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La Nouvelle-Calédonie : l’idée d’indépendance challenge le concept de France ultramarine

L’on notera que la question de l’indépendance, tout en évoluant dans le temps, existe depuis 1977 (lorsque l’Union calédonienne l’intégra à son programme politique) et qu’elle structure et unifie très durablement – et bien opportunément – les paroles kanak dans le cadre d’une lecture plutôt idéologique (le Palika-Uni) ou plutôt nationaliste (l’Union calédonienne). Face à cette possibilité et face aux événements politiques dramatiques qui en découlèrent, les non-indépendantistes furent longtemps unis au sein d’un grand parti (le RPCR puis le Rassemblement-UMP). Lorsque la question fut moins prégnante grâce aux deux accords politiques de 1988 et de 1998, les divergences politico-socio-économiques, les excès de l’homme fort au pouvoir et les ambitions personnelles firent voler en éclats l’unité-uniformité des années 1984-2004.

L’importance des équilibres démographiques

La Nouvelle-Calédonie est désormais peuplée de 45 % de Kanak, de 40 % d’Européens, de 10 % de Wallisiens et de Futuniens et de 5 % d’Asiatiques (1).

Ce sont ces équilibres démographiques qui expliquent en premier lieu les enjeux politiques actuels, 80 % des Kanak souhaitant une indépendance rapide, ce qui représente 40 % du corps électoral gelé – et donc réduit – mis en place par l’accord de Nouméa en 1998. En effet, il faut être arrivé avant 1994 pour pouvoir voter aux trois référendums prévus entre 2018 et 2022 et avant 1998 pour pouvoir participer aux élections provinciales qui permettent d’élire les présidents des trois provinces, le président du Congrès de la Nouvelle-Calédonie et le gouvernement collégial local.

En 1998, le préambule de l’accord de Nouméa

Le préambule de l’accord de Nouméa fait partie des gestes importants qui ont permis, qui permettent et qui permettront de trouver – via le vote majoritaire – une voie commune aux Calédoniens pour créer leur propre chemin d’émancipation, dans l’indépendance ou dans les confins de l’autonomie, dans l’unité française ou dans l’unicité kanak.

Son texte est à la fois un acte de repentance raisonné et apaisé, et un acte de fondation d’un nouveau lien social qui donne la place centrale à l’identité kanak sans pour autant détruire la communauté de destin. La place privilégiée mais non exclusive de la première vague de colonisation est précisée. La seconde vague de peuplement, aujourd’hui enracinée dans le pays, est légitimée. Par ailleurs, les communautés ont commencé depuis plus d’un siècle la lente alchimie des multiples métissages qui permettront demain ou après-demain de créer un destin commun.

Cet accord-cadre a pleinement reconnu l’identité kanak. Et comme l’écrit le professeur de droit public Jean-Yves Faberon : « L’accord de Nouméa, dont les orientations sont constitutionnalisées, est une sorte de pédagogie de la décolonisation en Nouvelle-Calédonie » (2).

La levée en 2010 du drapeau identitaire kanak

La proposition émise le 10 février 2010 par Pierre Frogier, président du Rassemblement-UMP de 2005 à 2018, de mettre en place une réflexion pouvant aboutir à accepter le drapeau du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), « débarrassé des luttes », à côté du drapeau français, a renouvelé localement le débat politique, tant au niveau des signes identitaires que des réflexions propres à la sortie de l’accord de Nouméa.

Le 17 juillet 2010, le Premier ministre François Fillon assista ainsi à la levée officielle des deux drapeaux dans l’enceinte du Haut-Commissariat de la République et prononça ces mots : « C’est un événement historique qui ne fait que des gagnants. La montée des deux drapeaux est un symbole de la coexistence de deux peuples, de deux cultures. Nous n’avons pas baissé le drapeau de la République pour le remplacer par un drapeau indépendantiste. » (3).

Mais la levée des deux drapeaux n’est pas acceptée par la majorité de l’électorat non indépendantiste calédonien, qui s’inquiète de ce geste d’apaisement ou de faiblesse. Néanmoins, aucun autre drapeau identitaire n’ayant été choisi depuis cette date, cette avancée significative et symbolique de la réconciliation entre les deux légitimités semble définitivement actée.

Le « sens de l’histoire » et l’indépendance

Plutôt que de considérer que l’indépendance est inéluctable, nous estimons comme François Garde, que : « Le questionnement sur l’accession à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie ne sera clos qu’avec l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Cette affirmation peut paraître brutale, provocatrice ou inopportune, elle n’en traduit pas moins une évidence juridique et politique, bien loin de toute hypothèse sur un “sens de l’histoire” ou l’évolution future. Tant que la Nouvelle-Calédonie reste rattachée à la République et qu’une fraction de sa population conteste cette situation, le débat sur l’indépendance – que l’on soit pour ou contre – reste pertinent. » (4)

Le vrai défi de l’avenir, n’est pas, in fine, l’indépendance politique, mais le développement économique et social, actuellement basé sur la ressource minière (5) et les transferts de l’État au titre de la continuité territoriale, afin que toutes et tous aient de quoi vivre décemment dans un pays insulaire qui pourrait penser qu’il lui suffit de fermer ses frontières et d’édicter des « lois du pays » pour vivre mieux.

Provinciales et référendums à venir

Lors du référendum du 4 novembre 2018, 81 % des Néo-Calédoniens de la liste spéciale ont voté. Cette liste inclut toutes les personnes arrivées avant 1994, soit un corps électoral gelé et réduit de seulement 174 000 électeurs. 17 % des Néo-Calédoniens en âge de voter, soit près de 36 000 personnes, étaient interdits de vote afin de donner une légitimité indiscutable à ce scrutin. La majorité anti-indépendantiste espérait un fort taux de participation pour le maintien dans la République française. Les indépendantistes espéraient convaincre la grande majorité des descendants du peuple premier, y compris les nombreux métis biologiques et culturels.

Un référendum qui fit surprise !

La question était : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » et les sondages donnaient 70 % pour le « non ». En fait, 56,7 % des électeurs de la liste spéciale votèrent non, soit 78 734 Calédoniens alors que 60 199 votèrent pour l’indépendance. L’écart est donc de 18 535 électeurs, sans se poser la question des choix qu’auraient fait les 35 950 électeurs écartés pour fait de résidence inférieure à 24 ans. On considère que les très bons résultats du camp indépendantiste sont dus à la forte mobilisation des jeunes Kanak, du moment que la France avait accepté de prendre en compte les électeurs qui n’avaient jamais réalisé les démarches légales d’inscription. Dans le même temps, il semblerait que certains électeurs favorables au non, trop confiants dans un écart important en leur faveur, ne sont pas allés voter.

À propos de l'auteur

Frédéric Angleviel

Frédéric Angleviel

Professeur des universités en histoire contemporaine, spécialiste du Pacifique francophone et plus particulièrement de la Nouvelle-Calédonie et de Wallis-et-Futuna. Auteur d’une trentaine d’ouvrages scientifiques et grand public, il est secrétaire de la Maison de la Mélanésie.

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