De la manœuvre dans les espaces cognitifs comme première des insécurités

De Clausewitz à Boyd en passant par Beaufre, la guerre est d’abord une épreuve de volontés. Elle se déroule donc aussi, et peut-être même surtout, dans le champ cognitif. La défaite de l’adversaire n’est actée que lorsqu’il l’a reconnue, la violence dont il a fait l’objet – le tribunal de la force – n’étant qu’un coûteux intermédiaire en vue de cet objectif. Mais dans un contexte de diffusion des options de manœuvre cognitive, jusqu’à quel point nos sociétés sont-elles vulnérables ?

La vulnérabilité des sociétés face aux actions dans le domaine cognitif a déjà fait l’objet de nombre de travaux, en particulier dans le champ de la résilience (1). Il y a été démontré que, dans le cas d’actions terroristes ou même de campagnes de frappes aériennes, il paraît difficile d’abattre un adversaire si ce dernier est déterminé. Corollaire d’une vision où la cohésion nationale est un facteur de défense stratégique, la manœuvre cognitive seule ne suffit pas – c’est une action nécessitant un cadre stratégique plus large –, mais elle offre une potentialité plus importante lorsque cette même cohésion est vacillante. À l’instar du gel dans les anfractuosités qui mine les ouvrages les plus solides d’hiver en hiver, la rationalité de la manœuvre cognitive est d’ordre plus attritionnelle que décisive ; et plus cumulative que séquentielle (2).

Saper les fondements épistémologiques pour miner les résiliences

Reste aussi qu’elle a trouvé avec Internet de nouvelles voies de développement, un phénomène que soulignaient, bien avant les réseaux sociaux, Arquilla et Ronfeldt en parlant de netwar et de noopolitik (3). Cette logique se déploie d’autant plus que le Web, réseaux sociaux compris, marque la fin des gatekeepers : tous les verrous du contrôle de l’information et de sa hiérarchie sautent et n’importe qui, adversaire compris, devient capable de manœuvrer au sein de nos espaces cognitifs (4). Si l’offre d’information se dérégule, c’est également le cas en matière d’infox (5). Il ne s’agit cependant pas uniquement de propagande au sens classique du terme : la manœuvre cognitive opère plus en profondeur, en modifiant les codes mêmes de la façon dont nous appréhendons la réalité, y compris stratégique. Pour un adversaire potentiel, il ne s’agit pas seulement d’asséner un message, mais de modifier la manière dont il est reçu et perçu.

Du point de vue de l’influence, les perspectives ouvertes par cette évolution majeure au niveau de l’épistémologie sont importantes, car elles permettent de remettre en question tout ce qui semble acquis, non pas par l’apport de nouvelles connaissances – ce qui est le propre de la méthode scientifique –, mais par la seule destruction/falsification des anciennes (6). L’équivalent en génétique serait l’usage de ciseaux ADN utilisés non pour améliorer un code, mais bien pour le vicier et le rendre non viable. L’opération se déroulant au plan épistémologique, elle apparaît d’autant plus discrète qu’elle est hors de portée, en mettant en avant l’écume d’un questionnement qui peut être parfaitement légitime.

On peut évidemment arguer que toutes les remises en question des fondamentaux scientifiques n’ont pas la même valeur en termes de manœuvre cognitive : les tenants de la « Terre plate » (7) n’ont ni les mêmes objectifs ni la même crédibilité que ceux remettant en question les fondements du droit maritime ou du droit international, permettant de légitimer l’annexion des îlots et récifs de mer de Chine méridionale ou de la Crimée. De même, tous les questionnements ne sont pas à ranger parmi les théories complotistes ou de la manœuvre cognitive. En revanche, ces deux catégories ont en commun de remettre en cause les fondamentaux d’une question en n’apportant pas de démonstration convaincante de leur pertinence. On en revient ici à la méthode scientifique – et plus largement la fonction de la rationalité dans notre mode de vie et notre culture – en tant que meilleure option de lutte contre les infox et le complotisme.

Reste également que l’affaire n’est pas aussi simple, pour plusieurs raisons. D’une part, la pratique de la méthode scientifique – mais non sa nature profonde – n’est pas exempte de critiques. La « revue par les pairs » peut être biaisée ou bâclée, comme en témoignent plusieurs canulars. C’est particulièrement le cas dans le domaine des sciences humaines et sociales – soit ce qui est le plus directement intéressant pour un adversaire dès lors qu’il est question d’études stratégiques ou de relations internationales. D’autre part, les processus mêmes de production et de gestion du savoir et de l’information peuvent ouvrir la voie à la manœuvre cognitive, à quatre différents égards, sur lesquels nous allons à présent revenir.

Les quatre « dé » comme vecteurs passifs de la manœuvre cognitive

La « dé-hiérarchisation » des informations et des savoirs est directement liée à la fin des gatekeepers : l’accès à des sources d’information multiples et virtuellement illimitées impose nécessairement un tri. Reste que ce dernier est de moins en moins évident. Non seulement un adversaire potentiel peut prendre une forme respectable et incitant à la confiance, mais même des médias établis et traditionnellement reconnus comme de confiance peuvent fournir une information incomplète, biaisée, voire fausse. Leur respectabilité tiendra le plus souvent au fait qu’un erratum sera publié, mais, entre-temps, le mal pourra avoir été fait. Aussi et paradoxalement, « re-hiérarchiser » les sources en fonction de leur qualité impose de disposer d’une expertise préalable en tant que « ticket d’entrée » permettant de trier le bon grain de l’ivraie ; comme les opinions des informations – une confusion toujours extrêmement fréquente. Reste cependant que la valeur et la notion même d’expertise sont remises en question – nous y reviendrons (8).

Dans un monde d’accès immédiat à l’information, la « dé-historicisation » est un autre problème. Les savoirs procèdent d’une chronologie : ils se bâtissent dans le temps, par sédimentations successives, y compris dans les sciences dites « dures », ce qui implique que l’accès à une publication donnée présuppose de connaître ce qui a déjà pu être testé et validé. C’est ce qui explique qu’un géologue ou un géophysicien n’éprouve pas le besoin de rappeler à tout bout de champ que la Terre est ronde : l’affaire est considérée comme acquise pour celui qui s’y intéresse. Il en est de même dans les études stratégiques : il est ainsi difficile de s’intéresser à l’évolution de la stratégie nucléaire chinoise si l’on ne connaît pas les fondamentaux de la dissuasion d’une manière générale. Et de facto, moins ces derniers sont maîtrisés, moins il sera facile de déceler une nouveauté conceptuelle venant de Beijing.

C’est certes le propre de l’état de l’art que de rappeler les fondamentaux d’une question donnée, mais force est aussi de constater qu’il ne peut tout synthétiser, et que toutes les publications n’y font pas appel. Au demeurant, la zeitgeist est à la rapidité dans l’accès au savoir, mais celle-ci tend à faire confondre la vitesse d’accès à un incroyable volume de publications – inédite dans l’histoire de l’humanité – et le rythme d’apprentissage, naturellement plus lent. Or l’accès aux publications n’offre pas en soi la connaissance : une nouvelle fois donc, l’obtention de l’expertise impose le coût du travail nécessaire pour y parvenir, afin par exemple que le contemporain puisse être nuancé par des facteurs structurels ou historiques et in fine remis en perspective, au sens premier.

La « dé-théorisation » est un troisième risque, en l’occurrence en tant qu’effet collatéral des théories constructivistes, de la théorie dite critique et du postmodernisme. Dans ce cas de figure, la vision de l’analyste est centrée sur la déconstruction des faits et des théories, partant du principe que l’observation que l’on a d’un phénomène l’affecte directement. L’exemple type est donné par Alexander Wendt, pour qui « un pistolet dans les mains d’un ami n’a pas la même signification que dans les mains d’un ennemi ». En soi, cette vision n’est pas problématique, parce qu’elle rend compte d’une altérité et d’une dialectique qui sont au cœur, notamment, des questions internationales ou de défense. Reste cependant que cette vision, poussée à son paroxysme en particulier au travers des travaux de Michel Foucault et des auteurs « postmodernes », aboutit à ce que toute vérité devienne relative : tout n’est plus que construction. La notion même de fait s’étiole dès lors que la perception de celui-ci importe plus. Il est relégué au stade de facteur « technique », déconsidéré dès lors qu’il est dépolitisé, soit instrumentalisé (9). Toute forme d’argumentaire est ainsi ravalée au rang d’opinion, qui, par essence, est relative et équivalente à une autre, y compris lorsqu’elle n’est pas informée ou manipulée. La disputatio classique autour d’arguments tangibles s’en trouve amoindrie. Certains auteurs estiment ainsi que les études dites critiques ont participé à l’établissement des conceptions populistes, notamment aux États-Unis, en sapant les fondamentaux de la démonstration et du rapport aux faits, pour privilégier les facteurs liés aux perceptions et à l’émotion (10).

La déconnexion de l’expertise peut en être une conséquence sur le plan académique, ce que traduit, en partie, la distinction entre « recherche » et « expertise » dans le monde universitaire, l’expertise tendant à être dévalorisée (11). Mais cette déconnexion peut également toucher le journalisme pour d’autres raisons. Sans être exhaustif, on peut citer la disponibilité effective d’experts permettant de mettre une question en perspective ; l’absence de journalistes spécialisés dans les questions de défense et la conduite des opérations militaires (12) ; une méthodologie plus centrée sur l’événement que sur son analyse ; la négligence ou encore un travail trop rapide. De facto, nombre de rédactions ont vu leurs effectifs décroître tandis que leur charge de travail augmentait, au risque d’articles ou de sujets préparés dans la précipitation. Se pose ainsi, plus directement encore, la question de la pertinence des informations proposées, dont les conséquences en termes de qualité du débat public – ou de lutte contre les infox – sont notables. La méthodologie occupe une place centrale dans le traitement médiatique, y compris de fond, mais celle-ci peut être malmenée. Un bon exemple peut être fourni par la récente enquête publiée par Disclose autour de la vente d’armes françaises à l’Arabie saoudite et aux Émirats et qui ont été utilisées au Yémen, y compris, au conditionnel selon les auteurs, contre des civils (13). Il s’agit là de montrer le double langage gouvernemental, qui vend des armes tout en niant leur utilisation contre des civils. En l’occurrence, l’enquête repose sur la publication d’un document confidentiel-­défense censé démontrer la connaissance de la problématique par le gouvernement. Reste que les journalistes passent ainsi à côté de plusieurs aspects de la question, renvoyant à titres divers aux quatre « dé » :

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