La renaissance de l’« armée des sables ». Succès et défis des forces armées mauritaniennes

Pour faciliter le contrôle de zone, la RIM a créé huit Groupements Spéciaux d’Intervention (GSI) affectés à la lutte contre les GAT et à la surveillance des frontières. Ces commandos d’environ 200 hommes ont été solidement entraînés, notamment par les forces spéciales françaises. Ils sont également bien équipés, avec des véhicules 4 × 4 armés de mitrailleuses lourdes et adaptés à la guerre du désert (22). Pour lutter contre les djihadistes, ils en ont adopté les modes d’action : effort sur le renseignement pour déceler les groupes, déplacement en sûreté pour les approcher et regroupement au dernier moment pour bénéficier de la brutalité des feux. Pour favoriser leur mobilité, les GSI disposent d’une autonomie logistique remarquable en eau, vivres, carburant et munitions. À l’instar de l’ennemi qu’ils traquent, ils sont ainsi capables de « nomadiser » durant des jours dans le désert sans ravitaillement. La coordination avec les moyens aériens est rudimentaire et se fait essentiellement par échanges radio, mais elle est suffisante pour permettre aux petits avions mauritaniens de déceler les pick-up suspects et d’orienter les GSI au sol. Les forces mauritaniennes ne disposant pas de moyens modernes pour assurer un appui aérien au contact (Close Air Support) dans des conditions optimales, l’aviation frappe surtout les éléments djihadistes isolés, en infiltration ou en fuite.

La RIM semble donc avoir mis les moyens et tiré le meilleur parti de sa singularité géographique et culturelle pour mettre en place une stratégie sécuritaire globale et adaptée. Surtout, son combat contre le djihadisme a l’avantage d’être conduit essentiellement par les acteurs locaux, qui connaissent le terrain, les cultures et les peuples, et qui sont donc plus à même de recueillir et d’interpréter le renseignement humain, probablement le bien le plus précieux face à un ennemi irrégulier. Fière et sûre de son modèle, la Mauritanie est d’autant plus critique vis-à‑vis de son voisin malien qu’elle accuse souvent de laxisme. Elle affirme qu’elle n’hésitera pas à sortir de ses frontières pour faire valoir son « droit de poursuite » (23).

Les défis de l’« armée du désert »

Ayant gagné sa crédibilité sur le terrain dans la lutte contre l’ennemi djihadiste, l’armée mauritanienne a encore de nombreux défis à relever. Pour s’affirmer comme un membre à part entière du cercle restreint des armées modernes en Afrique, certains problèmes structurels devront être résolus, les mêmes qui paralysent bien souvent nombre d’armées locales. Indépendamment des questions budgétaires, c’est tout un système qu’il conviendrait de repenser, pour une meilleure gouvernance et une plus grande efficacité de l’appareil de défense. Il faudrait surtout que la RIM rassure ses partenaires, en faisant montre de plus d’investissement dans la construction de la sécurité collective de toute la sous-­région.

Malgré l’investissement consacré, la formation militaire reste un défi permanent, notamment du fait des barrières linguistiques du pays. Outre la persistance des rivalités ethniques, la population est partagée entre les enseignements francophones et arabophones. Traditionnellement, les Maures se tournent vers l’enseignement en arabe quand les Négro-Mauritaniens sont majoritairement scolarisés en français. Des politiques éducatives plus identitaires que pragmatiques ont massivement introduit l’arabe dans l’enseignement public. Ce phénomène a accentué la cassure, poussant les classes privilégiées vers les écoles privées francophones et provoquant une baisse sensible du niveau général du public (24). Étant à l’image de la population, les jeunes militaires arabophones sont donc les plus nombreux, les plus influents, mais les moins éduqués. Or, dans une armée qui veut développer son interopérabilité à la fois au sein du G5 Sahel, dans le cadre de l’ONU (25) ou en partenariat avec l’OTAN, la maîtrise des deux langues officielles de ces organisations – le français et l’anglais – est indispensable. C’est ainsi que la formation linguistique militaire se voit contrainte de développer simultanément la cohésion interne et l’interopérabilité multinationale. Cette politique très ambitieuse ne peut être conduite efficacement qu’avec un soutien interministériel.

De plus, les forces armées sont structurellement pénalisées, comme souvent en Afrique, par la faiblesse de la gestion des ressources humaines. L’établissement de statuts professionnels clairs et imposés à tous, le suivi impartial de la carrière, la primauté de la satisfaction des besoins de l’institution, sont très perfectibles. La qualité des cadres de contact est insuffisante, en raison notamment du faible niveau scolaire initial. Les sous-­officiers supérieurs, qui sont la colonne vertébrale d’une armée, souffrent d’un défaut chronique de formation et de sélection. Leur rôle de relais, d’exemple et de « mémoire » en est affecté, ce qui distend d’autant plus les liens entre des officiers, majoritairement beïdanes, et la troupe, plutôt haratine ou négro-mauritanienne. Enfin, malgré la revalorisation des soldes, le système bancaire étant rudimentaire et la monnaie non convertible, les rotations en missions ONU ou en formation OTAN sont les seuls moyens pour les militaires de mettre un peu d’argent de côté. Dans un système très centralisé où tout procède de la hiérarchie, il en ressort un effet presque pervers : l’autorité et la réputation du chef dépendent de sa capacité à « redistribuer la manne », c’est-à‑dire à envoyer ses subordonnés en opération ou en mission. De plus, sans chancellerie centrale moderne, l’avancement ou la formation du subordonné sont assujettis au bon vouloir de supérieurs bien placés, ce qui favorise les passe-­droits et le népotisme (26).

Outre ces problèmes structurels très sahéliens, la bonne volonté de l’armée mauritanienne est parfois mise en doute par ses partenaires, parfois déconcertés par ses positions quant aux opérations transfrontalières. Une pleine reconnaissance des mérites de l’« armée des sables » ne peut avoir lieu sans sa plus grande implication au sein de la force conjointe du G5 Sahel. La RIM est déjà incontournable au sein de l’organisation, notamment depuis que le général mauritanien Hanena Ould Sidi a remplacé le Malien Didier Dacko à sa tête (27). Pourtant, Nouakchott retarde la mise à disposition du bataillon qu’elle s’est engagée à fournir. Question de financements, en partie : décidés à la suite des attentats de Sévaré, la construction et le renforcement des nombreuses emprises de la force conjointe sont considérés comme prioritaires et retarderaient d’autant l’équipement et l’armement des unités (28). Question de priorité nationale aussi : pour les militaires mauritaniens, il n’est pas question d’envoyer au combat un bataillon sous-­équipé et sous-­formé. Sa mise à disposition ne se fera que lorsque sa montée en puissance sera terminée. Malheureusement, pour les soutiens européens, cette attitude est parfois jugée ambiguë, et n’incite pas à un financement rapide et sans contrepartie (29). Cette temporisation a jusque-là profité à la RIM, qui bénéficie des livraisons de matériel et d’actions de formation sans engager ses moyens. Elle nuit cependant à la crédibilité de toute l’organisation du G5 Sahel, à sa capacité d’action dans l’immédiat, et joue également avec les nerfs des bailleurs qui pourraient finir par se lasser.

En définitive, l’armée mauritanienne, disposant de ressources limitées et confrontée à une menace terroriste sur un territoire immense, a relevé le défi de la modernisation et a réussi à se réformer pour devenir l’une des alliées de premier plan dans la lutte contre les GAT au Sahel. Nonobstant les investissements financiers que l’État a consentis, c’est surtout une stratégie originale, reposant sur une approche globale et adaptée à un environnement géographique et humain singulier, qui permet aujourd’hui à Nouakchott de contrôler son territoire, avant, demain, de participer à la sécurité collective de toute la sous-­région. Quand la Mauritanie acceptera de prendre toute sa part dans les opérations communes de la force conjointe, son expérience du désert et la qualité de ses soldats en feront un adversaire redouté des terroristes, au Mali ou ailleurs.

Cependant, cette nouvelle réputation bien méritée ne doit pas faire oublier les limites structurelles de cette armée. À l’instar de nombre de pays sahéliens, il y a un réel besoin de gouvernance, de transparence, et une impérieuse nécessité de construire une unité nationale s’affranchissant des disparités ethniques ou linguistiques. Pour rassurer les soutiens internationaux indispensables – notamment les Européens –, la Mauritanie ne peut pas s’affranchir de démontrer ses avancées dans ces domaines ou du moins sa bonne volonté. L’engagement effectif d’un bataillon au sein de la force conjointe serait un bon signe. Toutefois, même si les bailleurs s’impatientent, rien ne presse pour ces guerriers du désert qui pensent que tout vient en son temps. Beaucoup a été fait et beaucoup reste à faire, mais les choses évoluent en Mauritanie comme la dune avance sous le vent : lentement, résolument, inexorablement.

Évolution des forces armées mauritaniennes entre 2008 et 2018
Comparaison des effectifs des forces armées des pays du G5 Sahel

Notes

(1) Entretiens avec des officiers français, 2018-2019. Voir aussi Hassina Mechaï, « G5 Sahel – Hanena Ould Sidi : nos priorités sont toutes les frontières », Le Point, mis en ligne le 17 juillet 2018, disponible sur www​.lepoint​.fr.

(2) En 2003 et 2004, des militaires avaient tenté de renverser Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya. Voir sur ce sujet « Échec d’un coup d’État en Mauritanie », Le Nouvel Observateur, 10 juin 2003, disponible sur www​.nouvelobs​.com.

(3) Alain Faujas, « Mauritanie : la renaissance d’une armée », Jeune Afrique, novembre 2017, disponible sur www​.jeuneafrique​.com.

(4) Notamment les attaques de Lemgheitu en juin 2005 et d’Al-Ghalawiya en décembre 2007.

(5) Le 6 août 2008.

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