Nigéria : Boko Haram va-t-il profiter des conflits latents ?

Si le Nigéria ploie sous des menaces, dont celle du terrorisme rampant autour du lac Tchad, l’activation des conflits latents dans la région est une source supplémentaire d’inquiétudes pour le pays. En effet, au-delà de Boko Haram, les violences intercommunautaires du centre du pays opposant chrétiens et musulmans, les velléités d’irrédentismes dans le delta du Niger, et la crise post-électorale à la suite de l’élection présidentielle de 2018, interpellent. Or, avec près de 200 millions d’habitants, la situation sécuritaire au Nigéria est une source d’inquiétudes, d’où la nécessité d’une réponse globale (voir encadré). Le pourtour du lac Tchad est aujourd’hui subdivisé en quatre secteurs militaires contrôlés par le Nigéria, le Cameroun, le Niger et le Tchad. S’il importe de mettre en balance les effets positifs et négatifs d’une surmilitarisation de la réponse aux violences, la mutualisation des forces génère néanmoins des accalmies — un contexte propice au déroulement d’initiatives de paix pérenne. Cependant, la lutte contre Boko Haram, en l’occurrence, connaît trois écueils : l’activation des conflits latents au Cameroun et au Tchad, l’instabilité sociopolitique au Nigéria, et l’attentisme de la communauté internationale.

Activation de conflits latents

De nouvelles crises sécuritaires ont en effet occasionné le redéploiement des troupes initialement mobilisées contre Boko Haram. L’allègement des contingents camerounais et tchadiens, affectés à d’autres missions, est aujourd’hui l’une des causes de ce regain de violences :

• Le Cameroun est écartelé entre Boko Haram dans l’Extrême-Nord, l’épanouissement des milices sur la frontière centrafricano-congolaise, et une guerre fratricide sur fond de mauvaise gouvernance dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest anglophones [voir p. 80]. Le problème dit anglophone génère des revendications d’ordre identitaire et communautariste s’exprimant par la violence. Forces gouvernementales et milices armées revendiquant la partition du pays s’affrontent. Yaoundé avait mis à profit l’accalmie dans la lutte contre Boko Haram pour redéployer ses forces dans les deux régions où les affrontements, depuis 2016, ont fait 1900 morts, 530 000 déplacés internes, et 35 000 réfugiés au Nigéria. Avec le dégraissage des troupes autour du lac Tchad, des tranchées ont été créées, et le contrôle confié aux comités de vigilances dotés d’armes artisanales. Un autre front s’est ouvert à l’est, où les milices centrafricaines s’illustrent par des incursions et du braconnage.

• De son côté, le Tchad est confronté à des défis militaires à chacune de ses frontières. Le Nord du pays, frontalier du Soudan, de la Libye et du Niger, est une région instable. Des groupes rebelles ont établi leur base dans le Sud libyen. Au Tchad, la dévolution du pouvoir par la voie des urnes est impossible alors que, formellement, rien ne l’interdit. Dès lors, le coup d’État est une institution. Anciens alliés au régime établi en 1989 par coup d’État, les rebelles de l’Union des forces de la résistance (UFR — à l’origine d’une tentative de putsch manqué en 2008) ont repris leur offensive en janvier 2019. Le président Deby a ainsi procédé à un redéploiement des forces d’élite dans le Nord et le Nord-Est pour contenir les rebelles. Ce déplacement des forces laisse désormais un vide autour du lac Tchad où les contingents tchadiens étaient très actifs.

Contestation légitime, militantisme politique et gangstérisme

Le 23 février 2019, Muhammadu Buhari remportait la présidentielle nigériane face à son rival Atiku Abubakar. Ce dernier a alors dénoncé une « parodie d’élection » dont le scrutin a été marqué par 53 morts et des dizaines de blessés.

Au plan sécuritaire intérieur, au-delà de Boko Haram qui agit dans l’indifférence, d’autres vulnérabilités s’illustrent, dont notamment les affrontements entre agriculteurs sédentaires et éleveurs nomades dans les États du Centre. Des violences qui font autant de victimes civiles que Boko Haram (200 morts en 2018). Ces conflits pour l’accès à la terre sont aggravés par le réchauffement climatique et l’explosion démographique.

La grande criminalité et les enlèvements connaissent également une recrudescence, notamment dans le Nord du pays, tandis que les tensions persistent dans le Sud-Est. En 2016, le delta du Niger a renoué avec la violence. Cette région, qui contribue à hauteur de 75 % à la production de pétrole nigériane et rapporte 70 % des recettes du budget de l’État, voit ses 31 millions d’habitants vivre dans le dénuement. Ce contraste génère des revendications, mais aussi des violences qui entretiennent une économie informelle les rendant difficiles à résorber (1).

Enfin, en août 2019, le président du Nigéria a décidé de fermer les frontières du pays au commerce de marchandises afin de tenter de contenir la contrebande. Cette mesure ultra-protectionniste, qui touche aujourd’hui le Bénin, le Niger, le Tchad et le Cameroun, est préjudiciable aux populations ; mais aussi dans une moindre mesure aux activités de Boko Haram, qui perçoit les droits de passage et entretient la contrebande, notamment à la frontière avec le Niger (1400 kilomètres).

Le prix des hésitations de la communauté internationale ?

Le mandat de la Force multinationale mixte (FMM) de lutte contre Boko Haram prévoit deux volets : militaire et civil. La décision de constituer la FMM a été prise en février 2015 au sommet de Yaoundé, où les experts ont décidé de l’apport des États, du budget de la force, et du concept opérationnel transmis au Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine pour approbation ; puis au Conseil de sécurité des Nations Unies en avril 2015 qui, conformément à l’article 52 de la Charte, vérifie si l’objet recherché est compatible avec les buts des Nations Unies. Cela ne devait être qu’une formalité, le vote de la Résolution conférant la légitimité et les moyens nécessaires à la FMM. Cependant, le vote n’est jamais intervenu. Ainsi, faute de moyens suffisants, les accalmies générées par les armées autour du lac Tchad ne se traduisent pas en initiatives de paix durable (2). La crainte est désormais de voir s’opérer une jonction des mouvements terroristes dans la zone sahélo-saharienne [voir p. 64]. Et cela avec la mutualisation des moyens militaires djihadistes. En mars 2017, alors que le Mali amorçait la mise en place des institutions issues de l’accord d’Alger de juin 2015, Iyad Ag Ghali, leader d’Ansar-Eddine, annonçait la fusion de quatre katibas (Macina, Ansardine, AQMI, Al-Mourabitoune) [voir p. 68]. Il s’agissait alors d’une mutualisation des paradigmes, et des ressources matérielles en vue d’accroître leurs actions. Le G5 Sahel (Mali, Mauritanie, Burkina Faso, Niger, Tchad) et l’opération française « Barkhane » devaient être des remparts. Toutefois, « Barkhane » se heurte à des obstacles de souveraineté. Les djihadistes ont pour base arrière le Nord-Est du Nigéria, et le Sud libyen. Or, il n’y a aucun accord liant la France et les gouvernements nigérian ou libyen. Il faudrait tout au moins un mandat de l’ONU pour que la France intervienne dans ces territoires.

Boko Haram, une menace persistante

Repliées sur les flancs des monts Mandara, la forêt de Sambisa et de Madagawa, les deux factions Boko Haram reprennent aujourd’hui du poil de la bête. Aboubacar Shekau et Abou Mosab al-Barnoui entretiennent le chaos lent. Le regain d’activité du mouvement conduit à s’interroger sur ses capacités. Logistiquement, avant la projection de la FMM, Boko Haram a multiplié les pillages de matériel militaire dans les casernes au Nord-Est du Nigéria. Il s’est ainsi doté d’un armement conséquent, profitant de la passivité de l’armée. Financièrement, le mouvement connaît aussi une diversification des ressources issues de taxes locales et du pillage des banques. Boko Haram prélève en effet des taxes sur les territoires qu’il contrôle dans le Nord-Est du Nigéria (habitation, droit de passage). Ils gèrent également le trafic de cigarettes, de voitures, de stupéfiants et contrôle une part notable de l’économie parallèle. Parallèlement, alors que le Nigéria dispose d’un secteur bancaire important, Boko Haram a multiplié les braquages de banques, amassant des fonds en prétextant que la thésaurisation est un péché. Enfin, l’organisation peut compter sur une dernière source de revenus qu’elle nomme « le commerce des infidèles », qui englobe les prises d’otages et la prostitution (3) — les femmes qui ne se convertissent pas étant revendues aux filières nigérianes de la prostitution.

Véritable rempart, la FMM crée des accalmies. Mais il est nécessaire de capitaliser les victoires militaires en initiatives de paix pérenne. Les limites d’une réponse militaire aux violences obligent à repenser d’autres interventions, de l’aide humanitaire jusqu’au renforcement des services publics de base afin de légitimer l’État fragilisé, en passant par la négociation d’une sanctuarisation ou d’une amnistie pour les insurgés.

Mobilisation régionale contre Boko Haram
L’espace compris entre le bassin du lac Tchad et celui du fleuve Niger est la base du groupe djihadiste d’origine nigériane, Boko Haram. Le Nigéria, le Cameroun, le Bénin, le Niger et le Tchad se sont donc mobilisés dans le cadre de la Force multinationale mixte (FMM), opérationnelle depuis 2015. La Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) abrite la démarche. Le sommet de Paris (17 mai 2014) consacré aux problèmes de sécurité au Nigéria, et la conférence de Londres, le 12 juin 2014, sur la coordination de la lutte contre Boko Haram, ont fixé les bases et relevé l’opportunité d’une coopération entre les États. Le Tchad, le Bénin, le Niger et le Cameroun ont également créé avec le Nigéria une unité de renseignements régionale basée à Abuja, avec l’aide du Royaume-Uni, de la France et des États-Unis. Depuis décembre 2015, le Nigéria est enfin entré en partenariat bilatéral avec la France pour des formations en images satellitaires. L.K.

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