La signification militaire de la Force de soutien stratégique

Ce qui vaut pour le département des systèmes spatiaux vaut aussi pour celui des systèmes en réseau. Son cadre d’action est large : il renvoie à la « guerre de l’information » plus qu’aux opérations cyber. Ainsi, il intègre également trois centres de recherche, l’Université de l’ingénierie de l’information, ainsi que l’Institut des langues étrangères Lyoyang. La protection des réseaux militaires chinois ne semble cependant pas de son ressort, mais bien de celui du bureau de l’information et de la communication de l’état-­major ; et donc directement de la Commission militaire centrale. La FSS n’est donc responsable que des aspects offensifs, et non de ceux défensifs – mais il reste à voir si cette distinction perdurera. La question de la guerre électronique est encore peu claire : historiquement, elle dépendait du quatrième département de l’état-major. Mais si une partie de ses unités ont été réaffectées à la FSS – y compris le 54e centre de recherche, qui travaille sur les contre-­mesures –, elle est toujours sous le contrôle du « bureau réseau-­électronique » de l’état-­major général, soit l’ancien QG du quatrième département. Mais l’articulation entre le département des réseaux de la FSS et le « bureau » de l’état-­major et leurs responsabilités respectives restent floues.

Il existe également des incertitudes liées à la question du renseignement, qui renvoie aussi bien au spatial qu’aux réseaux. La Chine distingue, en la matière, deux catégories, qui impliquent à un titre ou un autre la FSS, mais aussi les commandements de théâtre : d’une part, ce qui est qualifié de « renseignement » ou « qingbao » comprend l’analyse de toutes les sources en appui au processus décisionnel national ; d’autre part, la « reconnaissance technique » ou « jishu zhencha » en appui direct des opérations militaires. En tout état de cause, l’autorité en la matière est l’état-­major général, qui dispose de son propre bureau du renseignement, ainsi que, pour les matières stratégico-­politiques, la Commission militaire centrale, les théâtres ayant eux aussi leurs propres bureaux de renseignement.

Des défis plus larges attendent la FSS. Sa mise en place est également le reflet de la conception chinoise des « trois dominations ». Selon cette vision, la supériorité dans l’espace, le cyber et les espaces aériens, une fois atteinte, permet la victoire. La FSS est donc particulièrement centrale dans la stratégie militaire opérationnelle chinoise contemporaine. Mais elle provoque aussi une tension dans le positionnement de la FSS dans l’architecture de sécurité chinoise du point de vue de la fluidité organique. Comment, au fil des opérations, interagira-t‑elle avec l’état-­major général, et avec les commandements de théâtres : centralisation ou diffusion ? Son rôle étant central dans une vision de la conduite des opérations qui la place au premier plan, la FSS ne risque-t‑elle pas de prendre un poids politique trop important – à l’instar en leur temps des forces terrestres ?

Si seul l’avenir permettra de répondre à ces questions, il faut cependant reconnaître que la réforme de 2015 et la création de la FSS sont organiquement innovantes, en combinant des aspects qui semblent hétérogènes. On peut ainsi y voir une forme de réponse chinoise à la question du multidomaine. Le couplage des domaines spatial et cyberélectronique crée ainsi les conditions favorables à l’intégration des forces terrestres, navales et aériennes la meilleure possible. L’analogie, en l’occurrence, n’est pas parfaite : aux États-Unis ou en Europe, le combat multidomaine porte avant tout sur l’interopérabilité des réseaux et leur sécurisation, qui, en Chine, n’est pas du ressort de la FSS – même s’il semble probable qu’elle joue un rôle en matière conceptuelle et de définition des besoins. Mais cette approche, qui part du principe que « les réseaux sont fournis par d’autres » permet aussi, en retour, d’offrir une vision plus centrée sur les opérations, en particulier offensives.

La seule mise en cohérence de la guerre électronique, du cyber et des opérations psychologiques permet ainsi de dépasser le débat non seulement sur la cyberguerre, mais aussi sur le fait que le cyber doive être opérationnellement distinct des autres moyens d’action. In fine, la Chine s’est donc offert la possibilité de mener des opérations bien plus fluides, avec un degré d’intégration potentiel de ses « nouveaux appuis » que les forces occidentales n’ont pas encore atteint – du moins, sur le papier. Reste en effet à tester concrètement quelles seront les interactions entre les nouvelles composantes et les forces afin de voir quels sont les points de friction éventuels, en particulier en matière de contrôle opérationnel.

Notes

(1) John Costello et Joe McReynolds, « China’s Strategic Support Force : A Force for a New Era », China Strategic Perspective no 13, Center for the Study of Chinese Military Affairs, National Defence University, Washington D.C., octobre 2018.

(2) Pour une vision détaillée de l’effort réalisé, voir Yannick Genty-Boudry, « La Force spatiale chinoise », Défense & Sécurité Internationale, no 141, mai-juin 2019.

(3) Voir notamment Daniel Ventre, « Cyberdéfense chinoise », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 32, octobre-novembre 2013.

(4) John Costello et Joe McReynolds, op. cit.

(5) Ibidem.

Légende de la photo en première page : soldats utilisant un système de communication par satellite. (© MoD/Liang Zhijie)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°68, « Chine : Quelle puissance militaire ? », octobre-novembre 2019.

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