Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

La présidence Trump et l’hyperpolarisation américaine

Élection de Donald Trump par comté (2016)

Une deuxième ligne de démarcation concerne la dimension identitaire de plus en plus assumée de la politique américaine. Ce n’est pas d’hier que le Parti républicain est perçu comme le parti des WASP (White Anglo-Saxon Protestants), tandis que le Parti démocrate est vu comme celui des Afro-Américains et des électeurs issus de l’immigration récente. En 2013, un rapport du Comité national du Parti républicain publié suite à la défaite de Mitt Romney faisait valoir que pour renouer avec le succès, le Grand Old Party devait impérativement tisser des liens avec les communautés hispano-américaines en pleine croissance, notamment en adoptant un ton plus conciliant en matière d’immigration (15). Or, avec la candidature de Donald Trump en 2016, c’est un chemin radicalement différent que le GOP a choisi d’emprunter, le magnat de l’immobilier faisant de la lutte contre l’immigration irrégulière en provenance du Mexique et de l’Amérique centrale un des piliers de sa campagne et de sa présidence. Selon plusieurs observateurs, Trump a pu capitaliser sur l’angoisse identitaire qui habite une partie de l’Amérique blanche, au moment où les projections démographiques annoncent que les Blancs devraient perdre leur statut majoritaire vers le milieu du XXIe siècle (16). Sous Trump, on assiste donc, malgré les mises en garde de certains membres de l’establishment du parti, à la mise au rancart dans un horizon prévisible des tentatives républicaines de tendre la main aux Hispano-Américains, du moins à ceux qui jugent que Washington devrait adopter une attitude plus clémente à l’égard des immigrants illégaux.

Outre les Hispano-Américains, le Parti républicain montre également peu d’empressement pour rejoindre les Afro-Américains, les femmes et les jeunes, du moins ceux qui ne se situent pas à droite sur l’échiquier politique. Cette situation convient parfaitement aux démocrates et leur permet de maintenir leur statut de « coalition des ascendants », alors que le Parti démocrate obtient la majorité des votes des Hispaniques, des Afro-Américains et des jeunes de la génération des milléniaux, trois groupes dont la part relative au sein de l’électorat croît rapidement, sans parler du vote des femmes, dont l’appui aux démocrates et la participation électorale ont connu une hausse significative depuis l’élection de Trump. Alors que se profile l’élection de 2020, la liste des candidatures démocrates confirmées incluait, au début 2019, cinq femmes (la représentante Tulsi Gabbard et les sénatrices Kirsten Gillibrand, Kamala Harris, Amy Klobuchar et Elizabeth Warren), deux Afro-Américains (Harris et le sénateur Cory Booker), un Hispanique (l’ancien secrétaire au Logement Julian Castro) et un homosexuel (le maire de South Bend [Indiana] Pete Buttigieg). La diversité et la représentativité seraient plus que jamais des piliers incontournables du Parti démocrate, au point que plusieurs observateurs remettent en doute la capacité de Bernie Sanders, John Hickenlooper et Joe Biden (la candidature de ce dernier n’étant pas confirmée au moment d’écrire ces lignes), trois hommes blancs relativement âgés, de remporter la nomination en vue de l’élection générale (17).

Finalement, la troisième ligne de démarcation, la plus dommageable peut-être, concerne l’isolement croissant entre les deux Amériques. Si le fait d’évoquer une ère de post-vérité relève pratiquement du cliché à l’heure de Trump, force est de reconnaître que l’Amérique rouge et l’Amérique bleue vivent de plus en plus dans des réalités distinctes. Le phénomène de bulle médiatique est amplement documenté : le réseau Fox News, reconnu pour sa couverture favorable au Parti républicain et à l’administration Trump, demeure le favori des conservateurs, tandis que les libéraux regardent CNN et MSNBC, dont les reportages pourfendent quotidiennement ces mêmes républicains. Qui plus est, avec l’explosion des réseaux sociaux, les Américains vivent de plus en plus dans des silos d’information, qui les amènent à consulter uniquement des sources allant dans le sens de leurs idées. Le phénomène transcende la consommation médiatique. Plusieurs études montrent que même dans leur quotidien, qu’il s’agisse de leur lieu de résidence ou de leur travail, les Américains fréquentent essentiellement des gens partageant leurs idées et ont rarement l’occasion d’échanger avec des personnes de l’autre camp (18).

Une telle dynamique a évidemment des conséquences pernicieuses sur le tissu social et contribue à alimenter la méfiance entre les habitants des deux Amériques. En 2014, une étude du Pew Research Center montrait que 31 % des démocrates et 37 % des républicains considéraient le parti adverse comme une « menace au bien-être de la nation » ; en 2016, ces nombres étaient passés respectivement à 41 % et 45 % (19). Ces chiffres n’ont pas été mis à jour depuis la dernière élection présidentielle, mais il serait surprenant que deux ans et demi de « trumpisme » aient pu calmer l’animosité entre les deux camps.

L’hyperpolarisation et le reste de la présidence Trump

Pour le 45e président, cette hyperpolarisation représentera un défi considérable et pourrait miner le reste de sa présidence à au moins deux titres. D’une part, bien que le Président ait tendu la main au Parti démocrate lors de son dernier discours sur l’état de l’Union, invitant les deux partis à collaborer sur des politiques comme la réduction du coût des médicaments et la réfection des infrastructures du pays, la majorité démocrate de la Chambre des représentants semble être demeurée sourde à cet appel. Au contraire celle-ci, menée par la présidente Nancy Pelosi (Californie), a préféré concentrer ses efforts sur d’autres activités législatives susceptibles d’embêter le Président, dont des audiences publiques où l’ancien avocat personnel de Trump, Michael Cohen, a mis son ancien patron dans l’embarras. À l’heure de l’hyperpolarisation, les démocrates ont ainsi clairement démontré, dès la reprise des travaux parlementaires après leur victoire aux élections de 2018, qu’ils préfèrent nuire au Président plutôt que d’adopter des projets qui pourraient lui donner l’occasion de crier victoire et de rappeler à sa base électorale qu’il tient ses promesses. Les débats sur le mur américano-mexicain sont un autre exemple illustrant à quel point les démocrates sont prêts à tout pour résister au Président : Nancy Pelosi et les démocrates ont refusé de donner à Trump la totalité des 5,7 milliards de dollars qu’il demandait pour poursuivre la construction du mur. Devant cette impasse qui a mené à la fermeture partielle du gouvernement américain pendant plus d’un mois, Trump a décidé de rouvrir les portes du gouvernement temporairement, mais les démocrates n’ont pas lâché prise. Trump a finalement déclaré l’état d’urgence nationale pour poursuivre la construction du mur à l’aide de fonds déjà disponibles dans les coffres de certains départements, dont le département de la Défense. Les démocrates ont persisté et signé : ils ont notamment demandé à des cours fédérales d’invalider la décision de Trump. Si la bataille juridique se termine à la Cour suprême des États-Unis, les démocrates perdront peut-être ultimement leur pari, mais ce risque ne semble pas infléchir leur stratégie ou les faire déroger de leur modus operandi : comme les républicains au lendemain des élections de 2010, ils veulent que le président en exercice ne fasse qu’un seul mandat.

À propos de l'auteur

Christophe Cloutier-Roy

Christophe Cloutier-Roy

Chercheur de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal.

À propos de l'auteur

Frédérick Gagnon

Frédérick Gagnon

Directeur de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal.

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