Zimbabwe : les espoirs déçus de l’après-Mugabe

À la suite des répressions de janvier 2019, le Royaume-Uni a réagi en condamnant les atteintes aux droits de l’homme et la réponse disproportionnée des forces de sécurité zimbabwéennes. Cette prise de position témoignait de l’embarras de Londres, qui avait été l’un des principaux soutiens d’Emmerson Mnangagwa depuis son arrivée au pouvoir et œuvrait pour encourager une normalisation des relations diplomatiques et économiques du Zimbabwe avec les organisations internationales. Les États-Unis ont également adopté une position ferme face au Zimbabwe en dénonçant les agissements du régime, jugés contraires aux engagements pris lors de l’arrivée au pouvoir d’Emmerson Mnangagwa.

En revanche, les organisations régionales africaines, l’UA et la SADC, ont timidement réagi. L’Afrique du Sud aurait pu condamner ou proposer une médiation, mais Cyril Ramaphosa s’est contenté d’appeler au calme. La SADC a publié un communiqué qui appelait à la levée des sanctions et reprenait la rhétorique complotiste des autorités zimbabwéennes en indiquant que des « groupes internes, en particulier les organisations non gouvernementales, soutenues par des forces extérieures, ont poursuivi leurs efforts pour déstabiliser le pays (6) ».

Que ce soit lors des répressions postélectorales ou à la suite des manifestations de janvier, la bienveillance des pays voisins a eu pour conséquence de conforter le régime alors que les condamnations des diplomaties occidentales ont largement limité l’afflux d’investissements étrangers.

Une situation économique exsangue

En arrivant au pouvoir, Emmerson Mnangagwa et son nouveau gouvernement ont hérité d’une situation économique préoccupante. Depuis le début des années 2000, les agences d’aide et les investisseurs occidentaux s’étaient détournés du Zimbabwe et ce départ n’avait pas été compensé par d’autres partenaires comme la Chine. L’économie zimbabwéenne pâtit ainsi de la faiblesse des investissements étrangers depuis presque deux décennies. C’est pourquoi le nouveau président s’était lancé dans une opération de séduction pour convaincre les investisseurs étrangers. Or, d’une part, il n’y a pas eu d’efforts majeurs pour lutter contre la corruption et la mainmise des dignitaires du parti au pouvoir sur des pans entiers de l’économie et, d’autre part, les répressions du 1er août 2018 et de janvier 2019 ont largement refroidi de nombreux bailleurs qui étaient pourtant prêts à investir consécutivement aux engagements et aux changements positifs observés entre l’arrivée au pouvoir d’Emmerson Mnangagwa, en novembre 2017, et la tenue des élections, fin juillet 2018. Sous la pression de la communauté internationale, le gouvernement s’est engagé à faire la lumière sur les responsabilités de ces répressions et à prononcer des sanctions. Une commission a ainsi été confiée à l’ancien président sud-africain, Kgalema Motlanthe, pour enquêter sur les événements du 1er août 2018. Il est toutefois peu probable que de hauts responsables de l’État soient mis en cause et que les conclusions de cette commission conduisent à remettre en question l’approche sécuritaire de la gestion des mobilisations sociales et politiques au Zimbabwe.

Par ailleurs, une grande partie de la population zimbabwéenne est toujours exclue de l’économie formelle (7) et beaucoup se trouvent dans une situation de grande précarité. D’après le Programme alimentaire mondial (8), 5,3 millions de personnes dans le pays sont confrontées à l’insécurité alimentaire en 2019, et la situation pourrait empirer avec les épisodes de sécheresse qui devraient être de plus en plus fréquents dans les années à venir. En septembre 2018, une épidémie de choléra, indice d’une détérioration de l’infrastructure sanitaire, s’était propagée, principalement à Harare, faisant 50 morts. Le faible budget de l’État (9) ne permet pas de répondre aux urgences sociales et sanitaires d’une très grande partie de la population pour qui la situation s’est dégradée depuis le départ de Robert Mugabe. Le pays est par ailleurs confronté à une pénurie de devises et de carburant alors que les prix des denrées de base comme le pain, l’eau et les médicaments ont connu de fortes augmentations au cours des derniers mois, en raison d’une inflation galopante, laissant craindre (10) un retour à la période d’hyperinflation de 2008 – qui avait contraint le Zimbabwe à renoncer à sa monnaie nationale en 2009. En réaction, le gouvernement a décidé d’interdire l’utilisation de devises étrangères sur le territoire zimbabwéen. Si cette décision est susceptible d’atténuer l’augmentation des prix sur les étals des supermarchés, elle limitera sans doute la capacité du pays à attirer des investissements étrangers.

Quelles perspectives ?

La société zimbabwéenne est aujourd’hui très polarisée. L’essentiel de la contestation s’observe dans les centres urbains alors que les campagnes, historiquement plus proches du pouvoir en place, se sont tenues éloignées des mobilisations au cours des derniers mois. Une fracture générationnelle s’observe également entre des dirigeants vieillissants et de jeunes générations de Zimbabwéens qui n’ont connu que la domination de la ZANU-PF sur l’espace politique du pays. En effet, alors que le départ de Robert Mugabe devait inaugurer une nouvelle ère, il s’avère que certains caciques de la ZANU-PF ont conservé leur mainmise sur le pouvoir et sont prêts à réprimer toute contestation de l’ordre politique et économique. Les violentes répressions ont exacerbé les ressentiments vis-à-vis du pouvoir et les tensions pourraient prendre la forme de nouvelles mobilisations violentes au cours des mois à venir.

Afin d’apaiser ces tensions, la mise en place d’un dialogue national a été proposée par le gouvernement. Ce dialogue est pour le moment bloqué, car l’opposition considère que le gouvernement actuel est illégitime. Ce dernier discrédite quant à lui l’opposition en arguant qu’elle est soutenue par des entités étrangères et qu’elle est animée par une volonté de changement de régime. Cela entrave fortement les possibilités de rapprochement entre les parties. Afin de sortir de cette impasse, ce dialogue national pourrait être organisé par une tierce partie, un État voisin, la SADC ou encore le Conseil des Églises du Zimbabwe (ZCC), mais aucun élément ne semble aujourd’hui aller dans le sens de ce scénario. L’évolution de la situation au Zimbabwe dépendra pourtant de la capacité du gouvernement à renouer le dialogue avec l’opposition et la société civile pour apaiser une situation potentiellement explosive. Il s’agira également de trouver des solutions pour relancer l’économie de manière durable tout en remédiant au plus vite à la situation de précarité d’une grande partie de la population.

Notes

(1) Pour plus de détails sur cette séquence, voir Victor Magnani, « L’armée entre en scène au Zimbabwe. Coup de théâtre ou théâtre sans fin ? », Notes de l’Ifri, avril 2018.

(2) Constitution du Zimbabwe, 2013 : « Ni les services de sécurité ni aucun de leurs membres ne peuvent, dans l’exercice de leurs fonctions : agir de manière partisane ; promouvoir les intérêts de tout parti politique ou de toute cause politique » (section 208) et « Selon la présente Constitution, seul le président, en tant que Commandant en chef des Forces de défense, a le pouvoir : d’autoriser le déploiement des Forces de Défense ; ou a le pouvoir de déterminer l’utilisation opérationnelle des Forces de défense » (section 213).

(3) Emmerson Mnangagwa, « We Are Bringing About the New Zimbabwe », The New York Times, 11 mars 2018 (TdA).

(4) Tout en pointant certains dysfonctionnements tels que les intimidations d’électeurs ou le manque de confiance de ces derniers envers le scrutin ; voir par exemple : Mission d’observation électorale de l’Union européenne au Zimbabwe, « Preliminary Statement EUEOM Zimbabwe 2018 harmonised elections », 1er août 2018.

(5) Zimbabwe Human Rights NGO Forum, « On the Days of Darkness in Zimbabwe – An Updated Report on the Human Rights Violations Committed between 14 January 2019 to 5 February 2019 », 6 février 2019.

(6) Déclaration du président de la SADC, Son Excellence G. Geingob, sur la situation au Zimbabwe, 11 février 2019 (TdA).

(7) Leandro Medina et Friedrich Schneider « Shadow Economies Around the World : What Did We Learn Over the Last 20 Years ? », IMF Working Paper, 24 janvier 2018.

(8) Programme alimentaire mondial, Zimbawe (https://​www1​.wfp​.org/​c​o​u​n​t​r​i​e​s​/​z​i​m​b​a​bwe).

(9) Lors de la présentation du budget 2019, le ministre des Finances, Mthuli Ncube, a estimé les dépenses publiques totales à hauteur de 8,2 milliards de dollars (USD) pour un budget de 5,3 milliards. L’écart entre le budget et les dépenses sera très probablement encore plus important que prévu en raison de la hausse de l’inflation. Mthuli Ncube, The 2019 Budget Speech, 22 novembre 2018.

(10) Derek Matyszak, « Zimbabwe’s déjà vu moment », Daily Maverick, 4 juillet 2019.

Légende de la photo en première page : Le 25 septembre 2018, le président de la République du Zimbabwe, Emmerson Mnangagwa (à gauche), tout juste élu, est reçu à New York par le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres. Premier vice-président de 2014 à 2017, Emmerson Mnangagwa, soutenu par l’armée, a contraint au départ le président Robert Mugabe et pris le pouvoir fin 2017, avant de remporter une élection présidentielle contestée en juillet 2018, tout en promettant de rompre avec l’ancien régime. Mais le système mis en place par son prédécesseur n’a pas changé : E. Mnangagwa a également succédé au « Crocodile » à la tête de l’Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (ZANU-PF), parti de facto unique qui domine tous les secteurs du pays depuis plusieurs décennies. (© UN Photo/Eskinder Debebe)

Article paru dans la revue Diplomatie n°100, « Le monde en 2050 », septembre-octobre 2019.

• Victor Magnani, « L’armée entre en scène au Zimbabwe. Coup de théâtre ou théâtre sans fin ? », Notes de l’Ifri, avril 2018 [en ligne].

• Ray Ndlovu, In the Jaws of the Crocodile. Emmerson Mnangagwa’s Rise to Power in Zimbabwe, Le Cap, Penguin Random House South Africa, octobre 2018.

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