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Prendre de la distance ou de la hauteur. Évaluer une opération militaire au prisme du risque ?

« Machinisme » et victoire politique : la logique du feu face à la logique du moral ?

On aborde alors le deuxième volet de ces approches d’évaluations critiques à l’égard des opérations conduites au Levant par la coalition, volet que l’on peut qualifier de politique et/ou de moral. S’y entremêlent alors des arguments allant de la question phare de la contre-insurrection – « Win the Hearts And Minds » (WHAM) – jusqu’à la prise en considération de l’influence de l’opinion publique domestique sur la politique étrangère d’un État, en passant par les effets des transformations technologiques et leur compatibilité avec l’ethos militaire.

Tout d’abord, selon cette perspective, ce type de guerre, qualifiée de « New Western Way of War » par Martin Shaw (7), ferait porter plus que par le passé les risques létaux de la guerre sur la population civile. Cette idée d’un transfert du risque des effets – dont la mort – de la guerre sur les populations civiles – outre qu’il n’est pas lié aux cinquante dernières années de conflictualité – semble correspondre à un emploi tronqué des analyses produites par le sociologue Ulrich Beck au milieu des années 1980. Ce dernier cherchait à démontrer comment les sociétés industrielles ont généré de nouveaux risques qui rebattent les cartes, dépassant les cadres de lecture traditionnels. Selon le sociologue allemand, il existerait un « effet boomerang ». « La répartition et l’augmentation des risques génèrent des situations sociales de menace. Elles recoupent partiellement l’inégalité des situations de couches ou de classes, mais donnent lieu à une logique de répartition fondamentalement différente : tôt ou tard, les risques liés à la modernisation touchent aussi ceux qui les produisent ou en profitent. Ils recèlent un effet boomerang qui déborde les schémas de la société de classes. (8) » Dans le cas étudié, si le ratio entre combattants occidentaux morts au combat et victimes civiles apparaît insupportable, la « modernisation » des sociétés occidentales, à l’origine de cette profonde asymétrie, serait également à l’origine d’une vulnérabilité et d’un transfert du risque de la guerre vers les populations civiles occidentales. Les victimes des attentats depuis celui du 11 septembre 2001 en sont une illustration. Il ne s’agit aucunement de justifier ou de rechercher une proportionnalité par une logique victimaire, mais bien de mettre en évidence l’effet boomerang que contient en lui-­même le postulat du transfert de risque dans le cadre de la modernisation des sociétés industrielles.

Ensuite, d’un point de vue doctrinal plus classique, ce nouvel art de la guerre est aussi une réponse à la manière de faire la guerre d’un adversaire, une réponse à l’essence même de la guerre irrégulière où l’insurgé a tout intérêt à refuser la bataille rangée et à utiliser la population comme un écran. À nouveau, reprenant une affirmation parfois vidée de sens à force d’être répétée, la population se retrouve en effet bien au cœur de l’enjeu du conflit. Les thuriféraires de la COIN, martelant le modèle britannique érigé en exemple, ont fait la promotion de la vision du général Templer en Malaisie selon laquelle il s’agit de « gagner les cœurs et les esprits ». Cependant, cette conception contemporaine de la décolonisation a conduit à une vision partielle et partiale du passé (9). En effet, la réalité du programme de contre-insurrection britannique en Malaisie ou au Kenya relevait plus de la coercition (déplacements de populations, contrôle strict des stocks de subsistances, privation des libertés fondamentales) que de l’image idéalisée souvent colportée. La remise en cause de la COIN a en effet aussi été portée par un large mouvement historiographique sur l’histoire militaire de la décolonisation, qui a notamment remis en question le mythe d’une décolonisation britannique pacifiée face aux drames de la décolonisation française (10). Le concept britannique du « minimum force » nourri par un emploi parcimonieux de la force (police ou armée) a été fortement revisité (11). Si les conflits en Malaisie et au Kenya passent en effet pour les très rares exemples de succès de la contre-­insurrection, les moyens réels qui ont conduit à ce succès sont aujourd’hui totalement inenvisageables, non seulement sur le plan militaire, mais surtout sur le plan politique. On comprend mieux dès lors que les outils intellectuels de l’évaluation des effets politiques de ces opérations s’appuient sur une forme de reconstruction des expériences du passé, appréhension qui peut être critiquée.

Enfin, l’une des critiques quant au développement de ces modalités d’opération concerne la « guerre à distance », qui permettrait de rendre acceptable, voire invisible, l’intervention militaire extérieure aux yeux de l’opinion publique domestique, mais en même temps accentuerait l’asymétrie des risques encourus entre combattants de la coalition et population locale.

Tout d’abord, il est indéniable, sans entrer ici dans le débat des origines de ce phénomène, que les gouvernements prennent plus encore que par le passé en considération l’état de leur opinion publique dans le cadre d’interventions extérieures. On se souvient que, déjà en 1990, alors que la conscription n’avait pas encore été suspendue, les armées françaises avaient dû dans l’urgence créer des unités constituées exclusivement de volontaires afin de pouvoir se déployer au Moyen-­Orient (quitte à faire signer des contrats de volontaires service long à certains appelés). De ce point de vue, l’argumentaire de « guerre à distance » renvoie à deux grilles de lecture : celle du contrôle démocratique et celle de la responsabilité de protéger des États. La première, au croisement du droit constitutionnel et de la sociologie politique, soulève la question du statut et de l’existence de l’opinion publique dans le débat démocratique (12). La seconde est celle du droit international public et du développement de la Responsabilité de Protéger (R2P) externe (13), obligation à la fois morale et politique des États souverains appartenant à la communauté internationale. La « guerre à distance » peut apparaître alors comme une option offerte aux États, leur permettant de répondre rapidement, et peut-être à un « coût » politique interne plus faible, à un appel moral de protection d’une population civile étrangère. On peut se demander si elle n’est pas aussi un outil permettant de dépasser une logique du « tout ou rien ».

Enfin, la « guerre à distance », en ce qu’elle protégerait plus le combattant du danger que le civil, remettrait en cause une forme de vertu attachée aux métiers des armes. Cette perception dévalorisant la mort donnée à distance est ancienne… et même archaïque. Elle peut être rattachée aux rapports parfois ambigus des armées à la technologie. Bien qu’on puisse en trouver des traces depuis l’Antiquité grecque, encore au début du XXe siècle, « deux courants de pensée opposés apparaissent déjà au sein de l’armée française : celui du feu et du moral.

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Christophe Pajon

Christophe Pajon

Enseignant-chercheur (HDR) en science politique, centre de recherche de l’École de l’Air.

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Doctorant en histoire, centre de recherche de l’École de l’Air.

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David Helleu

Doctorant en histoire, centre de recherche de l’École de l’Air.

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