Mosaic warfare : une philosophie d’exploitation des forces

La mosaic warfare est-elle le concept qui unifiera tous ceux déjà apparus – les combat clouds, les opérations multidomaines, etc. ?

David Deptula : Je vous dirais que la notion de mosaic warfare est une autre expression de notre capacité à mieux atteindre nos objectifs de sécurité dans le domaine de la défense en tirant profit des capacités de l’ère de l’information. Plus précisément, des avancées dans le traitement des informations et des communications nous permettent de passer à la prochaine étape de la connectivité. Je vous dirais aussi que la base fondamentale de la mosaic warfare est le partage, omniprésent et en toute transparence d’informations. Cela a été décrit de différentes manières et en différents termes : killwebs, combat clouds, réseaux de mission – vous connaissez le nombre de termes différents qui existent. Mais, en fin de compte, si nous pouvons partager des informations parmi la variété de plates-­formes qui existent actuellement, qu’elles soient aériennes, spatiales, maritimes, terrestres, nous pouvons faire un bien meilleur travail de partage d’informations, d’une manière qui nous donne un avantage sur les adversaires. Donc, ce genre de concept technologique de base et d’avancement est fondamental pour mosaic warfare.

Ce n’est cependant pas que cela, car, en réfléchissant à la façon dont nous tirons profit de la guerre de l’ère de l’information, cela nous amène également à une couche supplémentaire que le concept de mosaic warfare apporte et que d’autres n’ont peut-être pas. Nous pouvons compter sur cette connectivité assurée et peut-être pouvons-nous fractionner un spectre de capacités en différentes fonctions qui peuvent être rapidement formées et remodelées. En désagrégeant les fonctions en éléments, vous avez la notion de mosaic warfare. Vous avez de petites tuiles qui ont des couleurs différentes et qui peuvent être réorganisées pour fournir une image différente. C’est de là que vient le nom. Une fois appliqué aux opérations militaires, on peut envisager des éléments fondamentaux qui évoluent rapidement, par exemple, pour l’observation. Si vous revenez à la boucle OODA de John Boyd, vous avez des éléments qui observent, qui orientent, vous avez des décideurs qui décident et vous avez des acteurs, les plates-formes qui peuvent créer les effets nécessaires à accomplir. C’est un autre élément de la mosaic warfare que nous explorerons à l’avenir.

L’autre point est que la mosaic warfare, en tant que concept, n’est pas un état final, mais un processus. Ce n’est pas quelque chose que nous aurons demain, c’est un moyen de partager des informations, de générer des actions efficaces et de créer un « complexe » très difficile à désactiver. Donc, si nous parvenons à atteindre ce type de système d’exploitation, nous pourrons mener une guerre des systèmes d’une manière extrêmement difficile à interrompre pour tout adversaire. Si nous y parvenons, cela pourra créer cet effet de dissuasion conventionnelle qui nous aidera à prévenir la guerre.

Il y a également un élément supplémentaire dans la mosaic warfare et c’est ainsi que nous parviendrons à actualiser ce genre de paradigme de guerre. Vous connaissez le processus d’acquisition complexe qui existe non seulement aux États-Unis, mais partout dans le monde. Dans de nombreuses études sur la façon de traiter cela, nous en sommes arrivés au point de savoir comment nous aboutirons à la mosaic warfare avec le système d’acquisition actuel. Nous n’allons pas essayer de l’éviter, nous essaierons d’en tirer parti, en utilisant certaines des libertés qui existent déjà avec nos règles d’acquisition. Quel que soit le système d’acquisition, ce ne sera pas une excuse pour retarder ce processus.

La mosaic warfare est beaucoup plus une philosophie concernant l’acquisition de systèmes, la gestion des capacités, etc. qu’une doctrine, pratiquement…

La « philosophie » est une bonne façon de dire cela, je pense que vous la décrivez bien. C’est ce que nous avons décrit dans le mosaic paper actuel, qui expose la vision. Il y a maintenant la couche suivante, qui consiste à concrétiser cette philosophie. Le Mitchell Institute travaillera en collaboration avec la DARPA sur ce sujet en 2020.

En ce qui concerne les différentes couches, que pensez-vous de la CEC (Cooperative Engagement Capability) de l’US Navy, où l’opérateur d’un E‑2C Hawkeye peut lancer un missile à partir d’un destroyer ? Est-ce le genre de choses vers lesquelles nous devrions nous diriger ?

Absolument. À bien des égards, la marine est en avance dans la mise en œuvre de certains des éléments que j’ai évoqués ou que j’ai décrits par le passé avec mon papier sur les combat clouds. Ce que nous devons faire ne doit pas être limité au niveau du département américain de la Défense, mais nous devons offrir ce genre de paradigme à nos partenaires alliés. Dans un contexte d’obtention d’informations et afin d’aller au-delà, les problèmes politiques empêchent actuellement le partage d’informations. Mais là encore, la technologie sera utile en termes d’opérations de machine à machine. Une fois qu’un programme sera disponible, et quel que soit le type d’avion ou de navire et sans dépendre du type de radiofréquence dans lequel vous opérez, nous pourrons rapidement traduire différentes formes d’onde ou de fréquence en n’importe quel élément dans lequel le node récepteur fonctionne et peut ainsi répondre au node émetteur et vice versa. Ainsi, nous pourrons automatiquement partager des informations dans le respect des préoccupations de sécurité des deux machines d’exploitation et dépasser ce qui sous-­optimise concrètement les opérations en coalition. Nous avons pu fonctionner très efficacement en tant que coalitions dans le passé, mais nous allons devoir le faire dans des conditions d’exploitation beaucoup plus dures que celles auxquelles nous nous sommes habitués au cours des 25 dernières années.

Dans ce système de systèmes, le point crucial est d’avoir la suprématie dans le spectre électronique et d’éviter les effets du cyber et de la guerre électronique. Le système que vous avez décrit est assez résilient et agile en soi. Mais sa clé est la sécurité de l’information. Existe-t‑il un besoin de service consacré à l’information au sens large ?

C’est un sujet extrêmement intéressant. Depuis plus d’une décennie maintenant, je réclame un commandement majeur distinct au sein de l’US Air Force, axé sur l’information sous tous ses aspects – dans le contexte ISR, des cyberopérations, de la guerre électronique, du C2…

L’US Air Force a récemment combiné sa 24th Air Force, qui se concentre sur les cyberopérations, avec la 25th Air Force, qui se concentre sur l’ISR, au sein de la 16th Air Force, qui est un précurseur pour un commandement majeur qui traiterait de tous ces éléments.

Vous êtes allé plus loin et vous avez demandé « si un service distinct devait être mis en place ». C’est probablement prématuré de le faire. Mon souhait serait de voir ce genre de mouvement aller de l’avant, mais je ne pense pas que, de façon pragmatique, cela se produira. Il est important de comprendre la bureaucratie qui existe à l’intérieur du département américain de la Défense – et le définit en fait. Les États-Unis ont créé le Cyber Command en tant que commandement de combat distinct et c’était une excellente avancée, mais je pense qu’il est encore prématuré d’aller plus loin, parce que nous ne nous sommes pas encore mis d’accord sur une vision commune. Ce que j’essaie de faire, c’est de faire en sorte que les ministères adoptent au moins une vision de partage de l’information, et nous n’en sommes pas encore là.

À quel horizon temporel pourriez-vous dire « Eh bien ! maintenant, nous sommes au début de la mosaic warfare » ?

La mosaic warfare sera un voyage, pas une destination. Il existe encore de nombreux anticorps au sein du ministère de la Défense et comme toute nouvelle idée, cela prend du temps. C’est trop long pour moi, mais je pense qu’il y a de plus en plus de gens qui reconnaissent que c’est un concept et une vision sur lesquels nous pouvons tous nous mettre d’accord. Je pense donc que vous verrez de plus en plus d’accords que le DoD devra accepter autour de ce chantier dans les deux prochaines années.

Comment les différents services voient-ils la mosaic warfare ?

Il est probablement trop tôt pour le dire. Ils absorbent toujours le concept, mais je pense que, fondamentalement, chacun des services comprend qu’ils fonctionnent ensemble. Le degré de cette « unité » est fondamental pour la notion de conduite des opérations interarmées et le principe d’utiliser la bonne force au bon endroit au bon moment, de sorte que chaque composante de service sera utilisée, mais en quantités différentes, en fonction de la situation. Si nous voulons nous optimiser, nous devons disposer de ce moyen très transparent de partager les informations le plus rapidement possible de manière très robuste et fiable. L’armée américaine est l’une des institutions les plus conservatrices qui existent sur Terre. Elle utilise encore des systèmes d’exploitation, des modalités et des doctrines qui ont été développés au siècle dernier. Il lui faut donc un certain temps pour évoluer et accepter de nouveaux paradigmes pour la conduite de la guerre, dont la mosaic warfare. Mettons de côté ce terme une minute et parlons simplement de partage d’informations. Les services agitent la main en disant « oui, c’est ce que nous allons faire ». Mais le « comment » devient un défi et chacun développe différentes tactiques, techniques et procédures pour y parvenir. Nous devons aller au-delà de cela et accepter cette vision commune, puis trouver des « champions » dans le DoD et dans les services pour trouver les moyens d’atteindre l’état final. Et, encore une fois, pendant que nous partageons des informations transparentes, qui est le champion au sein des corps d’armée, de marine, d’aviation et de marine ? Cela sera tout le monde. Il y a 4,5 milliards de Smartphones dans le monde, c’est devenu un moyen de communication fluide, ils sont devenus un élément quotidien de la vie des gens. Nous devons atteindre cet état à l’intérieur de nos forces armées.

Vous avez terminé votre carrière dans l’US Air Force en tant que chef d’état-­major adjoint pour l’ISR. Actuellement, l’US Air Force a beaucoup d’expérience, de plates-formes, de processus et de systèmes liés à l’ISR. Quels seraient ses manques et ses déficits ?

Permettez-moi de répondre à votre question en la retournant. Il n’y a pas un système ISR manquant en termes de plate-­forme. Le type d’armée de l’air que nous devons concevoir et développer pour l’avenir est celui où chaque plate-­forme ou modalité – par exemple, les opérations dans le cyberespace –, où tous les éléments qui peuvent collecter ou recevoir un signal électromagnétique sont en fait des capteurs qui leur sont propres. Il faut sortir de cette nomenclature traditionnelle ainsi que du paradigme conceptuel du siècle dernier où il y a des « F », « B », « C », « E », « A » ou « RC ». Les avions modernes peuvent effectuer une panoplie d’opérations. Ils ne devraient plus être considérés comme des combattants ou des bombardiers : ce sont des capteurs/effecteurs. Cela va nécessiter un changement de paradigme.

Depuis de nombreuses années, j’ai expliqué que les F‑22 et F‑35 ne sont pas des « F », ils sont « F/B/E/R/EW/A/T ». Lorsque nous avons commencé à réaliser cela, cela nous a aidés à passer au paradigme suivant où nous avons des capteurs, des systèmes de communication et des effecteurs sur tout ce que nous opérons dans l’air et l’espace. Il nous serait utile de nous débarrasser de toute la nomenclature et de les nommer AV pour « Aerospace Vehicle » et de leur donner des numéros. Ils s’appliqueraient aux avions, missiles, lanceurs, vaisseaux spatiaux. Je sais que c’est un peu loin de l’organisation traditionnelle, mais je pense que c’est là où nous devons aller. Je veux que tout devienne une plate-­forme ISR.

Ce n’est pas très éloigné des réflexions tenues il y a quelques années dans l’armée de l’Air française sur l’évolution du C‑130 Hercules en plate-­forme de support, en ajoutant des charges ISR, de communication et de munitions tout en conservant la capacité de transport. Les vrais obstacles étaient les budgets, la culture de l’armée de l’Air, mais aussi celle des industriels. Cela sera-t‑il un problème lors de la transition vers une force aérienne « centrée sur les AV » ?

Eh bien ! ce sera un problème, mais regardez simplement la terminologie que vous avez utilisée. Vous avez pris un avion particulier dans un rôle d’appui aérien rapproché. Nous devons réfléchir si nous voulons véritablement aborder la notion d’opérations interarmées et d’opérations multidomaines. Nous devons cesser de penser aux avions « en soutien » et réfléchir à la façon dont les avions peuvent être utilisés pour créer des actions qui leur permettent d’être intégrés dans des options qui illustrent leur utilisation en tant qu’éléments clés pour obtenir les résultats souhaités en matière de sécurité nationale. Récemment, dans la grande stratégie établie contre l’État islamique, il nous a fallu plus de quatre ans pour obtenir ces résultats. Si nous avions envisagé une stratégie différente, basée sur l’utilisation de la puissance aérienne en tant que force clé, je pense que nous aurions pu atteindre nos objectifs en mettant fin à la capacité de l’État islamique d’opérer en quelques mois, plutôt qu’en plusieurs années. Ces concepts de fonctionnement ont beaucoup de valeur. Dans le même temps, il y a une résistance en raison de l’utilisation traditionnelle de la terminologie par les militaires et l’industrie. L’industrie est généralement une institution très conservatrice, car au lieu de proposer quelque chose de vraiment nouveau, elle aime perpétuer ce qu’elle a déjà. Elle voit des ajustements plutôt que l’introduction d’éléments complètement différents.

Vous avez été pilote de F‑15 Eagle. En tant que pilote de chasse, sur quel avion auriez-vous aimé voler ? Avez-vous un regret de ne pas avoir volé sur tel ou tel avion ?

Je n’ai aucun regret. J’ai eu une carrière magnifique dans le cadre de mes opérations de vol. J’ai été l’un des premiers lieutenants à être affectés sur F‑15, je suis allé à la Fighter Weapons School du F‑15 et je suis la seule personne de l’US Air Force qui était totalement prête pour une mission de combat sur F‑15 à tous les grades, de lieutenant à lieutenant-général. Cela dit, le type d’avion que vous avez piloté et que vous avez appris à maîtriser au cours de la première décennie d’une carrière de 30 à 35 ans est moins important que le temps pris pour comprendre non pas cet élément particulier, mais tous les éléments entrant dans le développement et l’exploitation d’opérations dans la troisième dimension afin de créer des stratégies en collaboration avec les autres services pour atteindre les objectifs de coalition et de sécurité nationale.

Donc, je suis très heureux d’avoir eu le privilège de piloter et de maîtriser le F‑15, mais franchement, peut-être plus satisfaisante a été la possibilité de travailler avec mes services frères, les dirigeants et les partenaires de la coalition pour développer des stratégies si efficaces pour le succès de l’opération « Desert Storm » et, plus tard, dans les opérations au Moyen-Orient, en Afghanistan – essentiellement le retrait des talibans du pouvoir en Afghanistan et la libération de l’Afghanistan des camps d’entraînement d’Al-Qaïda – et les opérations dans le Pacifique pour créer des stratégies ayant découragé les opérations agressives. Avoir une carrière dans l’armée de l’air, c’est bien plus que piloter un avion en particulier.

Aux États-Unis, des travaux sont en cours autour de l’avion ou du système NGAD (Next Generation Air Dominance). Quel serait votre NGAD idéal ?

C’est une très bonne question. Mon idéal est celui que j’ai déjà évoqué ici à travers ma description de la mosaic warfare. C’est la réalisation d’un paradigme opérationnel qui fournirait des informations à une vitesse à laquelle nous pourrions voir, comprendre, prendre conscience, prendre des décisions plus rapidement que tout adversaire et dont il serait conscient, de sorte que cela dissuaderait les conflits. C’est ma vision. Ce n’est pas basé sur un métier particulier, mais sur une variété de systèmes, dont l’un sera un avion avancé qui opérera dans l’atmosphère, en conjonction avec les systèmes spatiaux, des informations extraites de la cybersphère et connecté à d’autres capteurs/tireurs/effecteurs au sol et en mer, qui nous donneraient cet avantage. Ce n’est donc pas à une chose que je pense, mais plutôt un concept opérationnel.

L’US Air Force est une force très puissante, mais vous avez dit qu’elle devenait gériatrique…

C’est exact.

Alors, quels pourraient être les pièges pour l’US Air Force dans les prochaines années ?

Le piège serait de continuer à manquer de ressources, au point que nous ne pouvons tout simplement plus exploiter la flotte d’avions gériatriques que nous avons, que nous perdons des gens essentiels pour faire fonctionner l’organisation parce qu’ils ne voient pas d’attention donnée aux ressources nécessaires pour fournir les capacités dont le chef d’état-­major a parlé et les avions que vous envisagez. L’US Air Force est devenue une force indispensable au sein de l’armée américaine. Il n’y a absolument aucune opération interarmées qui puisse être menée sans s’appuyer sur certains éléments de l’US Air Force. Vous ne pouvez pas dire cela à propos des autres services de l’armée américaine. Le problème est que l’Air Force manque de ressources. Au cours des 20 dernières années, des missions nous ont été assignées ou ont été acceptées sans les ressources nécessaires et c’est pourquoi nous sommes dans cette situation aujourd’hui, où les plus jeunes B‑52 ont 56 ans et nos T‑38, 50 ans, et où nos chasseurs F‑15 et F‑16 tombent littéralement en pièces. Seulement 48 F‑35 figuraient dans le plan budgétaire pour cette année alors qu’en fait, nous devrions en acheter plus d’une centaine par an.

Ce n’est pas seulement une question de F‑35 : nous avons le B‑21 qui arrive et nous devons en augmenter le nombre. Nous devrions aussi avoir plus de ravitailleurs – c’est fondamental, non seulement pour l’US Air Force, mais aussi pour les autres services. Si vous regardez notre architecture spatiale, une énorme injection de fonds est nécessaire pour augmenter nos capacités. Pourtant, avec la mise en place de la nouvelle Space Force, il n’y a absolument aucune ressource supplémentaire. L’Army et la Navy ont individuellement acheté plus d’avions que l’US Air Force durant les neuf derniers budgets annuels. Donc, si nous ne finançons ni ne dotons l’Air Force au niveau requis pour remplir les missions qu’elle est censée accomplir, elle s’effondrera et elle ne pourra pas fournir les capacités sur lesquelles s’appuie tout le monde, non seulement dans l’armée américaine, mais aussi nos partenaires de la coalition. 

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 13 décembre 2019.

Légende de la photo en première page : Le F-15C a effectué son premier vol en juillet 1972 avant d’entrer en service en janvier 1976. Chasseur puissant, c’est l’archétype de l’appareil de supériorité aérienne. (© US Air Force)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°70, « US Air Force : Le poing de l’Amérique », février-mars 2020.
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