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Démographie et santé : les défis majeurs du réchauffement climatique

Un des co-auteurs de l’étude sur la « Terre étuve », le physicien Hans Joachim Schellnhuber — ancien directeur de l’Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique — a même déclaré que si l’on continuait sur ces trajectoires, les conséquences et effets en cascade (y compris la baisse tendancielle des rendements agricoles liée à l’augmentation des températures, la désertification, la déstabilisation d’écosystèmes, ou de graves perturbations des régimes pluviométriques…) pourraient mener à une Terre incapable de faire vivre plus d’un milliard d’êtres humains.

Sur ces bases, s’il n’y a pas de stabilisation, puis de réduction volontaire de la population mondiale, associée une diminution des consommations individuelles, la baisse démographique risque de se produire de manière dramatique avec également un impact lourd sur l’économie.

Dès 2006, dans un rapport au gouvernement britannique, Nicholas Stern, ancien vice-président de la Banque mondiale, avait estimé que si rien n’était fait pour freiner significativement le réchauffement climatique, cela risquait d’entraîner une baisse de 5 % à 20 % du PIB mondial à l’horizon 2050, soit selon lui les effets négatifs combinés de la crise de 1929 et des deux guerres mondiales réunies. Cette éventualité de très forte chute du PIB a été intégrée en France dans les documents des plans énergie-climat.

Bien qu’ayant fait l’objet de publications scientifiques, de telles prévisions sont rarement reprises par les médias, qui évoquent surtout les réfugiés climatiques, en laissant généralement penser de manière abusive que cela concernerait surtout les populations des Suds.

Événements extrêmes et risques liés au nucléaire au Nord comme aux Suds

Beaucoup ont encore l’impression erronée que les menaces de réchauffement de grande ampleur sont lointaines, alors que les échéances se comptent en années et décennies. En outre, même si tous les pays décident rapidement de s’engager à lancer des politiques permettant de ne pas dépasser +1,5°C, les défis resteront considérables et pas seulement pour les pays dits « en développement ». En effet, il est trop souvent dit que les pays des Suds seraient les plus vulnérables (6). C’est oublier que beaucoup de pays de la première industrialisation comprennent des régions tropicales comme la Floride pour les États-Unis, ou d’Outre-mer pour de nombreux pays européens, dont la France.

Par ailleurs, dans un contexte de multiplication des événements extrêmes, les tempêtes, canicules ou inondations n’épargneront pas les régions tempérées. Ainsi, selon une modélisation de l’Institut Pierre Simon Laplace, la canicule de 2003, qui a causé le décès prématuré de 70 000 personnes en Europe occidentale, pourrait devenir la norme un été sur deux à partir de 2050. Certes, il sera possible de s’y préparer, notamment en augmentant le nombre d’installations climatisées, mais une telle démarche accroîtra également les émissions de gaz à effet de serre, ou bien soulignera les faiblesses liées à la dépendance vis-à-vis du nucléaire, particulièrement pour un pays comme la France qui en tire 70 % de son électricité. De fait, les périodes de canicule correspondent à des sécheresses ou des fortes hausses de températures, qui entraîneront l’obligation d’arrêter les centrales par manque d’eau ou parce qu’elle sera trop chaude (7).

Une autre menace sanitaire liée à la combinaison du réchauffement climatique et du nucléaire pourrait survenir à travers de nouvelles pollutions radiologiques en raison de la multiplication des incendies. Si des feux se déclaraient dans les régions contaminées de Tchernobyl et de Fukushima, mais aussi dans des zones moins connues comme celle de Maïak en Russie (8), cela pourrait renvoyer dans l’atmosphère des quantités considérables de radioéléments présents dans les sols et la végétation. Cette menace a beaucoup inquiété en 2010, lors des incendies qui ont ravagé plus de 800 000 hectares en Russie. D’autres accidents pourraient aussi survenir en cas d’inondations, comme cela a failli se produire à la centrale du Blayais près de Bordeaux en 1999, ou à celle de Brunswick aux États-Unis en septembre 2018, ce qui souligne les dangers liés à l’éventuel accroissement du parc nucléaire mondial.

Propagation des vecteurs de maladies

Un autre grand risque — dont les effets se font déjà sentir — est la propagation de parasites et de maladies. Les deux peuvent être intrinsèquement liés lorsque des animaux transmettent des maladies infectieuses, notamment virales. Avec l’extension de l’aire du moustique tigre (Aedes albopictus), 2,4 milliards de personnes devraient être exposées d’ici aux années 2050 à plus de vingt virus dangereux dont il est le vecteur, y compris le chikungunya, les virus Zika et du Nil occidental, ainsi que ceux responsables du paludisme, de la dengue et de la fièvre jaune. Cet anophèle s’est installé dans le Sud de l’Europe au début des années 2000, mais il a depuis gagné des régions plus au nord, y compris à Paris dans les années 2010. Renforcé par les mobilités liées à la mondialisation, il pourrait se propager à la majeure partie de l’Europe occidentale et centrale au milieu du XXIe siècle.

À l’échelle mondiale, ce phénomène concernera aussi des régions tropicales d’altitude jusqu’alors épargnées, mais également les façades océaniques des États-Unis, la côte orientale de la Chine et la majorité du Japon et de la Corée du Sud. Si le réchauffement climatique n’est pas contenu, des évolutions similaires devraient aussi survenir de manière structurelle avec d’autres moustiques comme Aedes aegypti, qui transmet les même maladies qu’Aedes albopictus, et qui était jusqu’ici cantonné aux zones tropicales. Sujet d’inquiétude supplémentaire, nombre de ces virus sont de la famille des Flaviviridae, c’est-à-dire à ARN, avec des taux de mutation élevés, ce qui complique la recherche de vaccins et laisse craindre l’apparition de variants potentiellement encore plus infectieux.

Une recrudescence d’autres parasites comme les tiques est aussi à craindre dans les zones tempérées. Par exemple, la fréquence de la maladie de Lyme, propagée par Borrelia burgdorferi, pourrait augmenter de 20 % avec une élévation de température de 2°C (9). Ce sera d’autant plus grave dans un contexte où les résistances aux antibiotiques se multiplient.

De même, les phlébotomes, principaux vecteurs de la leishmaniose, grave maladie parasitaire jusqu’ici surtout présente dans les régions chaudes, risquent de se propager en Europe du Nord d’ici le milieu du XXIe siècle. Par ailleurs, le dégel des sols dans les régions arctiques pourrait entraîner la réapparition de germes ou de virus disparus depuis des milliers d’années, et contre lesquels les systèmes immunitaires contemporains ne seraient pas préparés à lutter.

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Les Grands Dossiers de Diplomatie n°54 - L'état des conflits dans le monde - décembre 2019-janvier 2020

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