’Irak remporte cependant une victoire psychologique. La capacité stand off dont se dote l’armée de l’air irakienne ouvre une brèche inquiétante dans la couverture sol-air iranienne, donnant aux pilotes irakiens la possibilité de frapper hors de portée de la plupart des moyens sol-air iraniens.

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