Kaboul : une métropole en crise

Depuis 2001, la politique de laisser-faire dans le domaine foncier a permis des pratiques d’accaparement par les potentats du régime, dont le quartier de Shirpour, avec ses villas, constitue le symbole. Ce quartier appartenait initialement à l’armée avant que l’ancien ministre de la Défense (2001-2004) et commandant de l’Alliance du Nord, Mohammed Fahim, le divise en parcelles dont ont profité de hauts gradés militaires, des ministres et le maire de Kaboul. Les 250 habitants du quartier, des déplacés internes qui s’étaient installés dans les années 1990, ont ainsi été chassés par la police. Et, lorsque le rapporteur spécial des Nations unies sur le logement et les droits fonciers, Miloon Kothari, a demandé la démission des ministres impliqués, il a été désavoué par son supérieur, Lakhdar Brahimi, représentant spécial de l’ONU pour l’Afghanistan (1997-1999). Le gouvernement afghan a alors mis en place une commission dont le rapport fut enterré en octobre 2003. Le chef de la police de Kaboul qui avait mené l’expulsion a bien été limogé, mais il a ensuite été nommé à la tête de la police dans la province du Wardak. Son remplaçant, le général Baba Jan, est l’un des 29 bénéficiaires des distributions de parcelles. Quelques années plus tard, les villas aux colonnades grecques du quartier de Shirpour, désormais surnommé « Shirshour » (le lion pillé), ont été louées plusieurs dizaines de milliers de dollars par mois aux organisations internationales.

Depuis le départ des personnels et des financements occidentaux en 2014, la ville traverse une crise économique majeure. Le marché immobilier a connu une baisse de 50 % dans l’année qui a suivi le retrait. L’inflation s’est accrue, notamment sur les produits de première nécessité, dont le bois avec lequel une majorité des maisons sont chauffées en hiver. Par ailleurs, le marché de l’emploi est instable, largement informel, avec de fortes variations saisonnières. Les salaires sont à la baisse en raison de l’afflux constant de ruraux et la faiblesse de l’épargne entraîne un endettement général. Enfin, la perte de compétitivité de l’artisanat et des rares industries constitue un problème supplémentaire sans solution à court terme. Le remède, de la formation et de l’investissement, n’a jamais été appliqué à large échelle, restant limité à des programmes symboliques, mais anecdotiques dans leur ampleur. Les artisans font face à la concurrence des produits étrangers, chinois pour l’essentiel, et il n’y a aucun investissement industriel. La crise économique est d’autant plus délétère que le tissu urbain à Kaboul est fragile, traversé par de nombreuses tensions dans une situation explosive d’appauvrissement général et de mécontentement social.

Ségrégation sociale et urbanisation non contrôlée

L’ethnicisation accrue des quartiers périphériques, l’accroissement des inégalités et la tension permanente entre administrations formelle et informelle dessinent des lignes de fracture qui tendent à s’aggraver et structurent la ville, alors même que les Kaboulis doivent composer avec une instabilité du droit foncier, une insécurité structurelle et une précarité économique croissante.

La présence de l’État se limite assez largement aux quartiers riches qui ont le plus bénéficié de l’intervention internationale. Ainsi, la spéculation immobilière est extrêmement forte au centre, où différents quartiers (Shirpour, Taïmani, Qala-e Fatullah, Kart-e Say, Kart-e Char), plutôt mélangés ethniquement, dessinent le Kaboul des privilégiés. Le centre est maintenant fourni en eau et en électricité avec des services de ramassage des ordures, une large présence policière (qui n’exclut pas la criminalité, y compris celle des policiers eux-mêmes) et de bonnes écoles. Le contexte d’insécurité lié à la guerre et à la criminalité explique la fortification des maisons et la privatisation de l’espace public au profit des élites politico-économiques. Barbelés, béton et gardes de sécurité privés en sont les marqueurs, tandis que, depuis quelques années, certains entrepreneurs ont fait le pari de construire des gated communities lourdement gardées, à l’exemple de Salem Caravan, à l’est de la ville.

À l’inverse, les périphéries demeurent démunies de services publics. D’immenses banlieues, en extension continue, abritent des habitations informelles qui regroupent 80 % de la population et débordent largement du plan urbain initial. Ces quartiers ne sont pas nécessairement des bidonvilles, mais l’absence d’approvisionnement suffisant en eau et en électricité est la règle, notamment lorsque les habitations sont sur les flancs des montagnes. Aucun cadastre n’a été mis en place et le statut légal du foncier est particulièrement incertain. Le plan viaire en étoile avantage le centre, alors que les communications entre périphéries sont plus complexes. De plus, les quartiers périphériques s’auto-administrent à travers des structures informelles qui se superposent sans cohérence, complétant les structures officielles ou s’y opposant, selon les cas. Des représentants de quartier (wakil-i gozar) sont élus par la population et ont la responsabilité de tenir les registres de mariage, de décès et des titres de propriété, ainsi que d’arbitrer les disputes et la représentation de la communauté à l’échelon administratif supérieur. De plus, selon les quartiers, on trouve des shura représentant une communauté (qowm), des shura multicommunautaires (ce qui permet notamment de résoudre les conflits de façon informelle) et parfois les deux dans un même quartier.

Cette informalisation de la gestion urbaine est favorisée par la faible implantation de l’État dans les périphéries : quelques rares postes de police, des écoles publiques, parfois un bâtiment administratif. La municipalité de Kaboul compte à peine 6 900 employés pour assurer les principaux services publics : commissariat (hawza), litiges civils (huquq), mairie (nahia), écoles publiques et poste. Le maillage administratif de l’Afghanistan – historiquement faible – a considérablement aggravé les effets de l’urbanisation, rapide depuis dix ans. Par exemple, les policiers ne s’impliquent pas dès lors qu’un problème concerne un nombre important d’individus et tant que les institutions ne sont pas directement ciblées. Ainsi, lors d’affrontements violents entre plusieurs dizaines d’habitants de Shirpour, en plein centre de Kaboul, sur des questions de mœurs en 2012, un convoi de policiers, passant devant la scène, s’arrête et, voyant que la rixe est violente, redémarre.

Ethnicisation et fragmentation

L’absence d’administration publique dans les quartiers périphériques participe à l’ethnicisation de la carte urbaine. Historiquement, Kaboul est majoritairement pachtoune, mais de langue persane avec une communauté chiite soufie (qizilbach) liée à l’État. Les migrations, forcées ou non, ont entraîné un afflux de Hazaras et de Tadjiks pour la plupart originaires du nord et du centre du pays. La périphérie de Kaboul ressemble à une suite de villages avec des migrants qui tendent à se regrouper en fonction de leur origine géographique et de leur identité ethnique ou religieuse, un phénomène classique de migration en l’absence de structures administratives. Ces populations récemment urbanisées constituent une mosaïque ethnique marquant une délimitation de plus en plus nette des quartiers.

L’accroissement des tensions résulte de la remise en cause, après quatre décennies de guerre et de révolution, de la hiérarchie entre groupes – notamment la primauté pachtoune – sans qu’il y ait de consensus sur un nouvel équilibre identitaire. En particulier, pendant la guerre qui a ravagé Kaboul entre 1992 et 1996, certains affrontements avaient une tonalité nettement ethnique, principalement ceux entre Hazaras et Pachtounes dans l’ouest de la ville. Les massacres de civils ont explicitement visé les Hazaras, notamment en 1993, et constituaient un rappel de la hiérarchie identitaire traditionnelle. Au bas de la hiérarchie ethnique en Afghanistan, les Hazaras ont en effet gagné en influence en se mobilisant, en s’armant et en s’organisant durant la guerre.

L’ethnicisation des quartiers fragmente la ville. En particulier, les Hazaras et les Pachtounes ne se rendent plus dans les zones dominées par l’autre ethnie, alors que les persanophones semblent conserver une position plus neutre qui leur permet encore de circuler. L’enrichissement relatif de la minorité chiite et de certains persanophones associés à l’Alliance du Nord qui ont profité de la présence occidentale crée des tensions. De plus, la concurrence sur le marché du travail est particulièrement rude, avec un chômage estimé à 40 % provoqué par le retrait de la majeure partie des troupes occidentales. Les violences récurrentes, par exemple entre nomades pachtounes et cultivateurs hazaras à l’ouest de Kaboul, sont répercutées au niveau national par les médias locaux (4), ce qui accroît les mobilisations autour de ces incidents. Les chaînes de télévision et de radio sont pour la plupart liées à des groupes politiques, religieux ou ethniques. Loin de promouvoir une vision tolérante des rapports intercommunautaires, elles renforcent les barrières ethniques qui divisent la ville.

Notes

(1) Dans son rapport sur la population pour l’année persane 1397 (mars 2018-mars 2019), l’Organisation centrale des statistiques d’Afghanistan estime la population totale du pays à 31,57 millions d’habitants, dont 22,56 millions en milieu rural. Les données sont disponibles sur http://​cso​.gov​.af/​e​n​/​p​a​g​e​/​d​e​m​o​g​r​a​p​h​y​-​a​n​d​-​s​o​c​i​l​e​-​s​t​a​t​i​s​t​i​c​s​/​d​e​m​o​g​r​a​p​h​-​s​t​a​t​i​s​t​i​c​s​/​3​8​9​7​111. Il faut toutefois prendre des précautions avec ces chiffres, qui sont en partie faux en raison d’un problème structurel : aucun recensement n’a été effectué depuis 1979, sans oublier que les officines de statistiques négligent l’ampleur de l’accroissement des villes.

(2) En 2017, selon la Banque mondiale, le revenu national par habitant en Afghanistan est de 560 dollars, soit l’un des plus bas de la planète, et le salaire mensuel moyen est de 48 dollars.

(3) Les données officielles font état de 16 108 écoles (dont 874 islamiques) dans tout le pays en 1396 (2017-2018) pour 8,97 millions d’élèves et 195 929 enseignants. On recense par ailleurs 160 universités, dont 122 privées, pour 365 982 étudiants et 17 215 professeurs. Pour en savoir plus : http://​cso​.gov​.af/​e​n​/​p​a​g​e​/​1​5​0​0​/​4​7​2​2​/​1​396

(4) Pour l’année 2017-2018, les statistiques officielles recensent 1 329 journaux et magazines, dont 870 dans la province de Kaboul.

Légende de la photo en première page : marché aux cages aux oiseaux, dans le centre historique de Kaboul, en octobre 2011. © Shutterstock/Michal Knitl

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