Genre et féminismes dans la Tunisie postrévolutionnaire

Très touchées par le chômage et la baisse du pouvoir d’achat, les femmes sont aussi omniprésentes dans les luttes contre la cherté de la vie, pour le droit au travail et le développement dans les régions du sud et de l’intérieur, dans des mouvements mixtes le plus souvent, exceptionnellement non mixtes. La région de Kasserine a ainsi connu en 2016 un grand mouvement social au cours duquel des centaines de femmes et d’hommes ont occupé les sièges des délégations et du gouvernorat (lieux représentatifs du pouvoir local et régional), avant d’effectuer un sit-in parallèle devant le ministère du Travail, à Tunis. Des diplômées et des non-diplômées, célibataires, divorcées ou mariées, avec ou sans enfants, ont pris part au sit-in, seules ou le plus souvent en compagnie d’autres membres de la famille ou du voisinage, réclamant le droit à des ressources stables pour elles-mêmes, leurs enfants et/ou leurs parents. Des enjeux de masculinité constituent les ressorts de l’engagement des hommes : mettre fin à un célibat subi, acquérir une autonomie économique par rapport à leurs parents afin de subvenir à leurs dépenses et à celles de la famille qu’ils espèrent fonder. Si les rapports de genre structurent ce mouvement social, la division sexuée du travail est la moins défavorable aux femmes engagées dans les localités où les mobilisations ont été, depuis la révolution, massives et intensives (4).

Un an plus tard, en juin 2017, à Menzel Bouzaiène, autre ville où les taux de chômage sont très élevés, un mouvement non mixte d’une trentaine de femmes de milieux populaires a perduré pendant plusieurs mois. Initialement engagées en mixité, pour le droit au travail, elles se sont organisées en non-mixité pour effectuer un sit-in au siège de la délégation. Elles ont nommé leur mouvement « Je ne me tairai pas ! », en réponse à la réassignation dont l’une d’elles a fait l’objet quand un homme a tenté de lui couper la parole, alors qu’elle s’exprimait au cours d’une assemblée : « Tais-toi ! ». Militant à la fois avec et contre les hommes de leur région et de leur classe sociale, ces femmes ne se définissent pas nécessairement comme féministes et sont distantes à l’endroit des revendications des associations féministes tunisoises, dont elles estiment les préoccupations et les intérêts éloignés des leurs.

En dépit des désillusions résultant du décalage entre, d’une part, les aspirations que la révolution a fait naître et, d’autre part, les conditions matérielles de vie, les résistances collectives se poursuivent. Coûteuses, elles aboutissent parfois à la satisfaction des revendications. Ainsi en est-il de la grève de la faim de deux femmes de milieux populaires, Sonia Jebali et Besma ­Mahmoudi, à Tunis, en juin et juillet 2019. La première avait coconduit, entre 2012 et 2014, une lutte d’ouvrières dans une ­filiale d’une multinationale française, une usine employant majoritairement des femmes astreintes à des heures supplémentaires non payées, en proie au harcèlement sexuel de la direction et des cadres, au sexisme et au racisme quotidiens. Réclamant un emploi dans la fonction publique, les deux femmes n’ont cessé leur grève de la faim que lorsqu’une promesse d’embauche dans une municipalité leur a été faite. Le succès de cette lutte ne doit pas pour autant masquer la raréfaction des ressources de l’État et les effets néfastes des politiques néolibérales, qui exacerbent des dynamiques de genre contradictoires.

Des dynamiques de genre contradictoires

Comme dans d’autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient, l’État a longtemps été en Tunisie le principal employeur. De l’indépendance, en 1956, jusqu’au milieu des années 1970, l’accès à la fonction publique qui couronnait le passage par le lycée et l’université a permis le développement des classes moyennes salariées. De nombreuses femmes, quoique principalement originaires de Tunis, du Sahel et de Sfax, ont pu convertir leur capital scolaire en ressources économiques stables, bien que la fonction publique soit, comme les autres secteurs, structurée par le plafond de verre qui réserve les postes les plus valorisés et rémunérés aux hommes. Commencée avant 2011, la dégradation de la conjoncture économique s’accentue par la suite. L’État social accroît son désengagement, en partie pour répondre aux conditionnalités des bailleurs de fonds imposant des restrictions budgétaires. Ses possibilités protectrices sont annihilées par une dette aux effets « boule de neige » qui représente le plus gros poste budgétaire, loin devant celui du ministère de la Santé, ainsi que par le maintien d’une fiscalité favorisant les entreprises offshore exportatrices, détenues par des Européens. La loi de 1972 exonère en effet ces entreprises d’impôt pendant les dix premières années. À la détérioration de la qualité des services publics (éducation et santé) s’ajoutent l’accroissement du chômage et l’inflation paupérisant les classes moyennes et populaires.

Les effets du retrait de l’État sur les rapports de genre sont, faute d’enquête à ce sujet, mal connus, mais les manifestations de la pauvreté sont visibles dans le renforcement du phénomène de femmes sans abri, seules ou avec enfants, dans les rues des centres urbains. L’effritement des ressources matérielles des classes moyennes et populaires peut sans doute expliquer l’augmentation du nombre de plaintes de femmes victimes de violences. Entre janvier et juillet 2019, le ministère de la Justice a enregistré 40 000 dépôts de plaintes de femmes victimes de violences, pour la plupart intrafamiliales et intraconjugales, selon une tendance croissante à moyen terme. Deux interprétations complémentaires de ce phénomène sont possibles. Cette hausse peut d’abord refléter un changement des comportements des victimes. Considérant davantage la violence, même lorsqu’elle est commise par des proches, comme illégitime, les femmes qui la subissent feraient plus fréquemment la démarche de porter plainte. Les modifications des perceptions et des comportements des femmes peuvent résulter de la grande politisation des atteintes à la dignité depuis 2011, parmi lesquelles les violences contre les femmes. L’adoption de la loi-cadre sur les violences contre les femmes a été précédée de nombreuses manifestations féministes, dont une longue mobilisation pour la criminalisation du viol entre 2012 et 2014. Organisée en soutien à une jeune femme violée par deux policiers, elle a été l’occasion pour les féministes de réclamer une réforme du Code pénal, pour que le viol soit considéré comme un crime contre la personne et non contre le groupe familial.

Cependant, il est aussi probable que les violences exercées contre les femmes aient elles-mêmes augmenté sous l’effet des contradictions du contexte postrévolutionnaire. La révolution a été l’expression d’aspirations à la dignité de ceux et celles qui occupent des positions dominées, en l’occurrence les femmes et les jeunes, et ce dans de multiples sphères sociales. Les couples et les familles ont été traversés, voire secoués, par la revendication de dignité et la remise en cause des rapports de sexe et des rapports intergénérationnels. L’exercice, par les hommes, des violences sexistes (et sans doute aussi commises par les adultes contre les enfants) a probablement constitué une façon de réassigner les femmes à leur place et de défendre leurs intérêts qui ont semblé plus que jamais menacés. Et ce d’autant que la dégradation des conditions matérielles de vie ont privé, de fait, ces dernières, de l’autonomie recherchée. Par ailleurs, si le patriarcat constitue un système d’exploitation relativement indépendant de la pauvreté, la croissance du chômage et le resserrement de la contrainte budgétaire exacerbent les rapports de sexe dans les couples et les familles. L’appauvrissement rend plus difficile la conformation aux rôles sociaux attendus, aux normes de féminité et de masculinité, comme celles de la « femme nourricière », éduquant et soignant ses enfants, et de l’homme pourvoyeur de ressources financières.

L’aspiration à l’autonomie et à des ressources matérielles alimente l’émigration de jeunes femmes seules. Celles qui disposent de conditions convenables franchissent les frontières dans des circonstances non périlleuses, en tant qu’étudiantes ou salariées, vers les pays européens ou les États-Unis, accentuant un phénomène structurel lié à l’investissement par les familles des différentes couches de la bourgeoisie dans la scolarité de leurs enfants. Avec la raréfaction des emplois dans la fonction publique et les restrictions à l’immigration en Europe, un nouveau phénomène s’est développé ces dernières années : l’émigration, négociée avec les familles, vers les monarchies du Golfe, de femmes diplômées du supérieur, qui ont embrassé les métiers d’institutrice, de professeure, ou d’infirmière.

Si ce phénomène n’est pas nouveau, la révolution l’a probablement renforcé. Cette dernière s’est en effet accompagnée d’une mobilité accrue de femmes et d’hommes, tant à l’intérieur du pays, entre les différentes régions, qu’au niveau transnational. Les modes de sociabilité et les pratiques d’occupation de l’espace urbain portent également la marque de l’événement révolutionnaire. Ce moment inédit a été l’occasion pour les femmes d’affirmer comme légitime leur présence dans des espaces auparavant perçus comme masculins, tels les cafés, du moins dans les grands centres urbains, transformés, comme d’autres espaces, en agoras. Elles y ont négocié leur place en prenant publiquement la parole, et en tractant et affichant leurs (in)certitudes politiques, leurs visions de l’événement et de l’avenir.

Notes

(1) Ilhem Marzouki, Le mouvement des femmes en Tunisie au XXème siècle, Maisonneuve & Larose, 1993.

(2) Sélima Kébaïli, « Expérience de la répression et mobilisations de femmes dans la Tunisie post-révolution », in Archives de sciences sociales des religions no 181, 2018, p. 121-140.

(3) Abir Kréfa, « Le mouvement LGBT tunisien : un effet de la révolution ? », in Ethnologie française no 174, 2019, p. 243-260.

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