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Afghanistan : radioscopie des mondes rebelles

On va donc continuer à voir des talibans majburi renforcer la rébellion antigouvernementale en Afghanistan, offrant à cette dernière, constamment, de nouvelles recrues.

Malgré cette situation avantageuse, mollah Akhundzada et une partie au moins du leadership des talibans ne peuvent que constater que si la rébellion est trop forte pour être éliminée, elle est trop faible pour vaincre. Les talibans tiennent certes les campagnes, mais ne peuvent pas véritablement conquérir les villes. Malgré tous leurs efforts, leur passé joue contre eux : ils continuent d’être craints par bien des Afghans, notamment des citadins qui rejettent leur conservatisme (6). Par ailleurs, leur capacité à marquer des points, en mettant en avant une meilleure gouvernance que Kaboul, risque d’avoir un impact limité à plus long terme, si un compromis n’est pas trouvé entre rébellion et gouvernement légal. Cette gouvernance n’est possible, après tout, qu’avec l’argent de ce gouvernement, et de la communauté internationale. Elle est donc à la merci des évolutions politiques à Kaboul. Un statu quo sans paix renforcerait aussi le camp des plus radicaux, et déplairait donc forcément aux pays comme la Chine, la Russie, le Pakistan et l’Iran. Des pays avec lesquels la choura de Quetta a tissé des liens, et qui ont tous un intérêt à la stabilisation sécuritaire de l’Afghanistan, quel que soit le régime en place à Kaboul. Les plus raisonnables dans le camp des talibans sont donc forcément partisans d’un processus de paix, si Washington se prête au jeu. La rencontre entre une délégation de talibans et Alice G. Wells, chargée de l’Asie centrale et du Sud au Département d’État, au Qatar, en juillet 2018, montre que l’administration Trump n’est pas forcément hostile à une telle idée.

Daech et Al-Qaïda : des djihadistes au sein de la rébellion afghane

Ceux que l’on appelle les talibans, au sens large, se concentrent donc d’abord sur la lutte en Afghanistan. Mais certains refusent cette approche, ou ont d’autres priorités, plus transnationales. On pense par exemple aux djihadistes ouzbeks, dont la présence en Afghanistan est bien connue (7), et dont l’objectif, à terme, est de retourner combattre en Asie centrale. Plutôt que de tenter une liste forcément hasardeuse des groupes (et groupuscules), étrangers ou locaux, suivant cette logique au moins régionale en Afghanistan (8), on se concentrera ici sur les deux forces djihadistes clairement transnationales : l’État islamique – Wilayat Khorasan (EI-K) et Al-Qaïda. Si ces deux forces sont concurrentes, elles ont en commun deux visions importantes : elles ne peuvent pas accepter l’idée d’un processus de paix inter-afghan, et leur stratégie afghane est à associer à une stratégie internationale.

L’EI-K monte en puissance

Aujourd’hui, c’est bien entendu l’EI-K qui domine le milieu djihadiste en Afghanistan. Son désir d’aller au-delà de l’islamo-nationalisme des talibans est inscrit dans son nom même : le Khorasan intègre dans un seul territoire l’Afghanistan, le Pakistan, l’Iran, l’Asie centrale, et, au moins indirectement, l’Inde et la Russie. Si Daech s’est intéressé à l’Afghanistan, c’est bien en partie pour cibler deux de ses principaux ennemis : l’Iran chiite et la Russie. L’EI-K s’est implanté en Afghanistan avec son voisinage à l’esprit : d’Afghanistan, il y a la possibilité de s’associer aux rebelles djihadistes baloutches à l’est de l’Iran et de frapper les intérêts russes en Asie centrale.

Idéologiquement, l’EI-K s’est construite en opposition aux talibans : Daech critique leur nationalisme et leur approche pragmatique du Pakistan et de l’Iran. Daech a su attirer en Afghanistan tous ceux qui se retrouvent dans une idéologie de guerre globale, sans processus de paix possible ; tous les partisans d’une politique anti-chiite ; tous les partisans d’une guerre tous azimuts : contre Kaboul, les Américains, l’environnement régional afghan, mais aussi les intérêts russes et chinois. Et cela sans considération pour la population civile : alors que le leadership de la choura de Quetta a interdit les attentats-suicides dans les villes, pour éviter les victimes civiles, l’EI-K continue de mener ces attaques terroristes meurtrières. Un tel positionnement explique en partie la prudence des talibans autour du mollah Akhundzada face à la façon d’arriver à un processus de paix : donner l’impression d’être trop accommodant face à Kaboul, c’est courir le risque de voir certains commandants rebelles plutôt bellicistes se laisser séduire par Daech.

La vision djihadiste transnationale de l’EI-K se retrouve également chez ses combattants, même si on aurait tort de voir Daech en Afghanistan comme une force totalement étrangère : en fait, il a d’abord été le résultat d’une coalition entre groupes afghans et un groupe pachtoune pakistanais, le TKP (Tehrik Khilafat Pakistan). L’EI-K est officiellement né de la fusion de ces forces radicales le 26 janvier 2015, avec l’annonce de cette naissance par le porte-parole de Daech « canal historique ». Des officiels afghans ont pu affirmer, par exemple en 2018, que l’EI-K aurait accueilli jusqu’à 3000 combattants venant du Pakistan et d’Ouzbékistan, en plus de quelques centaines de djihadistes fuyant la Syrie et l’Irak. Mais des officiels américains émettent des doutes sur la capacité des djihadistes de Daech de passer en masse une quelconque frontière sans être repérés. Ce qui revient à accepter que l’EI-K, pour continuer à exister en Afghanistan, réussit à recruter sur place. Par contre, il est clair que le programme transnational de Daech a attiré des djihadistes d’autres nationalités, et refusant de se limiter à la guerre en Afghanistan : on retrouve ainsi au sein de l’EI-K des Centrasiatiques du Mouvement islamique d’Ouzbékistan, mais aussi des djihadistes hui (minorité chinoise similaire à celle des Han mais historiquement musulmane) et ouïghours. Les premiers apprécient le désir de Daech de frapper en Asie centrale au plus tôt, et les seconds sont séduits par le ton anti-chinois du mouvement. En tout cas, on est bien face à une force multinationale, mais où les Afghans, et à coup sûr les Pachtounes, restent majoritaires.

L’implantation de Daech en Afghanistan a pris par surprise jusqu’aux talibans. Alors que l’EI-K semble avoir voulu éviter de s’accrocher avec eux, l’affrontement était inévitable : les critiques idéologiques de Daech, et sa capacité à recruter combattants et commandants dans les rangs des talibans, ont rendu la paix impossible entre les deux forces. On a eu un exemple des affrontements particulièrement violents entre talibans et EI-K dans le district de Jawzjan (Nord de l’Afghanistan), pendant l’été 2018 : les premiers ont de fait éradiqué le second, amenant même des membres de Daech à se sauver en se constituant prisonniers… auprès de l’armée afghane (9).

À propos de l'auteur

Didier Chaudet

Didier Chaudet

Consultant indépendant, spécialiste des questions géopolitiques et sécuritaires en Asie du Sud-Ouest (Iran, Pakistan, Afghanistan) et en Asie centrale, directeur de publication du CAPE (Centre d’analyse de la politique étrangère), attaché scientifique à l’IFEAC (Institut français d’études sur l’Asie centrale).

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