Magazine Moyen-Orient

L’archéologie : un enjeu pour l’avenir d’un pays au passé millénaire

L’Institut national d’archéologie et les premières missions afghanes

Les années 1960-1982 voient plusieurs gouvernements se succéder par la force. En 1963 est instaurée une monarchie constitutionnelle. La volonté d’une économie planifiée entraîne une coopération technique étrangère plus importante, dont l’acteur majeur est l’URSS, mais le pays s’enlise dans des problèmes économiques et les dissensions sociales augmentent. À la suite d’un coup d’État, la république est proclamée le 17 juillet 1973. Une partie des communistes afghans s’y rallie. L’assassinat du président Mohammad Daoud Khan en avril 1978 et des réformes radicales visant à moderniser le pays provoquent un autre renversement. Les troupes soviétiques envahissent l’Afghanistan en décembre 1979.

Concernant l’archéologie, l’abandon tacite par la France en 1965 du partage des découvertes et la création en 1966 de l’Institut national d’archéologie (INA) marquent une rupture dans les pratiques, aboutissement logique de la volonté afghane d’une autonomie en matière de décision et de gestion de son patrimoine. Sur le terrain, l’INA lance dès 1966 à Hadda sa première campagne ; plusieurs suivront jusqu’en 1982. Une mission d’étude est aussi menée à Bamiyan en 1974, ainsi que des fouilles à partir de 1981 sur le site bouddhique de Tepe Maranjan à Kaboul.

Dans ce contexte, la DAFA n’est plus tenue de prendre en charge des fouilles de sauvetage, ni d’expertiser et de publier les découvertes fortuites. La convention renouvelée en 1952 est de facto caduque ou inapplicable. Les archéologues français articulent dès lors leurs travaux autour de deux projets : les fouilles du site hellénistique d’Aï Khanoum, qui mobilisent presque exclusivement la DAFA (1965 à 1978), d’importantes prospections en Bactriane orientale de 1974 à 1978 et la fouille de Shortugaï (1976 à 1978). Les missions étrangères se multiplient tout en s’inscrivant dans un cadre désormais défini : un site identifié, fouillé pour une durée maximale de cinq ans et allant de pair avec la restauration d’un monument. Les Italiens, les Américains et les Japonais restent présents dans les régions sur lesquelles ils se sont investis. Mais viennent s’ajouter des missions allemandes, soviétiques, indiennes, et britanniques.

L’intervention de l’Armée rouge met fin aux opérations de terrain en 1979. Les structures administratives de l’Afghanistan s’alignent sur le modèle soviétique : une Académie des sciences chapeaute désormais l’INA et le Musée national. En 1980, une loi sur les antiquités met fin à toute idée de partage des découvertes archéologiques. Le matériel des diverses fouilles est remis au Musée national. La DAFA y concentre alors son activité : réorganisation des salles d’exposition, création d’un laboratoire de restauration, classement des céramiques. En 1982 arrive à terme la convention renouvelée en 1952 avec la DAFA, à qui il est demandé de mettre provisoirement fin à ses activités.

L’Afghanistan, en proie aux divers conflits opposant armée soviétique et moudjahidines jusqu’en 1989, puis à la guerre civile (1992-1996), se ferme dès lors aux coopérations archéologiques étrangères. L’instauration de l’Émirat islamique d’Afghanistan par les talibans en 1996 ne met pas fin aux combats, car une forte résistance s’organise dans certaines vallées du pays. Les différentes missions étrangères poursuivent, hors d’Afghanistan, un travail de publication des données recueillies sur le terrain avant 1979. La revue londonienne Afghan Studies, créée en 1978, abrite ainsi la majorité des publications des fouilles britanniques à Kandahar.

Si la destruction des bouddhas de Bamiyan en mars 2001 suscite l’indignation internationale, les attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington entraînent en réponse une « guerre contre le terrorisme ». Le régime taliban s’effondre. Le gouvernement provisoire dirigé par Hamid Karzaï fait largement appel à l’aide internationale, y compris en matière de culture et de patrimoine. Sa maîtrise du territoire reste cependant incertaine et limitée ; son élection à la présidence en 2004 ne modifie pas la donne. Les forces armées talibanes gardent le contrôle d’une bonne partie du territoire, menant une guérilla contre les troupes placées sous commandement de l’OTAN.

Une reconstruction des administrations afghanes

La réouverture de l’Afghanistan suscite un vif intérêt au sein de la communauté culturelle internationale. Le minaret de Jam et ses vestiges archéologiques sont inscrits par l’UNESCO sur la liste du patrimoine mondial dès 2002 ; le paysage culturel et les vestiges archéologiques de la vallée de Bamiyan y sont ajoutés en 2003.

Les administrations afghanes sont exsangues, et leurs locaux dévastés. Le Musée national a été la cible de tirs d’obus durant la guerre civile ; les collections ont été pillées pour être revendues, ou détruites du temps des talibans. Le bâtiment de l’INA est lui aussi en ruines. La réhabilitation du Musée national et la restauration de ses collections sont portées par une volonté politique de reconstruction d’une identité nationale. L’UNESCO s’empare du sujet avec la contribution de différentes puissances occidentales. Des formations à l’étranger sont offertes aux personnels du musée et de l’INA tandis qu’à Kaboul, un travail d’inventaire et de récolement se met en place. En 2004 sont « redécouverts » des chefs-d’oeuvre préservés du musée, cachés durant tout le temps des conflits par l’équipe de conservation. La France, qui participe à la restauration des œuvres, se lance alors par l’intermédiaire du musée Guimet dans une vaste exposition temporaire à Paris de décembre 2006 à avril 2007, « Afghanistan : les trésors retrouvés ». Cette dernière voyage toujours de nos jours à travers le monde. Cette circulation des œuvres, éloignant les collections majeures de Kaboul où les conditions sécuritaires sont incertaines, assure par ailleurs un revenu financier régulier au ministère afghan de l’Information et de la Culture et au Musée national.

La DAFA est invitée à rouvrir des locaux à Kaboul en 2003. Elle reprend des fouilles dans le nord du pays sur les sites de Balkh et de Cheshme-Shafa (2005-2009) ; deux autres missions sont en parallèle soutenues à Bamiyan et sur des sites bouddhiques de Kaboul. Chaque campagne associe un ou plusieurs membres de l’INA. Seule institution archéologique permanente dans le pays, la DAFA n’est pas pour autant unique. Diverses puissances étrangères, fortes de leur implication dans la reconstruction de l’Afghanistan, entendent développer une diplomatie culturelle par l’intermédiaire de subventions, ou renouer avec une tradition de recherche archéologique. En 2002, la mission archéologique italienne reprend ses recherches sur le site de Tepe Sardar à Ghazni afin de compléter les données recueillies avant guerre. Une mission du Deutsch Archäologisches Institute (DAI) travaille à Kaboul sur des fouilles archéologiques dans le jardin de Babur, avant que celui-ci et l’ensemble des bâtiments qui s’y insèrent ne soient entièrement restaurés par l’Aga Khan Trust for Culture (AKTC). Les Allemands œuvrent également dans la région de Hérat. Une mission japonaise créée en 2003 se charge de la cartographie, de la prospection électromagnétique, de l’inventaire et de la sauvegarde des peintures murales des grottes de Bamiyan.

À propos de l'auteur

Nicolas Engel

Nicolas Engel

Conservateur en chef du patrimoine, ancien secrétaire scientifique de la Délégation archéologique française en afganistan (DAFA), conseiller musées à la Direction régionale des affaires culturelles d'Île-de-France.

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