Bénin : le basculement autoritaire d’un modèle démocratique exceptionnel

En dépit de forts handicaps structurels, ce petit pays d’Afrique de l’Ouest est parvenu à se construire une réputation internationale fondée sur une certaine réussite politique, que vient contredire la dérive autoritaire enregistrée depuis quelques années, en particulier depuis l’élection de Patrice Talon en 2016.

Petit pays d’Afrique de l’Ouest niché dans le golfe de Guinée, le Bénin compte une population d’environ 11,5 millions d’habitants répartis sur une superficie de 112 622 km2. Il s’étire sur 700 km du nord au sud et est bordé à l’ouest par le Togo, à l’est par le Nigéria, au nord par le Burkina Faso et le Niger et au sud par la côte atlantique, ce qui en fait une zone d’interface entre l’espace sahélien et la zone côtière de l’Afrique occidentale. Membre de la catégorie des pays moins avancés (PMA), le Bénin est, avec un produit intérieur brut (PIB) par habitant de 915 dollars (US), classé 163e sur 189 pays selon l’Indice de développement humain (IDH-2018) du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). En cela, il se distingue particulièrement par son faible niveau de vie, une indigence en ressources naturelles et une grande vulnérabilité économique.

Cette fracture dans la trajectoire de démocratisation suivie par le pays depuis la conférence nationale souveraine de 1990 (1) émerge sous Boni Yayi et semble s’aggraver avec Patrice Talon. Quitte à susciter des remous politiques et des tensions sociales, ce dernier n’hésite pas à faire preuve d’autoritarisme, à l’instar de son modèle, le Rwandais Paul Kagamé, maître d’œuvre de la stabilité et du développement accéléré de son pays dévasté par un génocide en 1994.

Une trajectoire sociopolitique singulière

Pionnier des processus de transition démocratique en Afrique, le Bénin, avant de devenir un cas d’école illustrant de belle manière le scénario vertueux d’une démocratisation réussie, a eu une vie politique agitée durant les trente premières années qui ont suivi son indépendance. En fait, le pays, anciennement nommé Dahomey, alterne de 1960 à 1972 entre des périodes de gouvernement par des autorités civiles avec Hubert Maga, Joseph Apithy, Justin Ahomadebgé, Émile Zinsou et un cycle de cinq coups d’État, inauguré par le colonel Christophe Soglo en 1963, qui se referme avec le putsch de Mathieu Kérékou en 1972. Le régime autocratique de Kérékou, à bout de souffle après dix-huit années de marxisme-léninisme infructueux, s’écroule à son tour au début des années 1990 dans le sillage de la conférence nationale. Laquelle conférence pose les jalons d’un renouveau politique fondateur d’un système pluraliste bâti autour des valeurs et des institutions constitutionnellement garanties incarnées par des représentants du peuple régulièrement élus au suffrage universel.

Ainsi depuis 1991, huit législatures ont été enregistrées au Parlement, tandis que le Palais de la Marina (2) a alternativement accueilli quatre présidents, ce qui confirme la relative singularité de la trajectoire béninoise dans un environnement africain en partie marqué par des présidences interminables légitimées sur la base de modifications constitutionnelles taillées sur mesure pour le maintien au pouvoir des potentats en fonction. Et si, sous Soglo et Kérékou II, le pouvoir va s’exercer dans un certain respect du jeu démocratique fondé sur des valeurs de fair-play politique (3), la gouvernance de Boni Yayi d’abord, puis celle de Talon, traduisent le basculement d’un modèle concurrentiel pacifique vers un schéma plus conflictuel qui fait désormais peser une lourde hypothèque sur le fonctionnement démocratique de l’État.

La montée en flèche de l’autoritarisme sous le régime Talon

Patrice Talon devient président en avril 2016 après des démêlés judiciaires. Il est en effet tour à tour accusé de détournement de fonds, de tentative d’empoisonnement sur la personne de Boni Yayi et d’avoir fomenté un coup d’État contre ce dernier. L’affaire est finalement classée. Mais elle apparaît comme le banc d’essai d’un autoritarisme désormais flagrant au Bénin.

Le projet de société de Talon s’inscrit sous le crédo de la rupture. Le « nouveau départ » (4) qu’il promet aux Béninois est articulé autour d’un « Programme d’action de gouvernement » (PAG) axé sur la consolidation de l’État de droit, la bonne gouvernance et la transformation structurelle de l’économie en vue de l’amélioration des conditions de vie des populations dans les limites d’un mandat unique. Comme autres évolutions phares, il prévoit la suppression de la peine de mort, la création d’une Cour des comptes, et l’augmentation du nombre de femmes au Parlement.

Ce moule de gouvernance novateur séduit initialement l’opinion, mais l’engouement qu’il suscite est en réalité fondé sur un non-dit débouchant sur un malentendu. D’un côté, la population est disposée à donner quitus à une personnalité apte à consolider les acquis démocratiques tout en assurant le développement dans un contexte de désenchantement social généralisé. Et de l’autre, Patrice Talon est décidé coûte que coûte à réformer au risque de mécontenter. En conséquence de quoi, le pont de confiance établi entre lui et les Béninois ne tarde pas à se fissurer dès les premières réformes qui sont globalement perçues comme antisociales et antidémocratiques.

Des mesures économiques antisociales

Parmi les mesures socioéconomiques décriées, on compte, entre autres, les opérations de déguerpissement ou de « libération des espaces » (5) musclées destinées à débarrasser les centres urbains de l’économie informelle, l’abrogation du droit de grève pour certaines catégories socio-professionnelles (justice, police, armée, santé) et une révision du code du travail préjudiciable à la sécurité de l’emploi des travailleurs.

Par ailleurs, compte tenu de son poids économique au Bénin, l’arrivée au pouvoir de Patrice Talon fait indubitablement courir le risque d’un conflit d’intérêt. Une appréhension fondée sur l’inquiétude qu’en cumulant le pouvoir politique et la puissance financière (sa fortune est estimée à 400 millions de dollars selon Forbes Afrique 2015), le président de la République, certes dessaisi conformément à la Constitution de ses anciennes responsabilités d’entrepreneur privé, n’apprivoise malgré tout l’État pour ses intérêts particuliers… Comme pourrait le laisser penser la signature dès le lendemain de son entrée en fonction d’un décret astreignant l’État au paiement d’une dette particulièrement profitable à ses entreprises (6).

Cela étant, pour prendre l’exacte mesure de la crainte d’un télescopage entre les intérêts privés de Patrice Talon et ceux de l’État, il faut avoir en tête les relations clientélistes qu’il a tissées durant les trois dernières décennies avec les régimes successifs. Il bénéficie en effet au début des années 1990 des mesures de restructuration économique engagées par le Bénin lors du passage du marxisme-léninisme à l’économie de marché et trouve dans les programmes de privatisation prônés par les institutions financières internationales une voie lucrative. De là, ses entreprises deviennent des fleurons de l’économie béninoise et lui, l’un des principaux soutiens financiers de la classe politique en général et en particulier un mécène assumé de Boni Yayi pendant les scrutins présidentiels de 2006 et 2011, contre la rétribution de juteux contrats — à l’instar du Programme de Vérification des Importations (PVI) du port de Cotonou (7). Cette influence économique relativise la référence à Paul Kagamé, à qui on ne reconnaît aucun intérêt rentable au Rwanda.

Outre le caractère antisocial des mesures socioéconomiques de Patrice Talon et le risque de conflit d’intérêt permanent, deux autres points de rupture enregistrés sur le plan politico-institutionnel décrivent assez fidèlement l’involution démocratique observée depuis son avènement. Le premier a trait au verrouillage des rouages essentiels de l’appareil d’État, (Justice, Parlement, Police…). Tandis que le second concerne la révision du code électoral appariée à une réforme visant la rationalisation à marche forcée d’un système partisan atomisé en une poussière de formations politiques (à peu près 250 partis recensés au Bénin).

Une Justice aux ordres

L’institution judiciaire au Bénin est sous l’emprise du pouvoir présidentiel, comme l’atteste la nomination d’un des affidés de Patrice Talon à sa tête. En l’occurrence Joseph Djogbenou, son avocat privé désigné ministre de la Justice, puis propulsé président de la Cour constitutionnelle. Grâce à l’action de ce dernier, Patrice Talon réussit à faire des modifications législatives importantes, à l’instar de celle qui entérine la création de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET), initialement prévue pour lutter contre la corruption et d’autres infractions comparables, mais qui, à l’épreuve des faits, apparaît plus comme un instrument politique. Ainsi, parmi les principaux cas emblématiques corroborant la mainmise de l’exécutif sur le judiciaire au Bénin, il y a ceux des deux ex-candidats à la « présidentielle » de 2016, à savoir Sébastien Ajavon et Lionel Zinsou, respectivement condamnés à vingt ans de prison pour trafic de cocaïne pour le premier et à six mois de prison avec sursis assortis de cinq ans d’inéligibilité pour faux et dépassement de fonds de campagne électorale pour le second, dans le cadre de procès emmaillés de nombreuses irrégularités de procédure.

Dans le cas spécifique de Sébastien Ajavon, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), saisie du dossier, a déjà fait injonction à l’État béninois d’annuler la décision de condamnation rendue contre lui. Ce qui confirme les irrégularités de procédure d’une justice soupçonnée d’être aux ordres. Le recours introduit par Lionel Zinsou après sa condamnation reste encore pendant, même s’il se dit « sans illusion » quant à son issue. En fait, poursuit-il, « l’objectif est clair, il s’agit de rendre inéligibles tous ceux qui seraient susceptibles d’être des concurrents à Patrice Talon » (8). En cela, les faits lui donnent raison, car avec sa condamnation, celle de Sébastien Ajavon, et le départ de Boni Yayi pour le Togo, après plusieurs jours de séquestration dans sa résidence privée de Cotonou-Cadjèhoun, le vide se fait progressivement autour de Patrice Talon qui, faute de concurrents sérieux, a désormais le champ libre pour la prochaine élection présidentielle prévue en 2021.

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