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Le retour du combat naval et le problème de l’engagement en premier

L’histoire de la tactique navale suggère assez nettement que le problème central est celui de la capacité à attaquer en premier et effectivement l’adversaire, c’est-à‑dire de mettre en œuvre la puissance d’attrition de l’ensemble de la force navale sur un ou plusieurs points d’application de la force adverse, de la manière la plus simultanée possible, avant d’avoir subi en retour l’effet du feu ennemi. Cela commence dès les vaisseaux de ligne (qui cherchaient à la fois une concentration horizontale par une navigation en ligne de file et une concentration verticale par un empilement des canons sur plusieurs ponts) aux XVIIe et XVIIIe siècles, se poursuit à l’ère de la torpille puis du canon au crépuscule du XIXe siècle, se magnifie lors des engagements entre groupes aéronavals de la Deuxième Guerre mondiale, et se confirme à l’ère du missile antinavire à partir de son avènement les années 1960. La nature de la guerre navale demeurant inchangée, on peut raisonnablement prophétiser que cette aptitude restera centrale à l’ère des drones et des armes à énergie dirigée.

À chacune de ces périodes, ce principe tactique s’incarne à travers le modèle conceptuel développé par les tacticiens navals du moment. À l’ère du canon, c’est l’approche par les équations de l’érosion simultanée entre cuirassés, chaque partie cherchant alors à obtenir une concentration maximale du feu à la plus grande distance possible pour obtenir l’avantage du premier coup, exigence qui conduira à la course au calibre, au perfectionnement rapide des conduites de tir et à l’utilisation de la vitesse comme moyen pratique de masser les bâtiments en position favorable pour engager. À l’ère des affrontements de groupes aéronavals, le modèle évolue et l’obsession devient alors de localiser le ou les porte-­avions ennemis dès la première pontée d’aéronefs et le plus loin possible, partant du principe que la force de frappe massive d’un raid pouvait endommager plusieurs porte-­avions – faiblement défendus durant les premières années de la guerre (9) – et ainsi éviter toute contre-­attaque ennemie. À l’ère du missile – notre époque donc –, où la problématique de la manœuvre des porteurs (10) et de la concentration de la force ne se pose plus dans les mêmes termes, le principe de l’engagement en premier s’illustre à travers le modèle de la salve (voir encadré ci-contre), qui rend compte des nouveaux déterminants du succès d’un engagement entre deux forces navales. À chaque fois, une exigence domine malgré les variations : attaquer en premier pour profiter des avantages induits.

Mais si attaquer effectivement en premier est une chose, le faire de manière décisive, c’est-à‑dire priver dès le début de l’engagement l’ennemi de toute capacité de frappe significative, en est une autre. Or cette dernière exigence devient vitale à l’ère du missile en raison de l’instabilité qui résulte de la diffusion de la puissance de feu sur des porteurs de toutes tailles, qui plus est en environnement littoral. Engager de manière décisive, telle est donc la maxime du combat naval moderne. Selon le rapport de force, y parvenir n’est pas toujours possible. Se mettre en condition de le faire est malgré tout un impératif. C’est cet aspect que nous allons désormais examiner.

Engager effectivement en premier : quelles implications ?

Être capable d’engager effectivement et décisivement en premier n’est pas neutre, qu’il s’agisse d’équipements, de tactique, d’entraînement ou d’état d’esprit. Sommes-nous prêts ? Tour d’horizon.

Équipements

Dans ce domaine, tout revient à la double question de l’allonge et de la précision, en matière à la fois de détection et de portée des armes (11). Ici, on peut raisonnablement considérer que la dynamique adoptée par les marines occidentales est bonne, tant la recherche de ces deux caractéristiques – tout particulièrement dans le champ de la détection – détermine en grande partie les programmes d’armement navals et l’effort de recherche associé. Nous ne nous attardons donc pas sur ce point à ce stade, mais nous y reviendrons plus bas lorsque nous aborderons les aspects tactiques associés. Relevons toutefois que, s’agissant de portée et de vitesse des armes antinavires, les marines occidentales affichent désormais un retard significatif par rapport aux deux compétiteurs stratégiques russe et chinois.

En revanche, dans l’ordre des équipements, l’aptitude à engager décisivement en premier pose par contraste la question de l’aptitude à encaisser les coups – ce que les Anglo-­Saxons nomment le staying power – pour dénier à l’adversaire l’aspect décisif de l’engagement. Or, sur ce point, l’histoire récente des forces navales (c’est-à‑dire depuis l’avènement des armes nucléaires dans le champ de la tactique navale au cours des années 1950-1960) se caractérise par un abandon progressif du blindage et un investissement important dans la « défense en couches » par la furtivité, les leurres et les missiles antimissiles pour assurer la survivabilité des bâtiments en traitant le vecteur hostile avant son impact. Du côté occidental, cette tendance à sacrifier le staying power dans la construction navale s’est par ailleurs exacerbée sous l’effet de l’absence d’opposition conventionnelle en mer durant les dernières décennies.

Les tacticiens ne doivent pour autant pas perdre de vue que la capacité à encaisser les coups conditionne le temps gagné pour pouvoir mener une action offensive et permet ainsi d’atténuer l’effet d’erreurs tactiques, en particulier dans un environnement littoral où le risque de surprise tactique est particulièrement important (12). Certes, comme le disait l’amiral Makarov (1848-1904), « un bon canon produit la victoire, une cuirasse ne fait que retarder la défaite » ; pour autant, la survivabilité est et restera un atout important dans le combat naval. Le choix d’assurer la survivabilité par d’autres solutions que le blindage est certainement pertinent, mais encore faut-il se souvenir que l’effectivité de la survivabilité est une condition sine qua non pour dénier à l’adversaire le volet décisif de l’engagement en premier, à défaut de lui en dénier l’aspect effectif. Les solutions alternatives de survivabilité développées par les marines occidentales ont donc un impératif de résultat.

Tactique et entraînement

S’agissant de tactique et d’entraînement, la déclinaison de cette maxime en apparence très simple a de profondes implications, face auxquelles il est pertinent de s’interroger sur certaines pratiques après plusieurs décennies de déploiements du temps de crise en l’absence d’opposition symétrique.

Il s’agit tout d’abord de prendre acte que le déterminant majeur de l’engagement décisif en premier est la capacité à détecter et à poursuivre son adversaire de manière précise avant qu’il n’en fasse autant. Dit autrement : tout se joue avant l’engagement, la manœuvre de la force pour engager et la portée des armes intervenant après le processus d’éclairage tactique (scouting dans la terminologie anglo-­saxonne). Ce constat, s’il peut paraître trivial, porte néanmoins des conséquences significatives en termes d’effort pour une force navale ou plus simplement pour un commandant isolé à la mer : dans le partage des eaux entre l’information et l’action, c’est l’information qui doit mobiliser les énergies, non seulement pour se prémunir d’une surprise, mais surtout pour être en mesure de porter un coup décisif en premier. Sur cet aspect, le développement des concepts d’Information Dominance (13) et d’Information Warfare (14) suggère que cet impératif est d’ores et déjà largement pris en compte dans les marines alliées.

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