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Prendre de la distance ou de la hauteur. Évaluer une opération militaire au prisme du risque ?

En 2014, lors d’une conférence à l’École de l’Air, un élève officier posa à l’orateur, un haut gradé de l’armée de l’Air, sa question préparée depuis des jours à l’occasion de l’événement. Elle était relative à l’engagement français au Levant (Irak et Syrie). Sans hésitation et avec une légère forme d’innocence, il s’interrogeait en particulier sur le faible nombre de frappes qui, de son point de vue, ne pouvait conduire à une issue militaire décisive du conflit. L’intervenant lui répondit que si l’évaluation des effets militaires pouvait donner une impression d’inefficacité, voire d’impuissance, il fallait réinscrire ces opérations aériennes dans une temporalité et une téléologie différentes, celle du politique. L’action militaire « offrait » du temps au politique. L’éclairage, bien que pertinent, renvoyait à une dichotomie et à des modèles explicatifs classiques des études de sécurité.

Tout jugement ou évaluation d’une opération militaire, sans que cela soit exhaustif, passe par ce premier filtre composé de l’appréciation de l’effet militaire produit et de son utilité politique. Hélas, il ne s’agit là que de prolégomènes… en particulier dans le cadre de ce qui semble être devenu la norme des engagements extérieurs pour les armées occidentales depuis une vingtaine d’années, soit l’antithèse de la conception occidentale de la guerre décrite par Victor Davis Hanson (1), qu’on les appelle conflits asymétriques, petites guerres ou encore guerres irrégulières. Cette démarche générique est à l’œuvre dans la plupart des analyses des interventions extérieures françaises conduites ces dernières années, notamment au Levant.

Un groupe d’analyses se distingue toutefois par une articulation relativement convergente d’arguments visant à remettre en cause le choix par la coalition d’un emploi privilégié de la force aérienne en soutien à des forces terrestres locales couplées à des forces spéciales. Sans surprise, on découvre, d’une part, des effets militaires mis en question et, d’autre part, la mise en avant d’externalités négatives, opposées à l’effet politique recherché (2). La démarche critique est toujours stimulante. Cependant, plus que toute autre action publique, l’évaluation d’une action militaire est un exercice intellectuel particulièrement ardu, en ce qu’il appelle à reconsidérer systématiquement, voire à reconstruire, les indicateurs permettant l’évaluation. Cela passe par une approche critique à l’égard de ses propres schèmes cognitifs, de son épistémè – une forme de rupture objectivante. En l’occurrence, il s’agit moins ici de défendre l’une ou l’autre des options choisies par la coalition, que de s’interroger sur les moyens de leur évaluation.

Effet militaire produit, contre-insurrection et quantification

Tout d’abord, et, de manière assez troublante, les analyses évoquées ci-dessus semblent indirectement remettre au goût du jour la doctrine de la contre-­insurrection (COIN) mise en échec dans les années 2000, et vouée aux gémonies depuis. Or cet arrière-­plan doctrinal semble lui­même tomber dans le piège que tend la théorie de la COIN, soit une fuite en avant qui résulte d’une confusion des genres : « Le danger est dans l’essentialisation d’une doctrine stratégique, la contre-­insurrection, qui en viendrait à constituer, in fine, une politique de la guerre, alors qu’elle ne peut être que la conjugaison, sur le plan militaire, d’une stratégie politique. (3) » À nouveau, en frisant le truisme, dans ce type de conflit, l’échelle politique prime sur l’échelle opérative. « Insurgencies are political events carried out with violence to achieve a goal. And it is on the political and strategic level, not the tactical, that counterinsurgencies are won or lost. (4) » Solution terrestre, solution aérienne ou solution mixte, l’aspect militaire de ces conflits n’est donc pas le plus déterminant. La force militaire ne peut offrir au pouvoir politique que plus ou moins de latitude pour définir sa réponse. Dans ce cadre, vouloir évaluer les effets militaires d’une option terrestre occidentale par rapport à une autre, en l’occurrence aérienne en coordination avec les forces spéciales présentes et les forces locales, en utilisant des indicateurs tels que la durée de la campagne, le coût des opérations et les destructions causées semble ontologiquement vain.

Une brigade d’infanterie française aurait-elle fait tomber plus rapidement les réduits de l’État islamique que la combinaison aviation/proxies ? Probablement, quoique les expériences américaines en Irak aient prouvé que le déploiement de contingents importants au sol ne garantissait pas des succès opérationnels immédiats. Il a ainsi fallu plusieurs batailles et plusieurs mois pour réduire Falloujah en 2004. Et, dans tous les cas, reste la finalité du gain temporel, dans la mesure où la victoire militaire ne présage en rien de l’issue politique, ni du temps qu’il faudra pour atteindre un succès. Élie Tenenbaum l’écrivait déjà en 2011 : « En faisant de la contre-­insurrection un sprint plus qu’un marathon, la stratégie américaine s’interdit elle-­même de prendre son temps, pourtant la denrée la plus précieuse dans une campagne de pacification. (5) »  C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les États-Unis sont progressivement passés de la doctrine de la COIN à celle du contre-­terrorisme, qui repose sur un emploi de l’arme aérienne (avions de combat et drones armés) en combinaison avec des forces spéciales et/ou proxies. Ironiquement, toujours selon Élie Tenenbaum, le passage d’une doctrine à l’autre a été opéré à travers la nomination du général Petraeus – ancien promoteur de la COIN – à la tête de la CIA.

L’évaluation du coût d’une opération militaire à la lumière d’une approche body count – logique avec laquelle même la hiérarchie militaire américaine tente de prendre ses distances depuis la guerre du Vietnam – a depuis longtemps montré ses limites. Ainsi, cette comptabilité pourrait conduire à souligner l’inefficacité des armes de petits calibres dans la mesure où, par exemple, durant les premières années du déploiement américain en Irak et en Afghanistan, il avait fallu tirer en moyenne 250 000 cartouches de 5,56 mm pour neutraliser un insurgé (6). Or, la « valeur » d’un ennemi neutralisé répond moins à une logique financière qu’à une pertinence opérationnelle. À l’échelle opérative, le coût engendré par le déploiement d’un corps expéditionnaire pour une année, voire plus, rend vaine toute comparaison de type financier.

Enfin, les destructions causées par l’emploi de l’arme aérienne seraient supérieures et moins discriminantes que celles engendrées par le déploiement d’une force terrestre. Une nouvelle fois, les exemples historiques sont ambivalents et il convient de s’interroger sur le cadre d’emploi de la frappe à distance. Les frappes aériennes s’intègrent-­elles dans une planification globale à l’échelle du théâtre d’opérations (avec des adaptations et des arbitrages politiques sur les cibles, comme au Kosovo) ? Répondent-­elles plutôt à une logique de frappe d’opportunité telles que les missions de dynamic targeting ou X‑AI ? Ou bien encore, s’agit-il de frappes de type CAS (Close Air Support) sollicitées par les forces terrestres elles-­mêmes ? Par ailleurs, sans nier le potentiel destructif de certaines munitions, la tendance historique va vers une nette amélioration de la précision et de l’effet recherché, que le feu soit délivré par un aéronef habité ou non.

À propos de l'auteur

Christophe Pajon

Christophe Pajon

Enseignant-chercheur (HDR) en science politique, centre de recherche de l’École de l’Air.

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Guillaume Muller

Doctorant en histoire, centre de recherche de l’École de l’Air.

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David Helleu

Doctorant en histoire, centre de recherche de l’École de l’Air.

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