Penser les opérations. Guerres mosaïques et opérations complexes

En 1972, une force expéditionnaire française d’environ 2 000 hommes quittait le territoire tchadien après l’avoir sécurisé. Huit ans plus tard, une autre force française de même ampleur faisait de même, mais avec le sentiment cette fois de ne pas avoir eu de prise sur les événements. La différence entre les deux ? Dans le premier cas, le problème stratégique était à « deux corps », dans le second, il était passé à « trois corps ». De « compliquée », selon la classification Cynefin (1), la situation était devenue « complexe » et cela changeait tout.

Dans la matrice

Une opération militaire simple, ce qui ne signifie pas sans danger, est une action dont le résultat est quasi certain. Les relations de cause à effet y sont parfaitement connues et, une fois le problème bien identifié, il suffit d’appliquer la procédure correspondante pour le résoudre. Au début des années 1960, le dispositif militaire français en Afrique est essentiellement une force de contre-coup d’État. Pourvu qu’il soit rapide, le déploiement d’une compagnie française suffit à coup sûr à empêcher le renversement du pouvoir en place. La seule inconnue est alors la décision du président de la République française d’agir ou non.

Action courte, claire et au succès assuré, l’opération simple a évidemment la préférence des décideurs politiques. Elle est cependant rare, car il y a toujours des intelligences en face pour s’efforcer qu’il n’en soit pas ainsi. Une erreur courante est d’annoncer une opération simple, afin qu’elle passe mieux auprès de l’opinion publique, alors qu’elle ne l’est pas. Quand une autorité annonce par avance le déroulement d’un engagement militaire jusqu’à même indiquer sa date de fin, par exemple lors de l’intervention française en République centrafricaine en décembre 2013, elle croit être dans un problème simple. C’est parfois juste, c’est souvent faux. L’opération de stabilisation en Centrafrique durera finalement six fois plus longtemps qu’annoncé et pour un résultat plus mitigé.

Les problèmes opérationnels relèvent logiquement beaucoup plus souvent du « compliqué ». Le compliqué est un champ où les paramètres, en particulier l’ennemi, sont bien connus. Il reste néanmoins à en analyser les interactions. En d’autres termes, il s’agit de prendre en compte des « inconnues connues », de la même manière que si l’on ne connaît pas le résultat d’un lancer de dé, on connaît par avance tous les résultats possibles. Dans le processus de planification d’une opération, il y a deux étapes importantes : la définition de l’objectif à atteindre puis la confrontation des différents modes d’action possibles avec ceux, contradictoires, de l’ennemi. Cette confrontation sous forme de matrice permet de définir toutes les situations possibles, qui sont ensuite examinées en détail avant de déterminer ce que l’on va faire. De fait, on limite souvent ces situations possibles à un maximum de neuf (trois modes d’action amis confrontés à trois modes d’action ennemis) afin de maintenir la réflexion dans un niveau de complication acceptable.

L’opération « Limousin » est déclenchée en 1969 avec pour objet de restaurer l’autorité de l’État tchadien face à une opposition armée regroupée dans le Front de Libération Nationale (FROLINAT). Les acteurs amis et ennemis sont peu nombreux, avec des objectifs et des moyens pour les atteindre bien connus, tandis que les influences extérieures sont limitées. Les relations de cause à effet sont identifiables, même si elles sont diverses. Nous restons surtout dans une confrontation duale, un « problème à deux corps » pour employer un terme de physique. Il est donc possible d’établir une matrice en deux dimensions, avec peu d’entrées et un nombre limité de situations. Dans l’ensemble, la guerre se déroule pendant trois ans dans cette matrice. Seule l’embuscade de Bedo, le 11 octobre 1970, surprend vraiment. Les Français y subissent en quelques heures le quart des pertes de toute la guerre et l’événement fait la une des journaux. Pour autant, lorsque l’opération se termine à l’été 1972, le résultat est conforme à ce qui était prévisible, comme s’il y avait une élasticité des problèmes compliqués qui les ramenait toujours vers les « inconnues connues ».

Les guerres mosaïques

Après la préférence excessive pour le simple, une autre erreur commune est de croire qu’une opération à venir sera du même niveau de complexité que la précédente. Lorsque la France s’engage à nouveau au Tchad en février 1978, les choses semblent être proches de la situation de 1969. Une nouvelle force est bien apparue avec les Forces Armées du Nord (FAN) d’Hissène Habré, mais elle est alliée au gouvernement du général Malloum contre le FROLINAT de Goukouni Oueddei. On reste donc dans un problème « à deux corps » et quand le FROLINAT menace de nouveau la capitale, il est sévèrement battu par les forces françaises. La situation semble alors se stabiliser avant de basculer en février 1979 lorsque Hissène Habré se détache de Malloum et l’affronte au cœur même de la capitale, avec l’aide de Goukouni Oueddei. Le problème est devenu à « trois corps », et même neuf si on inclut les factions moins importantes qui se sont installées dans certaines zones du pays et la Libye qui a annexé la bande d’Aouzou.

La situation n’est plus compliquée, mais complexe. Le nombre de situations possibles dans une matrice à n dimensions devient beaucoup trop important pour être gérable. Des rétroactions négatives se développent, par exemple des retournements d’alliances lorsqu’un camp devient trop fort. Le conflit a alors tendance à durer jusqu’à ce qu’un adversaire dispose enfin d’une masse critique suffisante pour s’imposer à tous les autres ou que la lassitude s’empare de tous. Au milieu de l’imbroglio tchadien, la France tente de stabiliser la situation en s’interposant et en jouant les arbitres. Des « gouvernements d’union nationale » réunissant tous les leaders de factions sont mis en place avant de se scinder à nouveau. En désespoir de cause, la France se retire militairement du Tchad en 1980.

Il est toujours dangereux de s’introduire dans une « guerre mosaïque », c’est-à‑dire à plusieurs acteurs concurrents. Après l’échec au Tchad, la France renouvelle pourtant l’expérience au Liban en proie à la guerre civile. En 1982, lorsque l’armée israélienne pénètre au Liban, il y a sur place 150 000 combattants appartenant à de multiples factions locales : Phalanges, Parti socialiste progressiste, Amal, Organisation de libération de la Palestine, Hezbollah, etc., et de dix-huit nationalités, le tout sur un territoire grand comme le département de la Gironde. Une Force Multinationale dite d’« interposition » puis de « Sécurité de Beyrouth » (FMSB) s’y ajoute encore à partir de l’été 1982 avec des contingents américain, italien et français afin d’aider le gouvernement libanais à sécuriser la capitale. Cette expérience de la FMSB est finalement un désastre, et la faute en revient clairement à un décalage flagrant entre la complexité de la situation et la pauvreté des conceptions stratégiques et opérationnelles.

La fenêtre d’Overton désigne les idées que des électeurs sont capables d’accepter dans un discours électoral. On peut nommer de la même façon ce que l’exécutif politique croit acceptable par l’opinion publique comme justification à l’emploi de la force et aux pertes éventuelles. Cette fenêtre aura d’ailleurs tendance à se réduire au fur et à mesure que l’action s’effectuera à plusieurs. La « fenêtre de justification » de la FMSB était alors si réduite par l’obsession de montrer que l’on n’était pas en guerre qu’elle a rendu cette force totalement impuissante face à des organisations et à des États hostiles. Incapable de s’adapter, la FMSB s’est repliée piteusement au printemps 1983. La France seule y a perdu en dix-huit mois autant de soldats qu’en Afghanistan de 2001 à 2012 pour aucun résultat, sinon une grande humiliation.

Masse critique, diplomatie et action

Il est pourtant possible pour une puissance intervenante de réussir une opération complexe. En 2006, la guerre en Irak est un problème à six corps qui forment en réalité autant d’agrégats plus ou moins unis : la coalition dirigée par les États-Unis, le gouvernement dominé par les grands partis chiites, l’Armée du Mahdi (chiite), les groupes armés sunnites nationalistes, l’État Islamique en Irak (EII) et l’alliance kurde. Pour les Américains, l’urgence consiste à sortir honorablement de cette situation. La rupture est obtenue par l’envoi de renforts, des méthodes nouvelles, mais surtout par de la diplomatie locale. Les Américains acceptent de s’allier avec leurs anciens ennemis nationalistes sunnites pour lutter contre l’EII, le principal ennemi commun. L’Armée du Mahdi se retirant provisoirement des hostilités, la situation redevient alors un problème compliqué et à deux corps : « tous contre l’EII ». Avec une telle masse critique, l’EII est réduit et presque détruit en 2008, tandis que l’action de la cette « mégacoalition » se reporte sur l’Armée du Mahdi qui accepte de déposer les armes. La guerre est finie pour un temps et les Américains peuvent effectivement se retirer « en bon ordre » deux ans plus tard.

En 2015, la guerre en Syrie est un problème à quatre corps locaux : l’État et ce qu’il lui reste d’instruments régaliens, la coalition iranienne, la disparate rébellion et l’État islamique. À ces acteurs locaux, il faut ajouter Israël et la Turquie qui interviennent régulièrement militairement dans le pays, les pays arabes sponsors et enfin les puissances occidentales. On se trouve manifestement en présence d’une des guerres mosaïques parmi les plus complexes de l’histoire. Le conflit dure, car il est plein de rétroactions. Chaque offensive victorieuse d’un camp est en effet compensée immédiatement par un renfort qui rétablit l’équilibre des forces.

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