Prendre de la distance ou de la hauteur. Évaluer une opération militaire au prisme du risque ?

Enfin, l’une des critiques quant au développement de ces modalités d’opération concerne la « guerre à distance », qui permettrait de rendre acceptable, voire invisible, l’intervention militaire extérieure aux yeux de l’opinion publique domestique, mais en même temps accentuerait l’asymétrie des risques encourus entre combattants de la coalition et population locale.

Tout d’abord, il est indéniable, sans entrer ici dans le débat des origines de ce phénomène, que les gouvernements prennent plus encore que par le passé en considération l’état de leur opinion publique dans le cadre d’interventions extérieures. On se souvient que, déjà en 1990, alors que la conscription n’avait pas encore été suspendue, les armées françaises avaient dû dans l’urgence créer des unités constituées exclusivement de volontaires afin de pouvoir se déployer au Moyen-­Orient (quitte à faire signer des contrats de volontaires service long à certains appelés). De ce point de vue, l’argumentaire de « guerre à distance » renvoie à deux grilles de lecture : celle du contrôle démocratique et celle de la responsabilité de protéger des États. La première, au croisement du droit constitutionnel et de la sociologie politique, soulève la question du statut et de l’existence de l’opinion publique dans le débat démocratique (12). La seconde est celle du droit international public et du développement de la Responsabilité de Protéger (R2P) externe (13), obligation à la fois morale et politique des États souverains appartenant à la communauté internationale. La « guerre à distance » peut apparaître alors comme une option offerte aux États, leur permettant de répondre rapidement, et peut-être à un « coût » politique interne plus faible, à un appel moral de protection d’une population civile étrangère. On peut se demander si elle n’est pas aussi un outil permettant de dépasser une logique du « tout ou rien ».

Enfin, la « guerre à distance », en ce qu’elle protégerait plus le combattant du danger que le civil, remettrait en cause une forme de vertu attachée aux métiers des armes. Cette perception dévalorisant la mort donnée à distance est ancienne… et même archaïque. Elle peut être rattachée aux rapports parfois ambigus des armées à la technologie. Bien qu’on puisse en trouver des traces depuis l’Antiquité grecque, encore au début du XXe siècle, « deux courants de pensée opposés apparaissent déjà au sein de l’armée française : celui du feu et du moral.

Les partisans du second, comme le général Langlois, rejettent le “triomphe du machinisme” qui met à mal des habitudes de pensée et de méthodologie. Cette école s’accroche au principe des siècles précédents qui accorde une place prépondérante à l’effet moral. On va même jusqu’à prétendre que le développement de la puissance de feu est sans incidence notoire sur la bataille (14) ».

En ce sens, les critiques à l’égard de la technologisation de la guerre semblent s’inscrire dans un cadre normatif construit autour d’une certaine idée de ce que doit être « faire la guerre ». Cette vision peut se voir renforcée par une conception naïve du milieu aérien, selon laquelle le pilote est peu exposé, voire ne l’est pas, au risque dans son aéronef. Cette conception reflète une forme de méconnaissance de ce milieu, dans lequel les systèmes d’armes sont certes technologiquement performants, mais dont le pilotage est ontologiquement risqué – en particulier à cause des contraintes de vitesse, de trajectoire, de soumission à l’environnement induites par la présence de l’ennemi ou sa simple potentialité. Ce risque existe au-­delà des seules missions de guerre, lors des exercices ou des vols d’entraînement, comme les vingt morts qu’a connus la France au cours des quinze dernières années l’attestent.

L’évaluation d’une politique publique ou d’une action publique est un exercice indispensable au débat démocratique. Il n’existe pas de techniques ou de méthodes applicables à toutes les formes d’action publique. Il est même possible de postuler que les opérations militaires seraient particulièrement rétives à ce type d’approche. Néanmoins, si on souhaite le faire, en se limitant à une épistémologie simple des sciences sociales, il convient de préalablement bien (dé)construire les indicateurs permettant d’apprécier les effets recherchés et produits.

Ainsi, les développements précédents n’avaient pas pour finalité de réaliser une évaluation des opérations militaires conduites au Levant ces dernières années, mais bien de souligner les difficultés de sa mise en œuvre. La question ne se pose pas uniquement pour les small wars, mais également pour la guerre conventionnelle. De même que, pour la COIN, où les errements ont conduit à une « stratégie de tactiques », le risque est celui d’une « stratégie de la technologie ». S’il ne faut pas tomber dans les travers d’une dépendance matérielle et doctrinale à la technologie, il ne faut pas non plus en nier l’intérêt.

Notes

(1) Victor-Davis Hanson, Le modèle occidental de la guerre : la bataille d’infanterie dans la Grèce classique, Les Belles Lettres, Paris, 2004.

(2) Bien qu’il ne soit pas le seul à défendre ce type d’évaluation, ici schématisée, Michel Goya, avec son article publié dans ces pages en 2017 en est une illustration ; Michel Goya, « Le transfert du risque », Défense & Sécurité Internationale, no 129, mai-juin 2017.

(3) Georges-Henri Bricet des Vallons, « De quoi la contre-insurrection est-elle le nom ? », in Georges-Henri Bricet des Vallons (dir.), Faut-il brûler la contre-insurrection ?, Choiseul, Paris, 2010, p. 19.

(4) Daniel Porch, Counterinsurgency : Exposing the Myths of the New Way of War, Cambridge University Press, Cambridge, 2013, p. 320.

(5) Élie Tenenbaum, « L’Amérique en guerre : grandeur et décadence de la contre-insurrection », Politique étrangère, 2011/3, p. 627.

(6) Estimation proposée par John Pike de GlobalSecurity​.org à partir du rapport GAO‑05‑687 du Government Accountability Office.

(7) Cité par M. Goya, op. cit.

(8) Ulrich Beck, La société du risque, Alto Aubier, Paris, 2001, p. 41.

(9) Michael Burleigh, Small Wars, Far Away Places : The Genesis of the Modern World (1945-1965), Macmillan, Basingstoke, 2013.

(10) Benjamin Grob-Fitzgibbon, Imperial Endgame : Britain’s Dirty Wars and the End of Empire, Palgrave Macmillan, Basingstoke, 2011.

(11) Bruno C. Reis, « The Myth of British Minimum Force in Counterinsurgency Campaigns during Decolonisation (1945-1970) », Journal of Strategic Studies, vol. 34, no 2, 2011, p. 245‑279.

(12) On se souvient de l’ancien et toujours d’actualité « L’opinion publique n’existe pas » de Pierre Bourdieu.

(13) Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, La responsabilité de protéger, PUF, Paris, 2015.

(14) Georges Housset, « Une petite histoire des rapports entre les armées et la technologie », Brennus 4.0, no 1, octobre 2018 (https://​www​.penseemiliterre​.fr/​b​r​e​n​n​u​s​-​4​-​0​-​n​-​3​-​l​a​-​l​e​t​t​r​e​-​d​-​i​n​f​o​r​m​a​t​i​o​n​-​d​u​-​c​d​e​c​_​3​0​0​9​7​8​1​_​3​0​0​9​5​0​2​.​h​tml, consulté le 20 mars 2019).

Légende de la photo en première page : la mise à distance – par l’artillerie ou par l’aviation – procède d’une « mise en sûreté ». (© A. Pecchi/Dassault Aviation)

Article paru dans la revue DSI n°141, « Syrie-Irak : l’après-État islamique », mai-juin 2019.

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