Un garçon à tout prix ? Les conséquences de la masculinisation démographique

Il semble donc difficile de relier de manière mécanique l’ampleur de la masculinisation démographique en cours à des phénomènes mesurables à l’échelle géopolitique internationale. L’impact de cette masculinisation démographique est pourtant indubitable en Inde ou en Chine, mais les études de terrain en disent sans doute plus que les spéculations un peu hors-sol des politologues ou des économistes (7). Les déséquilibres ont un impact à une échelle avant tout locale : il concerne les groupes défavorisés qui, hypergamie (la tendance qu’ont les femmes d’épouser des hommes d’un statut supérieur au leur) oblige, voient nombre d’épouses potentielles leur échapper, car elles préfèrent épouser un plus riche. Cela rappelle plus près de nous une situation encore récemment décrite par Raymond Depardon : celle des paysans français lors des Trente Glorieuses, condamnés au célibat quand les villageoises partirent en ville épouser des ouvriers. Car le marché matrimonial est un phénomène de tri social impitoyable en Asie où les alliances, une fois libérées de la contingence des prescriptions astrologiques ou de castes et de clans, se sont progressivement individualisées sur des bases étroitement économiques. Des ajustements restent possibles à la marge, en se mariant plus tard ou en faisant venir des épouses de régions lointaines, voire de l’étranger. Mais les hommes défavorisés pour des raisons de patrimoine, de revenus, de handicap, de groupe social ou de lieu de vie, qui parvenaient sans difficulté à se marier dans le passé, se retrouvent particulièrement vulnérables sur le marché matrimonial compétitif d’aujourd’hui et les plus déshérités d’entre eux en sont graduellement exclus. Privés d’avenir familial, ils deviennent ainsi victimes d’une nouvelle discrimination sociale, celle de faire partie du groupe croissant des célibataires incapables de trouver une épouse et de fonder une famille. Leur marginalité sociale d’hommes moins instruits, vivant dans des régions reculées ou issus de groupes de bas statut, les prive de toute capacité de protestation et ce drame humain ne fait aucun bruit. Les sociétés en croissance rapide que sont la Chine et l’Inde n’ont en effet que peu de respect pour les laissés-pour-compte du développement, prisonniers d’un système de normes foncièrement patriarcales hérité d’une autre ère.

Ce que l’on observe donc dans les pays à surplus d’hommes, c’est un accroissement des compétitions entre jeunes hommes sur le marché matrimonial. Il présente parfois des effets positifs comme en matière d’investissement en capital humain, d’épargne, de tolérance face aux nouvelles formes d’union ou de remise en cause du système traditionnel du mariage. Mais la détresse sociale et psychologique des millions de célibataires involontaires parmi les groupes vulnérables demeure aujourd’hui politiquement inaudible. On ne voit encore nulle part émerger de mouvements leur donnant un écho politique, à la différence des protestations populistes qui ont émergé des couches sociales menacées par les contrecoups de la globalisation en Europe ou aux États-Unis. Aucun des leaders typiquement masculinistes ayant récemment émergé du Brésil aux Philippines ou aux États-Unis n’est apparu dans les pays à majorité masculine. Les effets géopolitiques de ces déséquilibres démographiques restent donc aujourd’hui encore imperceptibles en dépit du volume considérable des déséquilibres démographiques.

Notes

(1) Une présentation plus détaillée de ces phénomènes se trouve dans C. Z. Guilmoto, « La masculinisation des naissances. État des lieux et des connaissances », Population, 70 (2), 2015, p. 201-264. Voir également B. Manier, Quand les femmes auront disparu : l’élimination des filles en Inde et en Asie, Paris, La Découverte, 2006.

(2) A. Sen, « More than 100 million women are missing », The New York Review of Books, 37(20), 1990, p. 61-66.

(3) J. Bongaarts et C. Z. Guilmoto, « How many more missing women ? Excess female mortality and prenatal sex selection, 1970 – 2050 », Population and Development Review, 41(2), 2015, p. 241-269.

(4) V. M. Hudson et A. Den Boer, Bare branches : The security implications of Asia’s surplus male population, MIT Press, 2004.

(5) Voir par exemple ce blog de la Banque mondiale : http://​blogs​.worldbank​.org/​d​e​v​e​l​o​p​m​e​n​t​t​a​l​k​/​y​o​u​t​h​-​b​u​l​g​e​-​a​-​d​e​m​o​g​r​a​p​h​i​c​-​d​i​v​i​d​e​n​d​-​o​r​-​a​-​d​e​m​o​g​r​a​p​h​i​c​-​b​o​m​b​-​i​n​-​d​e​v​e​l​o​p​i​n​g​-​c​o​u​n​t​r​ies

(6) Ce resserrement du marché matrimonial est plus connu sous le nom anglais du « marriage squeeze ».

(7) R. Kaur (dir.), Too many men, too few women : Social consequences of gender imbalance in India and China, Orient BlackSwan et Sharada, 2016. S. Srinivasan et S. Li (dir.), Scarce Women and Surplus Men in China and India : Macro Demographics Versus Local Dynamics, Springer, 2017.

Légende de la photo en première page : Le 4 mars 2018, à Pushkar, une fille au visage couvert se rend à son mariage, selon la tradition musulmane indienne. Alors que l’Inde est avec la Chine l’un des pays qui manque le plus de femmes, l’impact sur le marché matrimonial est palpable. Si un rapport ministériel indien du National Crime Records Bureau a révélé qu’en 2016 un total (probablement sous-évalué) de 33 855 personnes ont été enlevées pour un mariage, il convient de rappeler que le trafic de femmes à marier a été pendant des siècles un marché florissant dans les États de l’Haryana, du Pendjab et du Rajasthan. (© Shutterstock/Maksimilian)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°51, « La démographie : un enjeu géopolitique majeur », Juin-Juillet 2019.

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