Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

La Chine à la conquête de l’Indo-Pacifique ?

Si de nombreux pays de l’ASEAN accueillent de manière plutôt favorable les investissements dans la région, ils se méfient des desseins militaires de Pékin. Aussi l’objectif semble être de rechercher une certaine réassurance stratégique auprès des États-Unis face à la montée de la Chine, tout en évitant de paraître trop proche de Washington, afin de ne pas provoquer Pékin et de garantir leurs intérêts économiques.

En définitive, c’est dans le Rimland asiatique, à mon sens, que se trouve le véritable enjeu entre Pékin et Washington pour la domination de l’Indo-Pacifique. Les pays de l’ASEAN appartiennent à cette catégorie d’États, capables de permuter d’une sphère d’influence vers une autre, formant une zone tampon. En conséquence, ces États sont dans une situation similaire à celle que décrit le leader afghan Amir Abdur Rahman lorsqu’il compare son pays à « un cygne sur un lac, avec des ours d’un côté du rivage et des loups du côté opposé, prêts à l’attraper s’il se rapprochait trop du bord. »

Si le développement de l’influence chinoise dans l’océan Indien peut sembler plus évident (construction de ports, bases militaires, etc.), quelle est la situation dans le Pacifique et en particulier en Océanie ?

Les intérêts chinois en Océanie sont multiples. Il y a évidemment des intérêts économiques, d’où la volonté d’étendre les routes de la soie vers cette région. Pékin s’intéresse ainsi aux réserves halieutiques de la région, les réserves dans sa zone économique exclusive se réduisant. La région de l’Océanie est également connue pour ses réserves potentielles en matières premières dans les fonds marins. Aussi les entreprises chinoises sont-elles de plus en plus présentes dans le secteur minier. La Chine est en outre devenue le second partenaire commercial après l’Australie dans la région.

Mais les ambitions chinoises ne se limitent pas au domaine économique. Elles concernent également les questions politiques et militaires. En effet, la Chine n’hésite pas à recourir à la politique du chéquier dans sa lutte d’influence avec Taïwan. Ce dernier a d’ailleurs annoncé rompre ses liens diplomatiques avec les îles Salomon le 16 septembre 2019, celles-ci ayant décidé de reconnaître la RPC et non plus Taïwan (seize pays reconnaissent encore Taipei, dont uniquement cinq dans la région océanique). À force de promesses d’investissement dans les infrastructures et aide au développement, les Chinois parviennent petit à petit à convaincre les îles de la région d’abandonner Taipei à leur profit. Le danger pour ces îles est toutefois d’être victimes à l’avenir du fameux « piège de la dette » en raison de la dépendance économique asymétrique et de se retrouver en conséquence dans une relation patron-client. Pékin est également présent dans les fora régionaux afin d’y accroître son influence et d’y co-déterminer l’agenda politique. Enfin, la Chine s’intéresserait à la région pour y installer des bases militaires. Ainsi, depuis 2017, de nombreux articles de journaux ont été consacrés à la possibilité de la construction d’une base militaire à Vanuatu.

Cette présence chinoise inquiète de plus en plus Canberra et Washington et les a forcés à se réengager dans la région. À titre d’exemple, le Premier ministre australien, Scott Morrison, a fait une tournée dans la région en janvier 2019 et le Secrétaire d’État Mike Pompeo était en Micronésie début août 2019, pour discuter de nouveaux accords de sécurité avec la Micronésie, les îles Marshall et Palau.

Malgré leur statut de « micro-États », les îles du Pacifique ont donc un intérêt certain : ressources maritimes et minières, un groupe d’États avec un poids non négligeable dans les organisations internationales, le contrôle de routes maritimes (Guam-Australie-Nouvelle-Zélande), les sphères d’influence, y compris la question de bases militaires.

Pour certains, l’expansionnisme chinois pourrait devenir agressif, d’où l’intérêt de former des alliances pour tenter de contrer Pékin. Quelle est la réaction de la Chine face à cela ? Alors que Washington utilise une approche confrontationnelle vis-à-vis de Pékin, le développement de l’espace indo-pacifique pourrait-il être avant tout déterminé — et freiné — par les rivalités sino-américaines ?

Face à cette montée en puissance de la Chine et cette volonté, en particulier en Asie-Pacifique, de modeler un nouveau système régional centré autour d’elle, se caractérisant par des partenariats et excluant les États-Unis — à l’image du fameux Tianxia (« l’Asie pour les Asiatiques », « la communauté asiatique de destinée commune ») —, Washington renforce ses alliances sécuritaires bilatérales traditionnelles et participe de plus en plus aux fora multilatéraux où la Chine avait tendance à prendre le dessus depuis quelques années.

Cela étant, les partenaires et alliés de Washington se méfient également des États-Unis, en particulier depuis l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche, car ils craignent un possible retrait des États-Unis de la région ou une politique plus neutre, qui les laisserait seuls face à la Chine. Aussi observe-t-on dans la région depuis quelques années le développement de partenariats (principalement bilatéraux) dans le domaine militaire entre plusieurs petites et moyennes puissances de la région : Australie-Corée du Sud, Australie-Japon, Inde-Japon, Indonésie-Japon, Japon-Philippines, Indonésie-Vietnam… Jusqu’à présent, ces collaborations se limitent souvent aux domaines de la sécurité maritime, du terrorisme, des catastrophes naturelles, mais dans certains cas, par exemple Australie-Japon, elles évoluent rapidement et concernent des exercices militaires communs, du partage d’informations…

Enfin, il est également intéressant de noter que des États comme la France, la Grande-Bretagne, l’Australie ont commencé à patrouiller en mer de Chine, au grand désarroi de Pékin. La France a également publié une stratégie consacrée à la région et le président Macron vante le développement d’un axe Paris-New Delhi-Canberra.

En définitive, si personne ne souhaite que les tensions entre Pékin et Washington ne s’aggravent, que ce soit au niveau économique ou militaire, tous se préparent au pire, avec pour conséquence une course aux armements et des perceptions biaisées.

Propos recueillis par Thomas Delage le 20 septembre 2019.

Le Rimland, selon N. Spykman

Note

(1) Cité dans J.R. Holmes et T. Yoshihara, « China and the United States in the Indian Ocean. An emerging Strategic Triangle? », Naval War College Review, vol. 61, no 3, été 2008, p. 51-52.

Légende de la photo en première page : Si la Chine multiplie les projets autour de l’océan Indien, et notamment au Sri Lanka, certains s’inquiètent des conséquences de l’endettement contracté auprès de Pékin. Ainsi, en 2017, le Sri Lanka a accepté de céder le port en eaux profondes d’Hambantota à la Chine pour une période de 99 ans. Cette perte de souveraineté a soulevé une vague de contestations. ©Wikimedia/Dinesh De Alwis

À propos de l'auteur

Tanguy Struye de Swielande

Tanguy Struye de Swielande

Professeur à l’Université catholique de Louvain (UCL), directeur du Centre d’étude des crises et des conflits internationaux (CECRI) et fondateur du réseau Genesys.

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