De la puissance aérienne dans la stratégie militaire – hommage à Colin Gray (1943-2020)

Nous observons actuellement l’émergence d’une nouvelle génération d’appareils : PAK-FA en Russie et en Inde, J-20 en Chine, F-35 aux Etats-Unis. Derrière cette évolution, il existe un débat entre la quantité et la qualité (laquelle est atteinte par des coûts plus élevés) et sur la façon d’atteindre l’équilibre entre les deux. Les forces aériennes américaines et européennes sont-elles condamnées à recevoir de moins en moins d’appareils ?

Cette question me ramène au propos de Martin van Creveld qui évoque le déclin et la chute de la puissance aérienne. Il n’y a pas de place pour débattre de l’impact négatif des coûts croissants des systèmes sur le volume d’acquisitions globales. Et bien évidemment, comme le nombre total d’acquisitions est diminué, le coût unitaire doit augmenter. Au final, le coût unitaire est tellement élevé que la valeur stratégique du système devient clairement discutable, pour ne pas dire mince. J’ai quatre réponses à cette préoccupation pressante. Premièrement, il est toujours plus facile de discuter le coût du système d’armes que sa valeur. Les coûts financiers sont connus et peuvent être anticipés – souvent mal mais c’est une autre question – alors que les estimations de la future valeur stratégique (réalisées sur la base des prévisions quant à la valeur militaire tactique et opérationnelle) doivent par nature être des conjectures. Donc le débat coûts versus valeur obtenue en contrepartie de l’argent dépensé fait preuve d’un parti pris intrinsèque contre l’acquisition de système. Comment pouvons-nous fournir aujourd’hui des données plausibles quant à la valeur militaire, stratégique et finalement politique (rendement de notre investissement national) qu’aura, disons, le F-35 dans vingt ans ? 

Deuxièmement, l’estimation des coûts n’est pas une science, quoiqu’en disent nombre de personnes. Non seulement il peut y avoir de véritables différences entre nos estimations éclairées, mais les chiffres relatifs aux coûts peuvent en plus différer nettement selon ce que nous choisirions d’inclure comme coûts pertinents et selon la durée d’utilisation active du système que nous supposerions.

Troisièmement, le débat relatif aux programmes d’acquisition d’aéronefs prétendument inabordables, typiquement sans surprise, est tourné par chaque partie de sorte à privilégier sa propre position. Si la charge budgétaire apparait terriblement grande, alors laissez-nous apprivoiser ou tuer le système en insistant sur le fait que nous parlons tous de coûts financiers ! Les partisans du système insistent, ce qui n’est pas moins plausible, sur le fait que la valeur stratégique doit orienter la politique. Mais l’analyse stratégique n’est pas une science. La vérité objective ne peut être trouvée par aucune méthodologie connue. Si vous n’êtes pas d’accord avec cela, comment suggéreriez-vous d’établir la véritable valeur stratégique, qui soit prospectivement fiable, du F-35 pour les prochaines décennies ?

Le quatrième point, qui est de loin la principale raison pour laquelle l’essentiel du débat sur la prochaine génération d’aéronefs de combat n’est pas pertinent, tient au fait que la controverse sur le coût unitaire, notamment du F-35, a perdu de vue le véritable contexte stratégique. Pour expliquer : le programme F-35 peut ou non traverser une crise budgétaire, mais ce n’est pas le cas pour la puissance aérienne de manière générale. La supériorité aérienne n’est pas « une préoccupation d’hier », elle est et elle demeurera un impératif pour les succès terrestres. Le contrôle de l’air ne garantit pas la victoire au sol ou en mer, mais la perte de ce contrôle est quasi synonyme d’échec dans les autres milieux. La puissance aérienne évolue, mais ne suit pas la voie de la cavalerie. Si les aéronefs habités et pilotés sont abordables (une appréciation politique en quelque sorte), l’air doit encore être contrôlé, à des fins d’emploi, par d’autres moyens techniques – pour lesquels, heureusement, existent plusieurs alternatives partielles. La vérité stratégique est que dans les conflits d’aujourd’hui, l’exploitation du milieu aérien n’est pas discrétionnaire. Elle est littéralement essentielle. Différents systèmes d’armes, et même types d’armes, apparaissent et disparaissent, mais la nécessité d’opérer dans les airs (et de nier à l’ennemi cette liberté opérationnelle) est permanente. L’ère de la puissance aérienne va perdurer. Il est certain que si les aéronefs de combat habités et pilotés deviennent inabordables et/ou inefficaces d’un point de vue tactique, d’autres types d’appareils aériens les remplaceront. Le besoin stratégique est prédictible avec la plus grande confiance.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 26 mai 2012

Légende e la photo en première page : Colin Gray et James Mattis, alors secrétaire américain à la défense, à Londres en 2017. (© DoD)

Article paru dans la revue DSI n°83, juillet-août 2012.

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