« Fake news » : Quelle influence ? Quels dangers ?

Les journalistes jouent un rôle crucial dans l’écosystème de l’information (4). Chaque fois que l’un d’entre eux accepte passivement des « informations » sans faire de double vérification, chaque fois que l’un d’entre eux partage une image, une vidéo ou un texte sans l’avoir vérifié, il ajoute de la confusion et du bruit inutile. Les journalistes doivent assumer la responsabilité de vérifier ce qu’ils voient en ligne, et de dénoncer les « fake news », c’est à ce prix que l’écosystème de l’information pourra rester crédible. C’est pourquoi les grands médias ont développé la pratique du fact-checking (vérification des faits), à l’échelle de certains médias et dans une coopération internationale avec First Draft News ou les coalitions autour de Google et de Facebook. En France, les rubriques de « désintoxication » sont clairement orientées contre les bobards en tous genres. La cellule de rectification et de fact-checking de Libération (Desintox) a été pionnière et a fait le même travail que celle du Monde, sous le nom des Décodeurs ou des Échos sous le nom « Le vrai-faux ». Démarche qu’on retrouve à la télévision avec « L’instant Détox » sur la chaine France Info ou « Le vrai du faux » sur la radio France Info, ou encore sur le blog « Making Of » de l’Agence France Presse. En février 2017, Le Monde a lancé un outil de vérification accessible en ligne, le Decodex, qui propose également de labelliser les sites d’information en fonction de leur fiabilité.

Ces médias luttent donc contre la désinformation, ensemble de techniques de communication manipulatrices visant à déformer la réalité pour protéger des intérêts, orienter l’opinion publique, etc. et qui utilise tous les moyens disponibles de la propagande, des sondages manipulés, des rumeurs, pour parvenir à ses fins. À distinguer des auto-proclamés « sites de réinformation » – terme préempté par l’extrême droite française lors de sa création sur Radio Courtoisie en 2007 pour défendre ses propres thèses et dénoncer les médias dits mainstream (du courant dominant). Cette « réinfosphère », qui a reçu l’appellation de « fachosphère », va de novopress​.info à réinformation.tv en passant par fdesouche​.com, Boulevard Voltaire, etc. Elle affirme « désocculter la face cachée des événements, hiérarchiser l’info autrement, dénoncer les mensonges et campagnes médiatiques, regarder les faits sous un autre angle. » C’est elle qui parle le plus souvent de « journalopes » ou de « merdias », termes qu’il n’est pas nécessaire de traduire.

Des initiatives intéressantes doivent être soulignées : depuis près de vingt ans, le site francophone Hoaxbuster​.com, animé par Guillaume Brossard, décrypte à la fois les rumeurs infondées et la nature du virus informatique qui atteint votre unité centrale. Autre initiative : sous le titre « Get the first dynamic blacklist of fake news sites (false information, conspiracy theories, rumors, pseudoscience, propaganda, hoaxes. No political bias) for safer ad campaigns », le site Storyzy​.com dresse la liste des quelque 600 marques qui annoncent sur les sites de haine, suprématistes et autres sites de désinformation (5). Il s’agit d’attaquer au portefeuille les porteurs de haine en incitant les marques à retirer leurs publicités. Enfin, Facebook tente de limiter la diffusion des contenus haineux et des fausses informations sur le réseau. Des organisations tierces vérifient les informations de nombreux sites et indiquent si celles-ci sont crédibles ou douteuses. Les « fake news » avérées sont signalées à Facebook, qui bloque alors les publicités réalisées pour obtenir du trafic ou de l’engagement sur ces fausses informations. Les pages qui diffusent de manière répétée ces « fake news » seront bannies de tout type de publicité.

Limites du fact-checking

Dans La Démocratie des crédules, publié en 2013, le sociologue Gérald Bronner montre comment les conditions de la vie contemporaine se sont alliées au fonctionnement du cerveau pour faire de nous des dupes. L’historien doit cependant souligner que rien n’est nouveau sous le soleil : la capacité des êtres humains à croire en quelque chose ou quelqu’un est incommensurable et domine bien souvent sa capacité de raisonnement. Quand Jules Ferry faisait l’apologie de « la vertu civilisatrice de la colonisation », quand Louis Aragon chantait les louanges de Staline et du régime soviétique, ils étaient sincères et ceux qui les croyaient l’étaient également. Et quand Le Temps ou L’Humanité relayaient ces « fake news » de l’époque, des lecteurs les croyaient, et d’autres pas. C’est pourquoi le fact-checking trouve ses limites dans les ressorts de l’âme humaine : la crédulité est souvent plus forte que la confiance dans le raisonnement. En outre, les médias qui produisent du fact-checking sont souvent des médias qui ne touchent pas les publics les plus adeptes de bobards, de complots et autres rumeurs. L’engagement sans faille empêche le fact-checking de perturber leur vision du monde. Ainsi en est-il de la post-vérité. Le mot anglais (post-truth), qui fait écho à l’ère post-factuelle (livre de Ralph Keyes paru en 2004), a été désigné mot de l’année 2016 par le dictionnaire Oxford, et ainsi défini : « la post-vérité fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. » L’exigence de vérité s’efface ainsi derrière ce qu’on a envie de croire ou de penser : les faits passent après. Et pourtant, il est important que les médias et journalistes professionnels continuent à décrypter et à contredire les « fake news ».

Pourquoi Donald Trump est-il le principal représentant des « fake news » aujourd’hui ?

C’est sans doute cette pratique intensive qui a manqué lors de l’élection présidentielle américaine. Nombre de médias n’ont pas osé contester un système de propagande qui détourne les règles et modes de fonctionnement du régime démocratique. Un exemple : pendant la campagne électorale américaine, le faux site d’actualité WTOE 5 News a été relayé plus d’un million de fois pour annoncer le soutien du pape à Donald Trump, ce qui était faux, évidemment. Un autre, avec la théorie conspirationniste du « Pizzagate », qui prétendait qu’il existait un réseau de pédophilie autour de John Podesta, l’ancien directeur de campagne d’Hillary Clinton, par le biais de diverses interprétations et constructions, notamment en rapport avec une pizzeria et des courriels privés divulgués par WikiLeaks. Cette théorie du complot a été relayée par les sites 4chan et Reddit, qui se sont spécialisés dans les rumeurs contre Hillary Clinton puis contre Emmanuel Macron.

Le 21 janvier 2017 apparait la notion de « faits alternatifs » (alternative facts), créée par la conseillère du président américain, Kellyane Conway, pour expliquer que, contrairement aux constatations des observateurs sur l’affluence à la cérémonie d’investiture, celle-ci était la plus grandiose de l’histoire des États-Unis.

Si Donald Trump peut être considéré comme le champion des « fake news », c’est pour des raisons techniques et des raisons politiques. D’un point de vue technique, il agite la Twittosphère de manière compulsive, avec un langage direct et très peu institutionnel ou diplomatique, ce qui lui permet de fédérer une communauté de suiveurs très nombreuse. Du point de vue politique, il est soutenu par la nébuleuse d’extrême droite américaine, par les suprématistes, par les Républicains du Tea Party, etc., fédérés dans des constellations de sites et blogs, dont le plus célèbre est celui de Steve Bannon, Breitbart​.com. Et du point de vue à la fois technique et politique, il a reçu l’aide de la Russie et de sa sphère d’influence informatique.

Quelle influence ?

Mais la question principale est de savoir si les « fake news » ont une influence sur le scrutin ou une influence plus forte que celle des stratégies et tactiques politiques. C’est une question aussi ancienne que la démocratie et les médias de masse, qui sont nés ensemble au cours du XIXe siècle : qui fait l’opinion et donc l’élection ? Les médias (et maintenant les réseaux sociaux et leur cortège de fausses nouvelles) ou les politiques ? Depuis fort longtemps, les historiens et les sociologues ont démontré la faible influence des médias sur l’opinion, de même que les rumeurs et autres bobards (6), sauf quand ils sont repris et instrumentalisés par les politiques. Ainsi, ce n’est pas la dépêche d’Ems elle-même qui a déclenché la guerre de 1870, mais sa reprise par des lobbies nationalistes et par les politiques eux-mêmes. Les exemples historiques sont multiples (7).

En effet, on peut penser que si les Démocrates avaient eu un meilleur candidat, moins clivant après le double mandat de Barack Obama, et plus motivé dans la conquête des États en balance, Donald Trump n’aurait pas été élu.

La preuve de cette faible influence des « fake news » a été apportée en France par l’élection d’Emmanuel Macron. En dépit des rumeurs sur la détention d’un compte off-shore au Panama, son homosexualité ou sa liaison avec sa belle-fille, le financement par l’Arabie saoudite, une commande de cocaïne par mail, et toutes les pseudo-révélations des « MacronLeaks », dont les données ont été diffusées par WikiLeaks, le candidat a remporté l’élection. Tout ce fatras avait été relayé par la nébuleuse d’extrême droite américaine et par les médias poutiniens, Russia Today et Sputnik, et ensuite répercuté par les sites de la « réinfosphère » et le Front national (8).

La liberté d’expression est un des droits fondamentaux de l’homme et un des fondements de la société démocratique. Elle mérite d’être préservée avec attention, car toutes les entraves qui peuvent être créées appauvrissent la démocratie. C’est donc à la société, et non aux législateurs, de faire en sorte que les discours de haine et les bobards soient cantonnés à la sphère privée et dans un recoin de l’espace public. Au sein de la société, les médias et journalistes doivent exercer leur vigilance au service du droit du public à être informé, qui justifie leur existence sociale.

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