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La renaissance de l’« armée des sables ». Succès et défis des forces armées mauritaniennes

Une stratégie de contre-guérilla adaptée à la sous-région

Si les efforts de modernisation ont été importants, l’armée mauritanienne n’a pour ainsi dire pas augmenté ses effectifs. Les forces terrestres représentent moins de 20 000 hommes en excluant la gendarmerie. Cela semble peu, mais représente un taux d’enrôlement assez élevé au regard de la population du pays (3,7 millions d’habitants en 2018). Par comparaison, le Niger et le Mali ont moins de la moitié de troupes pour des populations cinq à six fois plus nombreuses. Dans un Sahel en proie à la déstabilisation terroriste, contrôler un territoire de plus d’un million de kilomètres carrés et possédant 2 200 kilomètres de frontière commune avec le Mali est un défi majeur pour l’« armée des sables ». La RIM s’en sort pourtant bien grâce à une approche à la fois politique, culturelle et militaire spécifiquement adaptée à la région.

Confrontée à la radicalisation terroriste sur son territoire et au sein des armées, la Mauritanie a riposté prioritairement sur le terrain des perceptions et de l’influence. République islamique depuis l’indépendance en 1960, le pays revendique un islam à la fois rigoureux et tolérant. Face à la propagande djihadiste, le gouvernement a amélioré et uniformisé la formation d’imams officiels. L’objectif est de contrer les appels à la lutte armée de certains religieux en leur opposant un contre-­discours, au contenu théologique plus abouti et pacifique (17). De plus, pour éviter les dissensions internes et favoriser l’unité nationale, l’armée mauritanienne se veut plus multiethnique. Dans cette société traditionnelle marquée par les clivages culturels et l’esclavage (17), l’essentiel des officiers étaient des Maures blancs ou « beïdanes » il y a quelques années encore. On y trouve maintenant plus fréquemment des Maures noirs ou « haratins », voire des Négro-Mauritaniens, même s’ils sont encore très rares dans la haute hiérarchie (18). Outre apporter une plus grande justice sociale et favoriser la cohésion nationale (19), cette politique inclusive du recrutement des cadres militaires a pour but d’éviter que les djihadistes n’exploitent la fibre identitaire pour nourrir leur propagande.

Sur le plan sécuritaire, la priorité opérationnelle s’est portée sur la sécurisation des frontières, notamment avec le Mali. Pour éviter toute nouvelle intrusion de GAT sur son territoire, la Mauritanie s’est appuyée sur les caractéristiques naturelles, mais aussi culturelles de la région. La stratégie retenue est typiquement sahélienne, conçue localement et adaptée à une situation locale et spécifique. Les frontières mauritaniennes sont en effet particulières : tracées « au cordeau » à l’indépendance, elles s’appuient rarement sur des caractéristiques physiques du terrain et sont donc peu visibles pour le voyageur. Bien qu’elles traversent des régions extrêmement arides à l’est, elles sont des lieux traditionnels de passage de populations et de marchandises, pour le commerce licite comme pour toutes sortes de trafics. Le choix a donc été fait de contrôler essentiellement les routes transfrontalières, ces pistes reliant les points d’eau, utilisées depuis des siècles et bien connues des populations locales. Le reste, c’est-à‑dire une vaste bande désertique de 850 kilomètres sur 250, où « une personne honnête n’a aucune raison valable de circuler (20) », est interdit. Dans cette « zone rouge », tout individu surpris par l’armée est systématiquement appréhendé ou neutralisé (21).

Pour faciliter le contrôle de zone, la RIM a créé huit Groupements Spéciaux d’Intervention (GSI) affectés à la lutte contre les GAT et à la surveillance des frontières. Ces commandos d’environ 200 hommes ont été solidement entraînés, notamment par les forces spéciales françaises. Ils sont également bien équipés, avec des véhicules 4 × 4 armés de mitrailleuses lourdes et adaptés à la guerre du désert (22). Pour lutter contre les djihadistes, ils en ont adopté les modes d’action : effort sur le renseignement pour déceler les groupes, déplacement en sûreté pour les approcher et regroupement au dernier moment pour bénéficier de la brutalité des feux. Pour favoriser leur mobilité, les GSI disposent d’une autonomie logistique remarquable en eau, vivres, carburant et munitions. À l’instar de l’ennemi qu’ils traquent, ils sont ainsi capables de « nomadiser » durant des jours dans le désert sans ravitaillement. La coordination avec les moyens aériens est rudimentaire et se fait essentiellement par échanges radio, mais elle est suffisante pour permettre aux petits avions mauritaniens de déceler les pick-up suspects et d’orienter les GSI au sol. Les forces mauritaniennes ne disposant pas de moyens modernes pour assurer un appui aérien au contact (Close Air Support) dans des conditions optimales, l’aviation frappe surtout les éléments djihadistes isolés, en infiltration ou en fuite.

La RIM semble donc avoir mis les moyens et tiré le meilleur parti de sa singularité géographique et culturelle pour mettre en place une stratégie sécuritaire globale et adaptée. Surtout, son combat contre le djihadisme a l’avantage d’être conduit essentiellement par les acteurs locaux, qui connaissent le terrain, les cultures et les peuples, et qui sont donc plus à même de recueillir et d’interpréter le renseignement humain, probablement le bien le plus précieux face à un ennemi irrégulier. Fière et sûre de son modèle, la Mauritanie est d’autant plus critique vis-à‑vis de son voisin malien qu’elle accuse souvent de laxisme. Elle affirme qu’elle n’hésitera pas à sortir de ses frontières pour faire valoir son « droit de poursuite » (23).

Les défis de l’« armée du désert »

Ayant gagné sa crédibilité sur le terrain dans la lutte contre l’ennemi djihadiste, l’armée mauritanienne a encore de nombreux défis à relever. Pour s’affirmer comme un membre à part entière du cercle restreint des armées modernes en Afrique, certains problèmes structurels devront être résolus, les mêmes qui paralysent bien souvent nombre d’armées locales. Indépendamment des questions budgétaires, c’est tout un système qu’il conviendrait de repenser, pour une meilleure gouvernance et une plus grande efficacité de l’appareil de défense. Il faudrait surtout que la RIM rassure ses partenaires, en faisant montre de plus d’investissement dans la construction de la sécurité collective de toute la sous-­région.

Malgré l’investissement consacré, la formation militaire reste un défi permanent, notamment du fait des barrières linguistiques du pays. Outre la persistance des rivalités ethniques, la population est partagée entre les enseignements francophones et arabophones. Traditionnellement, les Maures se tournent vers l’enseignement en arabe quand les Négro-Mauritaniens sont majoritairement scolarisés en français. Des politiques éducatives plus identitaires que pragmatiques ont massivement introduit l’arabe dans l’enseignement public. Ce phénomène a accentué la cassure, poussant les classes privilégiées vers les écoles privées francophones et provoquant une baisse sensible du niveau général du public (24). Étant à l’image de la population, les jeunes militaires arabophones sont donc les plus nombreux, les plus influents, mais les moins éduqués. Or, dans une armée qui veut développer son interopérabilité à la fois au sein du G5 Sahel, dans le cadre de l’ONU (25) ou en partenariat avec l’OTAN, la maîtrise des deux langues officielles de ces organisations – le français et l’anglais – est indispensable. C’est ainsi que la formation linguistique militaire se voit contrainte de développer simultanément la cohésion interne et l’interopérabilité multinationale. Cette politique très ambitieuse ne peut être conduite efficacement qu’avec un soutien interministériel.

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