Les frégates Admiral Gorshkov : le début du renouvellement de la flotte hauturière russe ?

La défense rapprochée des frégates Gorshkov est assurée par deux modules 3M89 Palash installés à l’arrière du navire et équipés chacun de deux canons à tir rapide de 30 mm. En outre, deux mitrailleuses sur pieds MTPU de 14,5 mm sont également implantées à hauteur de la passerelle et sont chargées d’assurer la protection contre les embarcations légères à courte distance. Et enfin, un hangar pouvant recevoir un hélicoptère Ka‑27 est installé vers la poupe.

Outre les radars utilisés par les armements, les frégates Gorshkov disposent d’un radar principal tridimensionnel 5P‑27 Furke‑4 d’une portée maximale de 130 km, installé au sommet de la mâture (pour ne pas entrer en conflit avec les autres) et employé pour la recherche et la détection à distance des cibles en surface et dans les airs avant que les autres radars ne prennent le relais pour leur acquisition. Pour la navigation, trois radars Pal-N sont employés, ces derniers étant implantés en haut de la mâture de part et d’autre du Furke‑4.

La détection des cibles sous-­marines est assurée par un sonar Zarya‑M positionné dans le bulbe d’étrave et couplé à un sonar traîné Vinyetka‑EM implanté à l’arrière du bâtiment. Enfin, les frégates disposent d’un système de guerre électronique 5P‑28 Prosvet‑M qui est composé de contre-­mesures antimissiles KT‑308‑5 et KT‑216, du système de brouillage KT‑28 ainsi que du système de brouillage optique 5P‑42 Filin.

Une mise au point délicate

La mise au point des frégates Gorshkov s’est révélée beaucoup plus complexe que ne l’avaient envisagé les ingénieurs russes. En effet, les nouveaux armements (et les radars associés) ainsi que les problèmes de motorisation ont fortement retardé la construction ainsi que l’homologation des navires. Si certains problèmes rencontrés proviennent notamment du déploiement de solutions techniques non éprouvées, d’autres ont pour origine des questions politiques indépendantes de la volonté des techniciens russes. Le premier problème rencontré concerne le système de défense antiaérienne Poliment-­Redut. En effet, le développement de ce nouveau système, dont les composants n’étaient pas encore tous testés, a pris beaucoup plus de temps que prévu, à tel point que les premières corvettes 20380 qui devaient en disposer n’ont pas pu être équipées. Il en fut de même avec les frégates Gorshkov, les problèmes rencontrés concernant les missiles emportés ainsi que les radars mis en œuvre pour les guider. Les tests du système se sont finalement achevés à la fin de 2018 pour une mise en service effective durant le premier semestre 2019 (13).

Le deuxième problème rencontré et non des moindres concerne la chaîne cinématique : comme indiqué auparavant, les frégates Gorshkov disposent d’une propulsion combinant moteurs Diesel produits en Russie et turbines à gaz produites en Ukraine. À la suite de la crise ukrainienne et de l’annexion de la Crimée en 2014, Kiev a décrété un embargo sur les exportations de matériels militaires vers la Russie. Ce faisant, la Russie se retrouvait dans une position délicate puisque son industrie n’avait jamais été en mesure de produire des turbines à gaz navales de fortes puissances. Par conséquent, un onéreux programme de substitution fut lancé, permettant au pays d’acquérir les capacités de production de certains matériels clés dont elle n’avait pas la maîtrise ; les turbines à gaz navales en faisaient partie. Le pays fut d’ailleurs contraint et forcé d’investir dans ce secteur, sinon il ne lui restait que la possibilité de la propulsion nucléaire (dont il maîtrise toute la chaîne) pour équiper ses bâtiments. La chaîne cinématique des frégates Gorshkov en subit directement les conséquences puisqu’il fallut attendre la mise au point de la variante « russifiée » avant de pouvoir poursuivre la construction des troisième et quatrième unités. La nouvelle chaîne cinématique, qui équipera tous les bâtiments à partir de l’Admiral Golovko, est toujours reprise sous le nom de M55R, mais les turbines à gaz UGT‑15000+ de Zorya-­Mashproekt sont remplacées par une nouvelle turbine à gaz développée par Saturn, la M90FR dont la première unité a été livrée en février 2019 (14). Elle développe une puissance équivalente à la version ukrainienne tout en étant légèrement plus économe en consommation et bénéficie d’une durée de vie allongée. Les réducteurs employés sont les nouveaux R055R, étroitement dérivés du modèle originel, mais produits en Russie.

Quel avenir ?

Dire que le développement des frégates Izd.22350 ne fut pas de tout repos serait un doux euphémisme : il n’aura pas fallu moins de douze ans à la Russie pour mettre en service une frégate d’un déplacement de 4 500 t, ce qui constitue très certainement d’un record en la matière. Certes, la construction navale russe a été fortement affectée par la disparition de l’URSS et l’éclatement du secteur entre plusieurs pays pas (ou plus) nécessairement prêts à collaborer entre eux, mais elle a également souffert de l’indécision chronique de ses dirigeants, de calendriers préétablis totalement irréalistes, d’un financement parfois très erratique ainsi que d’une concurrence entre grands chantiers navals pour le moins délétère. Les frégates Gorshkov sont le produit de cette époque : l’introduction simultanée de plusieurs nouveaux systèmes d’armements sur un nouveau design de navires de grande taille a fait que la construction navale russe a buté sur tous les écueils possibles. Entre son « réapprentissage » de la construction de navires de fort déplacement et le besoin de déverminer les nouveaux systèmes mis en œuvre, il était inscrit dans les astres que la tâche allait s’avérer dantesque – ce qui fut effectivement le cas –, surtout pour un secteur qui est notoirement inefficace en ce qui concerne les délais de production en comparaison avec ceux d’autres pays.

Néanmoins, il semble que les Russes ont fait preuve d’un peu de réalisme dans ce projet. Voyant que le retard s’accroissait de manière quasi exponentielle, la décision fut prise de mettre rapidement sur cale une série de six frégates « moins modernes », mais basées sur un design éprouvé exporté en Inde (les Izd.11356 Talwar) et adapté aux besoins russes : les frégates Admiral Grigorovich (Izd.11356M), le but étant de disposer d’une « sortie de secours » en cas d’échec de la mise au point des frégates Admiral Gorshkov. Ironie du sort, la production des frégates Admiral Grigorovich a été limitée à trois unités en raison de l’impossibilité pour la Russie d’acquérir les turbines à gaz ukrainiennes prévues pour équiper les trois unités produites, mais non achevées. Bien que le projet ait eu une genèse pour le moins troublée, il semble que la marine russe ait enfin ( !) défini ses besoins et établi un plan relativement clair et crédible en matière de construction navale :

• passage des frégates Gorshkov à 24 lanceurs UKSK ;

• lancement des frégates agrandies Izd.22350M Super-­Gorshkov.

La première étape de ce plan s’est concrétisée le 23 avril 2019 (15) avec la mise sur cale de deux frégates Gorshkov supplémentaires au sein du chantier naval Severnaya Verf, en présence du président russe. Ces deux frégates, qui répondent aux noms d’Admiral Amelko (16) (numéro de série 925) et Admiral Chichagov (17) (numéro de série 926) différeront de leurs prédécesseurs par l’emport de 24 cellules UKSK en lieu et place des 16 UKSK des quatre premières unités produites. Cet accroissement de l’emport devrait déboucher en théorie sur une légère augmentation de la taille du bâtiment bien que ceci ne soit pas encore confirmé. Ces deux navires devraient (conditionnel de rigueur) rejoindre la marine russe à l’horizon 2025.

La deuxième étape table sur une version retravaillée et significativement agrandie de la frégate Gorshkov : la « Super-Gorshkov » (Izd.22350M). Cette nouvelle version, dont le design devrait être achevé d’ici à la fin de l’année, aurait un déplacement augmenté à 7 000 t (on passerait donc de la catégorie frégate à la catégorie destroyer) et son nombre d’UKSK passerait à 48 unités (18). La marine russe envisagerait l’acquisition de pas moins de douze unités de ce type, ce qui lui permettrait de renouveler sa flotte hauturière héritée de l’URSS. En outre, la construction de tels bâtiments pourrait ne plus être l’apanage de Severnaya Verf, mais être répartie entre plusieurs chantiers navals. Une unité tête de série devrait être mise sur cale après la fin de la mise au point du design définitif, pour une mise en service à l’horizon 2027. Information intéressante au sujet de cette nouvelle classe de navires, elle devrait se caractériser par l’installation d’un système de tir unique à tous les systèmes embarqués (offensifs et défensifs) ; ce qui, finalement, ne serait que la transposition par la Russie du système Aegis américain.

Il reste maintenant à voir ce qu’il en sera concrètement : la Russie n’a jamais été avare en déclarations dithyrambiques à propos de sa flotte, celles-ci n’étant pas nécessairement suivies d’effets concrets. Malgré tout, disposant de briques technologiques rodées, de la capacité de produire des turbines à gaz de construction nationale, ayant modernisé ses principaux chantiers navals, la Russie a toutes les cartes en main pour construire dans de bonnes conditions de nouveaux navires hauturiers aptes à assurer le remplacement de sa flotte historique héritée de l’URSS et, qui sait, passer ensuite à l’étape supérieure avec un nouveau croiseur tel que le Lider (Izd.23560), sur lequel la Marine et la presse locale reviennent à rythme régulier. Tout dépendra des moyens qui seront alloués pour y arriver, mais il est clair que cette étape n’aurait pas été possible sans la frégate Admiral Gorshkov.

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