Apporter de la tangibilité au concept du combat multidomaine : To buzz or not to buzz ?

Le combat multidomaine et les structures de commandement qui le sous-tendent sont des sujets prioritaires pour les armées américaines : ces dernières cherchent en effet à tirer le meilleur parti des technologies numériques (connectivité, cloud computing, intelligence artificielle, etc.) afin de faire face, avec une synergie renforcée, à des engagements dans des milieux toujours plus contestés.

Alors que l’US Army se concentre plus particulièrement sur les nouvelles formes de combat sous-­jacentes (Multi-­Domain Operation), l’USAF se concentre sur la transformation progressive du C2 (Multi-­Domain C2) pour accentuer la synergie entre l’ensemble des moyens, notamment aériens, spatiaux et cyber : pour l’USAF, le F‑35 en est à cette aune le véritable catalyseur.

Parallèlement, ces concepts sont progressivement en train d’évoluer vers ce que la DARPA a baptisé « mosaic warfare », consistant en la décomposition du système de systèmes en fonctions et structures élémentaires, capables de se (re)configurer selon les circonstances afin d’être tactiquement efficaces et opérationnellement résilientes (au sens de la continuité des fonctions et de la robustesse des structures) (1). La DARPA agrège ainsi dans la notion de mosaic warfare un certain nombre de concepts apparus au cours des dernières années, allant du Combat Cloud au C2 multidomaine, en passant par le manned-unmanned machine teaming (2).

Or ces réflexions demeurent à ce stade très conceptuelles, si bien que leurs détracteurs s’interrogent sur leur pertinence derrière l’effet buzz word qui tend à leur donner une prime de viralité. Ce manque de tangibilité ne doit pourtant pas nous inviter à la paresse intellectuelle, mais au contraire à redoubler d’efforts pour les appréhender selon nos propres perspectives.

Après avoir rappelé brièvement de quoi il s’agit, l’examen de quelques cas historiques pertinents permettra de démontrer que le combat multidomaine n’est en rien une révolution, mais bien la poursuite continue de l’effort vers l’amélioration de la manœuvre interarmées au niveau tactique. Les armées françaises en général, l’armée de l’Air en particulier, ne doivent pas rester passives face à ces nouveaux champs de réflexion, mais au contraire rendre l’approche plus tangible par l’expérimentation et l’entraînement.

De quoi s’agit-il ?

Le combat multidomaine s’applique à tous les niveaux, mais semble bien plus prometteur au niveau tactique, où la flexibilité et la subsidiarité doivent être les gages de la réussite : l’objectif n’est autre que la meilleure intégration des manœuvres dès le niveau tactique afin d’optimiser les opérations interarmées. Le combat multidomaine doit à cette aune permettre de tirer parti en temps réel des opportunités tactiques en exploitant au maximum les dépendances intermilieux et en créant de multiples dilemmes pour les adversaires.

Naturellement, les opérations multidomaines s’accompagnent d’une transformation progressive du C2. Pour les armées de l’air, cela passe par une remise en cause du sacro-­saint principe de Centralized Command/Decentralized Execution. En effet, il est hasardeux de présupposer qu’un seul centre d’opérations exécutant directement la conduite des opérations sur des forces déployées restera efficace face à un adversaire symétrique, en particulier dans un environnement de communication dégradé. Au contraire, le Multi-Domain C2 doit s’appuyer sur des structures de commandement évolutives capables de distribuer dynamiquement plus de fonctions et de responsabilités, et ce au plus près de l’action pour assurer la continuité des opérations.

Révolution ou évolution ?

Le combat multidomaine n’est pour autant pas une révolution pouvant prétendre changer la nature de la guerre, comme l’ont pensé par le passé les zélateurs de la Revolution in Military Affairs (RMA), du Network Centric Warfare (NCW) ou des Effects-Based Operations (EBO). Le combat multidomaine est, au contraire, une évolution vers la recherche d’une meilleure intégration de la manœuvre interarmées, qui achoppe bien souvent sur des logiques paroissiales ou un manque d’interopérabilité technique, culturelle et donc opérationnelle. Un examen historique récent révèle que nous nous sommes rapprochés à certaines occasions des préceptes qui sous-­tendent le combat multidomaine. Citons ici trois exemples.

• À l’évidence, l’opération « Allied Force » au Kosovo n’a rien d’un modèle d’opération multidomaine. Au contraire, il s’agissait d’une campagne aérienne coercitive déclinée autour de trois phases graduelles dans l’application de la force. En offrant aux politiques une gratification possible sans engagement significatif des autres composantes, la puissance aérienne aura certes permis de mettre un coup d’arrêt aux exactions, mais elle n’aura probablement pas permis d’atteindre seule l’objectif politique. En revanche, un épisode particulier de la campagne pourrait préfigurer un exemple de manœuvre multidomaine. Le lancement des frappes aériennes en mars 1999 s’est en effet accompagné d’actions synchronisées dans les domaines cyber et humain :

– une unité spéciale américaine, baptisée J‑39, pirata, avec l’accord du secrétaire à la Défense américain William Cohen, le système de surveillance et de contrôle aérien serbe afin de le manipuler (3). Dans les rares occasions où les avions alliés plongèrent en basse altitude, les militaires de J‑39 insérèrent de fausses informations sur les écrans radars ennemis, laissant penser aux opérateurs serbes que les avions venaient de l’ouest alors que l’assaut était lancé depuis le nord-ouest. La manœuvre déceptive et la ruse devaient être subtiles : suffisamment pour inciter les Serbes à imputer les incohérences à une faute mécanique, mais pas assez pour qu’ils soupçonnent un sabotage, auquel cas ils seraient passés en mode manuel (on parle alors de computer network exploitation) (4) ;

– la campagne de J‑39 a également concerné le domaine humain par des actions d’influence visant à créer un fossé entre les forces paramilitaires de Milosevic et l’armée régulière yougoslave. En diffusant de fausses informations destinées à antagoniser les positions, J‑39 a cherché à briser la cohésion de l’ennemi, sans qu’il soit toutefois possible d’en mesurer la réelle efficacité.

• Des années plus tard, l’opération américaine de 2003, « Iraqi Freedom », constitua une étape supplémentaire vers l’amélioration de la manœuvre interarmées sans qu’il soit toutefois possible de parler déjà de synergie multidomaine dans sa forme idéalisée. Contrairement à la première guerre du Golfe, la campagne de 2003 mit en avant une application simultanée et synergétique plutôt que séquentielle des actions terrestre et aérienne. Au cours de cette campagne de trois semaines, les forces terrestres américaines et britanniques atteignirent la banlieue de Bagdad en seulement neuf jours. La puissance aérienne alliée neutralisa rapidement le système de défense aérienne irakien, et établit la suprématie aérienne tout en accompagnant la poussée terrestre des alliés vers Bagdad et en éliminant les divisions de la Garde républicaine irakienne (5). L’intégration air-­surface fut facilitée par la colocalisation entre le général Moseley, responsable des forces aériennes, et son alter ego à la tête des forces terrestres, le Lieutenant General McKiernan. La manœuvre spatiale, essentielle à la réussite des opérations, fut facilitée par l’attribution au général Moseley de la Space Control Authority. Le CENTCOM entreprit le plus gros effort jamais consenti par les États-Unis pour mener des opérations d’information contre des éléments clés du régime baasiste.

• À plus petite échelle, la seconde bataille de Fallouja, en novembre 2004, s’apparentait plus encore à l’approche multidomaine au niveau tactique, si bien que l’on parle désormais du modèle de Fallouja pour le combat urbain (6). Ce modèle reposait sur la synchronisation entre une manœuvre ISR persistante, des modules de réaction rapide aéromobiles et des frappes de précision dans le temps réactif. L’opération baptisée « Phantom Fury » incarna « le retour de l’art du siège dans la guerre moderne (7) » et démontra l’efficacité de la puissance aérienne lorsque celle-ci est intégrée à d’autres forces dans des opérations conjointes, jusqu’au niveau tactique. Grâce aux armes de précision, les forces aériennes purent synchroniser leurs frappes jusqu’au point où il fut délicat de distinguer les missions d’appui aérien de celles d’interdiction : « La rapidité des pénétrations terrestres [dans la chasse aux insurgés] fut telle qu’attaquer les échelons défensifs adverses revint à appuyer directement la progression des troupes au sol. (8) » « Phantom Fury » marqua également une évolution notable des missions de transport qui permirent d’accompagner de manière très réactive la progression des Marines et de l’US Army dans leur traque sans relâche et maison par maison des insurgés.

Chacun des exemples ci-dessus illustre finalement les étapes progressives vers ce que nous appelons aujourd’hui le combat multidomaine. Les progrès technologiques jouèrent un rôle indéniable dans ces avancées vers la synergie interarmées au niveau tactique. La transformation digitale en fut un incontestable catalyseur. La tendance est donc bien au multidomaine, n’en déplaise à ses détracteurs, même si le chemin est encore long et jalonné de pièges. Les prochains efforts doivent désormais porter avec énergie et pugnacité sur les structures de commandement qui permettront de tirer la quintessence du combat multidomaine.

To buzz or not to buzz ?

Face à ce constat, la question du positionnement des armées françaises se pose avec acuité. En effet, eu égard au pouvoir normatif des États-Unis, ces travaux viennent naturellement irriguer la réflexion de leurs alliés, parmi lesquels la France. S’il est dangereux pour nos armées d’embrasser sans discernement ces concepts américains (qui possèdent leur propre logique), il est également absurde de les balayer d’un revers de la main. Certes, les armées françaises ne doivent pas subir cette fièvre conceptuelle. Pour autant, elles doivent comprendre et appréhender ce qui se cache derrière, puis transposer les concepts en adéquation avec leurs moyens. Au-delà de la seule recherche de l’efficacité au combat, il en va de l’interopérabilité future avec nos alliés américains.

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