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La Nouvelle-Calédonie : l’idée d’indépendance challenge le concept de France ultramarine

Lors du référendum de novembre 2018, le « non » à l’indépendance s’est affirmé par une majorité plus courte que prévu, ouvrant une période d’incertitudes politiques et de marasme socio-économique qui devrait déboucher sur un nouvel accord entre la majorité non indépendantiste multiculturelle, la forte minorité kanak et l’arbitre-partenaire qu’est l’État français.

L’archipel néo-calédonien fait partie depuis 1853 de l’empire colonial français et depuis 1946 des territoires ultramarins de la République française. Le débat politique concernant l’idée d’une possible indépendance de cette Grande terre mélanésienne a été lancé en 1977. Les indépendantistes désirent construire les bases d’un futur État indépendant et ils souhaitent obtenir le ralliement d’une partie des non-Kanak à un mode de vie plus respectueux de l’environnement et trouvant sa légitimité dans la « coutume », ensemble de règles communautaires traditionnelles plutôt adaptées à un mode de vie rural et conservateur. Les non-indépendantistes estiment que tous les habitants de l’archipel ont acquis par leur travail le droit de participer à tous les actes de la vie démocratique locale et ils considèrent que l’appartenance à la France ultramarine est un gage de prospérité économique et de stabilité politico-sociale.

Le premier des trois référendums prévus à la sortie de l’accord de Nouméa signé en 1998 a donné, le 4 novembre 2018, 43,3 % de votes pour l’indépendance et 56,7 % de voix contre l’indépendance.

Quelques clés pour comprendre les forces en présence

Une histoire coloniale encore proche

Avant-hier, les Austronésiens s’installent dans le dernier archipel de l’arc insulaire mélanésien – véritable bout du monde – en plusieurs vagues. Vers l’an mille après Jésus-Christ, ils deviennent les Kanak au moment où les Francs deviennent les Français.

À la suite de la découverte mutuelle de 1774, lorsque l’Anglais James Cook cartographie cette terre aux antipodes de l’hémisphère nord, un choc microbien dramatique et inattendu fait disparaître 40 à 80 % de la population kanak. La cosmogonie du « temps d’avant » s’effondre et des pans entiers de la civilisation kanak disparaissent avec la mort prématurée des Anciens. Puis, des aventuriers de hasard et des missionnaires prêts au martyre entrent en contact avec les Mélanésiens.

Hier, de 1853 à 1945, la Nouvelle-Calédonie devient la seconde colonie de peuplement, souvent méconnue, de l’empire colonial français. Cela ne se fait pas sans excès, l’expansionnisme occidental se nourrissant de la mise en valeur à son profit des matières premières tropicales. Les Kanak passent du statut d’acteurs de leur histoire à celui de spectateurs d’une histoire coloniale écrite par d’autres. En 1863, la découverte d’un minerai vert, dénommé garniérite en hommage à son inventeur Jules Garnier, transforme profondément l’économie calédonienne, qui dès lors dépend des cours du nickel sur les marchés financiers internationaux.

Aujourd’hui, la Nouvelle-Calédonie n’est plus une colonie. Territoire d’Outre-Mer de 1946 à 1998, elle traverse la période des décolonisations grâce à de multiples évolutions statutaires. Un parti autonomiste et progressiste, l’Union calédonienne, dirige la Nouvelle-Calédonie de 1953 à 1973. Le boom minier de 1968-1972 entraîne la mise en place d’une majorité conservatrice puis la montée de la revendication indépendantiste. Entre 1984 et 1988, on assiste à une période de tensions et d’affrontements entre partisans et opposants de l’indépendance, marquée par plusieurs morts dans les deux camps et une présence renforcée des forces militaires françaises. La violence atteint son paroxysme avec la prise d’otages d’Ouvéa en avril 1988 qui entraîne la mort de quatre gendarmes, de deux militaires et de dix-neuf indépendantistes kanak. Cette affaire dramatique dans un « pays » de seulement 200 000 habitants permet paradoxalement d’éviter la guerre civile.

Intervient alors la célèbre poignée de mains entre le leader du camp anti-indépendantiste Jacques Lafleur et celui du camp indépendantiste Jean-Marie Tjibaou. Les accords de Matignon-Oudinot qui en découlent, le 26 juin 1988, permettent le retour au dialogue communautaire, la reconstruction économique et le rééquilibrage entre les trois provinces (Sud, Nord et des îles Loyauté) créées à cette occasion. Dix années plus tard, un nouvel accord est proposé par le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR), qui regroupe la plus grande part de la majorité calédonienne non indépendantiste. Cet accord est finalement accepté par la fédération indépendantiste, qui regroupe alors près de 35 % de la population calédonienne (soit 75 % du vote kanak). L’accord de Nouméa est ratifié par le référendum du 8 novembre 1998. Il comprend la possibilité de réaliser trois référendums d’autodétermination à partir de 2014.

La question de l’indépendance

Certains considèrent que la question de l’indépendance est centrale, d’autres voudraient la minorer afin de donner la priorité aux questions sociales et économiques. D’autres encore, du fait qu’aujourd’hui aucun pays n’est complètement indépendant, considèrent que le terme d’indépendance devrait être remplacé par celui de souveraineté.

En fait, qu’on le veuille ou non, à partir du moment où 30 % des électeurs votaient pour l’indépendance avant et pendant les événements et que depuis une vingtaine d’années, 40 % des Calédoniens votent pour des partis favorables à l’indépendance, cette question est au centre des débats et des avenirs possibles.

Il y a grosso modo trois grilles de lectures différentes et souvent complémentaires :

• L’indépendance est demandée par le peuple premier, c’est-à-dire le peuplement kanak issu de la première vague de colonisation dite des Austronésiens entre 1000 ans avant Jésus-Christ et 1000 ans de notre ère, qui considère que la prise de possession unilatérale de 1853 a entraîné une colonisation indue et inique de son œkoumène. Et la plupart des analyses montrent que les ombres de la colonisation furent plus évidentes que ses lumières !

• L’indépendance est demandée par les Kanak, bien sûr en relation avec leurs revendications identitaires, mais surtout parce que dans la compétition universelle des communautés, les groupes font tous preuve de racisme. Les Kanak réclameraient donc l’indépendance afin de lutter contre un certain racisme émanant des autres communautés tout en faisant montre de leur propre racisme.

• La lutte pour l’indépendance est aussi un moyen d’obtenir toujours plus de compensations pour les injustices passées et d’avantages pour réduire tous les déséquilibres inter-communautaires et géographiques. Ce phénomène est visible au niveau local avec la politique de rééquilibrage actée par les accords de Matignon-Oudinot et continuée par l’accord de Nouméa.

À propos de l'auteur

Frédéric Angleviel

Frédéric Angleviel

Professeur des universités en histoire contemporaine, spécialiste du Pacifique francophone et plus particulièrement de la Nouvelle-Calédonie et de Wallis-et-Futuna. Auteur d’une trentaine d’ouvrages scientifiques et grand public, il est secrétaire de la Maison de la Mélanésie.

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