L’archéologie : un enjeu pour l’avenir d’un pays au passé millénaire

L’Afghanistan est une nation où les archéologues peuvent s’investir sans compter. Mais à travers eux, ce sont plusieurs puissances étrangères qui, jouant la carte de la diplomatie culturelle, contribuent à révéler, au gré des fouilles menées, l’histoire du pays. Archéologie et volonté politique sont donc rarement dissociables dans cet État pour lequel les questions de la construction et de la reconstruction d’une identité nationale se sont posées plus d’une fois.

À la fin du XIXe siècle, l’Afghanistan reste une contrée fermée à toute présence étrangère. Le peu que l’on en sait est rapporté par quelques voyageurs intrépides. En effet, le pays s’est refermé à partir de la première guerre anglo-afghane (1839-1842) ; seuls quelques officiers britanniques pouvaient s’y rendre, témoignant des sites qu’ils visitaient. Leur séjour contribue au développement des connaissances cartographiques et géographiques davantage qu’à celui de la documentation archéologique. L’indépendance de l’Afghanistan est proclamée le 8 août 1919, à la suite de la signature du traité de Rawalpindi avec le Royaume-Uni. Le pays des années 1920, sous le règne d’Amanullah Khan (1919-1929), se veut acquis aux idées du progrès moderne telles que les Européens les conçoivent. Le gouvernement s’applique ainsi à mettre en place des structures administratives modernes et à changer les mentalités.

Un monopole français sur l’archéologie

Le 9 septembre 1922, est signée entre Paris et Kaboul une convention établissant la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA). Dans un climat de méfiance vis-à-vis des Britanniques et de leur politique étrangère et coloniale, la France bénéficie d’un prestige lié à son soutien au mouvement nationaliste turc. De nombreux cadres modernistes musulmans fréquentent en outre les lycées français du Caire et d’Istanbul, et les musées de Beyrouth, de Damas et d’Alep, en cours de création à l’initiative française, ajoutent à la réputation des travaux archéologiques français en Égypte, au Liban et en Syrie. Enfin, la France est présente dans la Perse voisine, où elle a depuis 1896 le monopole des fouilles.

Selon le texte de la convention, le gouvernement afghan délègue pour trente ans à la France le droit exclusif de prospecter et de fouiller sur l’ensemble du territoire afghan, renouvelable par commun accord. À l’exception des objets en or et en argent qui reviennent de droit à l’Afghanistan, mais que la France peut éventuellement acheter, les trouvailles des fouilles sont partagées entre les deux parties. Une clause prévoit toutefois que les objets uniques par leur forme ou leur date, de même que ceux formant un ensemble unique, restent propriété du gouvernement afghan. La convention reconnaît à ce dernier le droit de concéder à d’autres savants étrangers la fouille de sites où la DAFA n’a pas l’intention de travailler d’ici à cinq ans. L’entretien des lieux est à la charge des autorités afghanes. La première mission de l’institution est de trouver les traces d’Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.) et de l’hellénisme qui lui est associé ; sur ce point, les fouilles de Balkh, identifié comme site prometteur, sont décevantes. Les travaux de la DAFA entre 1922 et 1942 sont cependant nombreux quoique de courte durée.

Ces fouilles enrichissent les collections afghanes et celles du musée Guimet à Paris, où la DAFA a son siège officiel ; une salle consacrée aux sites de Hadda et de Païtava y est inaugurée en février 1929, enrichie d’œuvres provenant de Bamiyan en 1930. À Kaboul, le Musée national d’Afghanistan est inauguré en 1931 dans le bâtiment qui l’abrite toujours actuellement. Les activités de la DAFA s’arrêtent durant la Seconde Guerre mondiale.

Une volonté afghane d’autonomie

Dès les débuts de la recherche en Afghanistan, certains chercheurs afghans s’y sont impliqués. En 1942 est créé le journal Aryana, publiant en persan et en pachto, puis en 1946, la revue Afghanistan, avec des articles en anglais, en français, voire en italien. Le monopole des fouilles accordé à la DAFA est renouvelé en 1952, mais modifié sur deux points : possibilité pour d’autres équipes étrangères de fouiller en Afghanistan et transfert du siège de la DAFA de Paris à Kaboul, celle-ci devenant une mission permanente. Les autorités afghanes souhaitent en effet qu’elle tienne lieu de service des antiquités, et priorité lui est donnée pour la publication des trouvailles fortuites.

La DAFA s’adapte donc à l’évolution des structures administratives afghanes, associant des archéologues locaux à ses fouilles. Certains sont aussi envoyés en France pour y poursuivre leurs études. L’accent est mis sur l’archéologie de la période islamique avec les fouilles de Lashkari Bazar (1949-1952) et la découverte du minaret de Jam en 1957, ainsi que des périodes pré ou protohistoriques avec les fouilles de Mundigak (1951-1958). Il s’agit toutefois aussi d’achever les opérations lancées avant guerre à Begram, des restaurations au Musée national ou des publications. Quelques campagnes sont également menées à Balkh, l’objectif étant une fois encore de trouver la ville hellénistique.

Les richesses de l’histoire afghane

La priorité concédée de travailler sur les découvertes fortuites entraîne à partir de 1951 la fouille du site de Surkh Kotal. La DAFA y est dès lors accaparée par des campagnes pluriannuelles. Les publications se font dans des revues françaises, mais aussi, signe d’une coopération archéologique internationale naissante, dans des revues anglophones. Des chercheurs étrangers sont par ailleurs invités à participer aux travaux de la DAFA.

L’ouverture à des missions autres que françaises s’applique à l’ensemble des champs patrimoniaux, intégrant la restauration des œuvres et la préservation des monuments archéologiques. Les grandes directives énoncées par l’UNESCO à partir de 1960 confortent cet élargissement. L’Afghanistan n’ayant pas les finances nécessaires et la France n’étant pas tenue de préserver les sites aux termes de la convention, d’autres pays saisissent l’occasion. En Italie existait depuis 1933 l’Istituto italiano per il Medio ed Estremo Oriente (IsMEO), ayant pour objet l’étude des grandes civilisations du continent asiatique. Dans les années 1950, il lance des missions archéologiques à l’étranger, au Pakistan en 1955, en Iran en 1959. La mission italienne en Afghanistan, créée en 1957, se voit confier la région de Ghazni. Des restaurateurs italiens sont par ailleurs envoyés au musée de Kaboul travailler sur les collections. L’intérêt marqué du Japon pour l’histoire du bouddhisme sous-tend l’arrivée en 1959 d’une mission de l’université de Kyoto, dont les travaux portent sur plusieurs sites ­bouddhiques d’Afghanistan. Quant aux missions américaines, elles se consacrent dès les années 1950 aux périodes préhistoriques et de l’âge du bronze.

L’Institut national d’archéologie et les premières missions afghanes

Les années 1960-1982 voient plusieurs gouvernements se succéder par la force. En 1963 est instaurée une monarchie constitutionnelle. La volonté d’une économie planifiée entraîne une coopération technique étrangère plus importante, dont l’acteur majeur est l’URSS, mais le pays s’enlise dans des problèmes économiques et les dissensions sociales augmentent. À la suite d’un coup d’État, la république est proclamée le 17 juillet 1973. Une partie des communistes afghans s’y rallie. L’assassinat du président Mohammad Daoud Khan en avril 1978 et des réformes radicales visant à moderniser le pays provoquent un autre renversement. Les troupes soviétiques envahissent l’Afghanistan en décembre 1979.

Concernant l’archéologie, l’abandon tacite par la France en 1965 du partage des découvertes et la création en 1966 de l’Institut national d’archéologie (INA) marquent une rupture dans les pratiques, aboutissement logique de la volonté afghane d’une autonomie en matière de décision et de gestion de son patrimoine. Sur le terrain, l’INA lance dès 1966 à Hadda sa première campagne ; plusieurs suivront jusqu’en 1982. Une mission d’étude est aussi menée à Bamiyan en 1974, ainsi que des fouilles à partir de 1981 sur le site bouddhique de Tepe Maranjan à Kaboul.

Dans ce contexte, la DAFA n’est plus tenue de prendre en charge des fouilles de sauvetage, ni d’expertiser et de publier les découvertes fortuites. La convention renouvelée en 1952 est de facto caduque ou inapplicable. Les archéologues français articulent dès lors leurs travaux autour de deux projets : les fouilles du site hellénistique d’Aï Khanoum, qui mobilisent presque exclusivement la DAFA (1965 à 1978), d’importantes prospections en Bactriane orientale de 1974 à 1978 et la fouille de Shortugaï (1976 à 1978). Les missions étrangères se multiplient tout en s’inscrivant dans un cadre désormais défini : un site identifié, fouillé pour une durée maximale de cinq ans et allant de pair avec la restauration d’un monument. Les Italiens, les Américains et les Japonais restent présents dans les régions sur lesquelles ils se sont investis. Mais viennent s’ajouter des missions allemandes, soviétiques, indiennes, et britanniques.

L’intervention de l’Armée rouge met fin aux opérations de terrain en 1979. Les structures administratives de l’Afghanistan s’alignent sur le modèle soviétique : une Académie des sciences chapeaute désormais l’INA et le Musée national. En 1980, une loi sur les antiquités met fin à toute idée de partage des découvertes archéologiques. Le matériel des diverses fouilles est remis au Musée national. La DAFA y concentre alors son activité : réorganisation des salles d’exposition, création d’un laboratoire de restauration, classement des céramiques. En 1982 arrive à terme la convention renouvelée en 1952 avec la DAFA, à qui il est demandé de mettre provisoirement fin à ses activités.

L’Afghanistan, en proie aux divers conflits opposant armée soviétique et moudjahidines jusqu’en 1989, puis à la guerre civile (1992-1996), se ferme dès lors aux coopérations archéologiques étrangères. L’instauration de l’Émirat islamique d’Afghanistan par les talibans en 1996 ne met pas fin aux combats, car une forte résistance s’organise dans certaines vallées du pays. Les différentes missions étrangères poursuivent, hors d’Afghanistan, un travail de publication des données recueillies sur le terrain avant 1979. La revue londonienne Afghan Studies, créée en 1978, abrite ainsi la majorité des publications des fouilles britanniques à Kandahar.

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