Magazine Moyen-Orient

Sport et images… ou la mise en scène des monarchies du Golfe

L’émirat de Dubaï, qui représente essentiellement l’équipe d’équitation des Émirats arabes unis, est épinglé à partir de 2014. La société Meydan, qui appartient à Mohamed ben Rachid al-Maktoum, a signé un contrat de sponsoring avec la Fédération équestre internationale (FEI), dirigée par sa femme, la princesse Haya bent al-Hussein, pour soutenir l’organisation de l’épreuve d’endurance des Jeux équestres mondiaux de Caen, en 2014. Le milieu équestre proteste contre cette mainmise de Dubaï. Meydan se retire. Dans le même temps, c’est la mort inexpliquée de nombreux chevaux d’endurance dans le Golfe qui inquiète, en particulier des montures issues d’écuries émiraties. La victoire de Hamdan ben Mohamed al-Maktoum n’est pas remise en cause, mais elle se trouve noircie par une affaire de dopage qui touche le cheval émirati. Face à ces différents scandales, la femme de l’émir est contrainte de renoncer à sa fonction de présidente de la FEI. De plus, l’organisation décide en 2015, à titre de sanction, de suspendre la fédération émiratie pour une durée indéterminée. Ses cavaliers n’auront désormais d’autre choix que de courir sous le drapeau de la FEI et non plus sous leurs propres couleurs. L’orgueil de l’émirat en prend un coup ; son image dans le milieu de l’équitation est quant à elle ternie.

Cette surexposition médiatique est également risquée. En effet, bien que la communication autour des grands événements soit millimétrée, les pays confrontés à une contestation politique interne peuvent être dépassés par ces tensions. Le Grand Prix de formule 1 de Bahreïn s’est transformé, en 2012, en un espace médiatique propice à la contestation du régime. Par ce biais, les opposants ont pu ainsi faire connaître à la presse mondiale leur cause et la répression dont ils souffrent depuis le début du soulèvement en 2011. Paradoxalement, l’image renvoyée par les pays du Golfe qui investissent dans le sport spectacle est celle de territoires sans véritable passion pour le sport. Or ce que recherche le téléspectateur mondial devant son écran, ce sont des stades et des bords de routes bondés, desquels se dégage cette passion, cette adrénaline, entre images et sons, qui le font vibrer.

Mais dans des sociétés essentiellement composées d’expatriés venus pour le travail, et de surcroît, avec des nationaux qui ont pléthore de loisirs à disposition, il est difficile de reproduire de telles scènes de liesse. De plus, ces sociétés n’étaient jusqu’à présent pas imprégnées par l’ensemble des sports accueillis sur leur territoire. Dès lors, cet imaginaire influencé par la façon de vivre le sport des sociétés européennes entre en dissonance avec la jeune culture sportive golfienne. Les amateurs de cyclisme se souviennent des championnats du monde de Doha, en octobre 2015, non pour la ville ou ses paysages, mais pour le manque d’engouement au bord de la route. Ce phénomène s’apparente à un « choc des cultures sportives », duquel découle une représentation mondiale ternie des monarchies du Golfe. Malgré les moyens mis en œuvre, la maîtrise de leur image leur échappe encore.

Notes

(1) Clive Holes, « Dialect and National Identity. The Cultural Politics of Self-Representation in Bahraini Musalsalat », in Paul Dresch et James Piscatori (dir.), Monarchies and Nations: Globalisation and Identity in the Arab States of the Gulf, I.B. Tauris, 2005, p. 52-72 ; Laurence Louër, Transnational Shia Politics: Religious and Political Networks in the Gulf, C. Hurst & Co Publishers Ltd, Londres, 2012.

(2) Jean-Paul Burdy, « Bahreïn : la prépondérance des dynamiques nationales », in Moyen-Orient no 38, avril-juin 2018, p. 36-41.

(3) Alexandre Kazerouni, Le miroir des cheikhs : Musée et politique dans les principautés du golfe Persique, PUF, 2017.

(4) Christoph Lange, « Purity, Nobility, Beauty and Performance: Past and Present Construction of Meaning for the Arabian Horse », in Dona Davis et Anita Maurstad (dir.), The Meaning of Horses: Biosocial Encounters, Routledge, 2016, p. 39-53.

(5) Jean-Pierre Augustin, « Installations olympiques, régénération urbaine et tourisme », in Téoros, vol. 27, no 2, été 2008, p. 31-35.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°43, « Bilan géostratégique 2019 : la fin de Daech ? », juillet-septembre 2019.

À propos de l'auteur

Raphaël Le Magoariec

Raphaël Le Magoariec

Doctorant au sein de l'Équipe Monde arabe et Méditerranée (EMAM) de l'université de Tours ; ses travaux portent sur les politiques sportives des pays du Conseil de coopération du Golfe.

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