Magazine Moyen-Orient

Sport et images… ou la mise en scène des monarchies du Golfe

Le stade, un lieu de construction des imaginaires géopolitiques

À Djeddah, en Arabie saoudite, le 28 avril 2018, au cœur du complexe sportif du roi Abdallah, se déroule le premier combat de catch de l’histoire du royaume. Cet événement réunit 50 000 spectateurs pressés de voir leurs idoles en découdre sur le ring. Tandis que le speaker présente la première génération de catcheurs du pays, le drapeau iranien fait irruption dans la salle. Le symbole de l’« ennemi » est porté à bout de bras par deux hommes, présentés comme étant des Iraniens, qui se dirigent vers le ring pour le prendre d’assaut. Ils insultent alors les catcheurs saoudiens et tentent de les agresser. Mais ceux-ci résistent aux « envahisseurs », qui n’ont d’autre choix que de fuir. La défaite de l’Iran est criante.

Cette fiction sportive met en scène l’obsession de Riyad pour la République islamique d’Iran. Cette première représentation de catch dépeint au travers de ces acteurs la vision défendue par le régime saoudien d’un Iran agresseur qui se trouverait aux portes du royaume. Ce combat, organisé par la compagnie américaine World Wrestling Entertainment (WWE) et l’Autorité générale du sport saoudienne, dirigée par Turki al-Cheikh, un proche du prince héritier Mohamed ben Salman (depuis 2017), a été conçu comme une tribune politique par Riyad. Dans des sociétés composées en grande partie de jeunes, les stades sont des lieux essentiellement investis par eux. Dès lors, derrière l’image de divertissement, les pouvoirs instrumentalisent la scène sportive afin de diffuser peu à peu leurs représentations géopolitiques et consolident ces imaginaires nationalistes.

Dans une région qui connaît de nombreuses tensions, amplifiées par l’arrivée au pouvoir de Mohamed ben Salman, les terrains sportifs régionaux sont de plus en plus émaillés par des faits similaires. Ainsi, ce sont les joueurs du club phare de Riyad, Al-Hilal, qui refusent de respecter la minute de silence en hommage aux 66 passagers décédés en février 2018 dans le crash d’un avion iranien assurant la liaison entre Téhéran et la ville de Yasouj. Mais c’est également la volonté de représenter le Qatar comme un pays mis au ban des sociétés du Golfe, voire inexistant. C’est dans cette optique que la direction du club d’Al-Aïn refuse de citer le nom du club qatari d’Al-Rayyan, en présentation du match qui doit se tenir le lendemain dans l’émirat d’Abou Dhabi. Au Qatar, lors des matchs de Ligue des champions asiatique, les amateurs de football sont invités à se rendre au stade pour supporter les clubs de l’émirat, et ce, quelles que soient leurs couleurs, et à se réunir derrière le hashtag « #kulna Qatar » (« Nous sommes tous le Qatar »).

Exister à l’échelle mondiale : un sport à risque

En 2004, le pilote allemand Michaël Schumacher franchit au volant de sa Ferrari la ligne d’arrivée du circuit de Sakhir, à Bahreïn. En 2009, les tennismen André Agassi et Roger Federer jouent sur l’héliport de l’hôtel de luxe Burj al-Arab, à Dubaï. Un an plus tard, les coureurs cyclistes traversent pour la première fois les paysages d’Oman. En 2011, Roger Federer et Rafael Nadal frappent des balles à Doha, sur un terrain amphibie situé devant la skyline. En 2014, des avions de voltige réalisent des loopings devant le quartier des affaires d’Abou Dhabi, lors du Red Bull Air Race…

Les pays du Golfe existent désormais aux yeux de tout un chacun. Leur nom apparaît chaque année sur le calendrier des circuits majeurs du sport mondial. Ils se mettent en scène. C’est par l’image qu’ils souhaitent parler au monde. Certains se montrent sous les traits de la modernité, tandis que d’autres jouent sur la dualité entre modernité et traditions, ou insistent sur la nature préservée de leur pays. À partir de sportifs d’exception, des stades et parcours, les dirigeants ouvrent par l’image leur territoire au monde entier. Mais pour susciter l’intérêt du grand public, ils réfléchissent, assistés par les instances du sport mondial et des agences de communication, à la création d’images extraordinaires. L’« urbanisme d’images », symbolisé par la Burj al-Arab ou la skyline de Doha, qui riment avec modernité, est mis à l’honneur (5). Ces pays possèdent désormais un outil remarquable, le sport, qu’ils peuvent mettre au service de leurs visées politiques en fonction des conjonctures politiques et économiques. Les achats d’entités sportives européennes majeures, à l’instar de Manchester City pour Abou Dhabi et du PSG pour le Qatar, s’inscrivent dans cette logique.

L’attention se polarise ainsi sur ces territoires qui étaient encore mal connus il y a une vingtaine d’années par une grande partie de la population mondiale. Sous l’effet de la nouvelle génération aux affaires, épaulée par des conseillers occidentaux et des sociétés en communication, ces territoires se sont rapidement transformés. Cela en fait des pôles majeurs de la mondialisation, et de surcroît, non plus seulement pour leurs hydrocarbures, mais pour la grande diversité des événements qu’ils accueillent. Cependant, cette présence dans un secteur hypermondialisé comme le sport est risquée. En effet, l’accueil de ces événements attire dans le même temps l’attention d’acteurs de la mondialisation qui luttent pour davantage de transparence, tels les ONG et les médias. Dès lors, cette communication officielle est mise à mal par ces acteurs. La volonté de ces États d’intégrer le système mondialisé se heurte ainsi aux valeurs de leur système national, qui n’ont pas eu le temps de suivre le mouvement impulsé par leurs dirigeants.

À Zurich, le 2 décembre 2010, Hamad ben Khalifa al-Thani reçoit la coupe du monde de football des mains de Sepp Blatter, président de la FIFA de 1998 à 2015. Aux yeux de l’émir, ce trophée représente plus qu’une victoire. Le nom « Qatar » résonne à présent au travers de toutes les télévisions du monde et ce n’est que le début. La Coupe du monde 2022 est ainsi à l’image d’un règne lors duquel il n’a cessé de mener des politiques visant à la reconnaissance du Qatar sur la carte mondiale. Elle s’apparente à l’apothéose de son pouvoir. Cette victoire est toutefois vite entachée par des scandales révélés dans la presse britannique. Dans un premier temps, plusieurs médias se font l’écho, dès 2010, de soupçons de fraudes qui auraient eu lieu dans le cadre du vote conjoint, pour les éditions 2018 et 2022, de la Coupe du monde. Puis ce sont les chantiers qui, par les enquêtes des ONG et des journalistes, font apparaître la réalité des conditions de vie inhumaines endurées par une grande partie des travailleurs étrangers. La communication officielle de l’émirat se trouve ainsi prise en défaut, le nom du Qatar étant à présent associé à ces différents scandales. Quelle qu’en soit leur issue, ces affaires resteront gravées dans la mémoire d’une frange de l’opinion mondiale. Cette communication apparaît dès lors contre-productive. Ces affaires mises au grand jour sont en outre alimentées par des États du Golfe engagés dans une compétition régionale pour l’image et dont les priorités politiques sur la scène régionale divergent.

À propos de l'auteur

Raphaël Le Magoariec

Raphaël Le Magoariec

Doctorant au sein de l'Équipe Monde arabe et Méditerranée (EMAM) de l'université de Tours ; ses travaux portent sur les politiques sportives des pays du Conseil de coopération du Golfe.

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