La Russie et son environnement sécuritaire

Globalement, il y a depuis plusieurs années une mise en avant des valeurs militaires comme éléments fédérateurs au sein de la société russe, ce qui nécessite que la menace extérieure puisse être présentée comme suffisamment tangible.

Cette manipulation d’un thème qui est vif en Russie constitue d’ailleurs, probablement, une dimension importante du dilemme de sécurité dans lequel le Kremlin a enfermé le pays. Il fait le jeu de ceux qui, au sein du pouvoir russe, voient leur intérêt dans le maintien de la tension internationale et renforce leurs positions.

Si V. Poutine peut revendiquer l’annexion de la Crimée, il a également largement contribué à une remontée en puissance des armées européennes. Il se trouve dans une situation délicate dans l’est de l’Ukraine et doit également supporter des sanctions qui ont ralenti son programme de modernisation militaire. Quelle est la perception russe de la séquence « post-annexion » ?

Sur tous ces éléments, il est probable que la grille de lecture des Russes soit assez différente de la nôtre, même si des politologues russes plus ou moins proches du pouvoir posent la question – discrètement certes – du bien-fondé des choix faits en 2014 par les autorités russes. En même temps, l’avantage stratégique que représente, pour le Kremlin, d’avoir récupéré la maîtrise des déploiements en mer Noire, à Sébastopol, contrebalance beaucoup des ennuis occasionnés par la crise de 2014 (d’autant que si, pour nous, 2014 est un tournant dans la relation avec la Russie, cette dernière estime, elle, qu’elle était de toute façon déjà soumise de longue date à une forte pression occidentale). Et sur ce sujet, même si l’opinion publique semble aspirer à un environnement international plus détendu, et si « l’effet bonus nationaliste » pour le pouvoir de l’annexion de la Crimée s’est dissipé, la majorité de la population russe voit le retour de la péninsule dans le giron russe comme un juste retour de l’histoire.

Je n’ai pas l’impression que la Russie regarde beaucoup la remontée en puissance des armées européennes (les experts russes, quand ils en parlent, relèvent plutôt leurs limites). Elle regarde, en revanche, le renforcement du flanc est de l’OTAN, et a les yeux rivés plutôt sur la puissance militaire américaine. La perception de la menace « à l’Ouest » est plus aiguë évidemment. Enfin, sur la « situation délicate » dans l’est de l’Ukraine, le problème est que le pouvoir russe ne voit pas nécessairement les choses en ces termes. Sa posture consistant à entretenir les conflits séparatistes dits « gelés » en Géorgie et en Moldavie montre bien que la Russie peut s’accommoder d’une dose de tension dans son voisinage, avec un investissement économique et politique pour elle somme toute plutôt limité – surtout si elle perçoit que la tension que cela occasionne est bien plus forte pour l’autre partie : Tbilissi, Kiev ou Chisinau – et contraint ses options géopolitiques.

Quant aux sanctions, même si Vladimir Poutine souhaiterait sans doute une normalisation des relations avec les Occidentaux, les Russes ont acquis la conviction que même si elles étaient levées (ce qu’ils n’escomptent pas pour l’avenir proche, d’où la recherche d’alternatives en Asie : composants électroniques, machines-outils, marchés, financements, etc.), des contraintes perdureraient pour les transferts de technologies (l’idée étant en effet prégnante en Russie que les pays occidentaux ne veulent pas l’aider à se moderniser).

La « réforme Serdioukov », poursuivie par Sergueï Choïgou, promettait beaucoup en termes de modernisation matérielle et des structures de forces. Reste que les réformes ne sont jamais simples, en particulier en Russie. Rétrospectivement et au-delà de l’aspect matériel, peut-on dire qu’elles ont réussi, au regard des relations civilo-militaires ou avec l’industrie notamment ?

À l’échelle de la Russie, dans le contexte financier et économique compliqué qui est le sien et vu la situation ante, on peut parler d’un succès même si on a une armée russe à plusieurs vitesses et technologiquement en retard sur les autres grandes puissances militaires dans un certain nombre de domaines clés. Les choix prudents de la Russie dans la conduite des opérations en Syrie traduisent aussi cela en creux.

La santé des relations civilo-militaires est une question intéressante à aborder quand on se souvient de leur état au moment où Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir. Elles étaient très détériorées, des responsables militaires de haut rang critiquaient ouvertement la politique militaire du gouvernement, d’autres revendiquaient un rôle politique. Le pouvoir annonçait régulièrement des réformes qu’il n’était pas en mesure de financer. Surtout, l’armée russe a été engagée dans un conflit interne, en Tchétchénie, dans une intervention décidée sans stratégie claire et sans moyens suffisants. Le président Eltsine avait en outre reporté sur les militaires la responsabilité de l’échec de cette guerre pour la Fédération de Russie.

Quand Vladimir Poutine arrive au Kremlin sur fond de deuxième guerre en Tchétchénie dans les conditions que l’on sait, il endosse la pleine responsabilité de l’intervention, assumant, aux yeux des militaires, sa condition de commandant en chef suprême des armées. Il tient un discours valorisant l’institution militaire, la carrière militaire (et plus tard, quand il en aura les moyens financiers, les soldes ; de plus, l’État prendra en main le problème du logement et celui des pensions des militaires). Cela contribuera, avec le changement générationnel naturel au sein du corps des officiers, à une plus grande acceptation au sein des forces des choix gouvernementaux quand la réforme des structures militaires sera lancée quelques années plus tard. Et ce, d’autant plus que le gouvernement met de l’argent dans cette réforme et dans la restructuration de l’industrie d’armement.

Sur ce dernier sujet, le bilan est lui aussi en demi-teinte. L’État a injecté beaucoup de fonds – par la commande d’équipement, par des programmes d’aide à la modernisation des entreprises du secteur. On voit aussi que dans les périodes de crise, il renfloue les (nombreuses) entreprises du secteur qui sont endettées. En revanche, ce réengagement a aussi pris la forme d’une reprise en mains quasi totale du secteur par l’État, via la constitution de grands, voire très grands groupes et corporations. Cette concentration n’a cependant pas vraiment eu les effets escomptés pour ce qui concerne les gains de compétitivité et la lutte contre la corruption. Dans ce contexte, les secteurs d’excellence traditionnels (aéronautique, défense antiaérienne, etc.) ont pu conforter leurs positions, tandis que les moins efficients (notamment la construction navale) n’ont pas vraiment pu sortir de l’ornière. Et, encore une fois, les systèmes vraiment nouveaux demeurent rares. Les sanctions – restreignant l’accès aux marchés financiers et aux transferts de technologies militaires et duales – pèsent de tout leur poids dans ce contexte.

Ces dernières années, la Russie et la Chine ont non seulement maintenu leurs exercices conjoints, mais les ont également diversifiés, les volumes de forces augmentant tout comme leur nombre. Cette tendance est-elle appelée à se maintenir ? Le niveau d’interopérabilité entre les deux armées est-il élevé ?

Les exercices conjoints sino-russes, c’est en définitive quelque chose d’assez nouveau. Il y a certes eu, depuis le début des années 2000 et en moyenne tous les deux ans, des exercices antiterroristes dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai. Mais souvent ils n’étaient pas bilatéraux, leurs scénarios n’étaient pas très sophistiqués… Les exercices navals conjoints n’ont commencé qu’en 2012. Surtout, en 2018 et 2019, des troupes chinoises sont venues participer à des exercices stratégiques sur le territoire de la Russie (respectivement exercices « Vostok » et « Tsentr »). Dans celui de 2018, l’exercice « Vostok », théoriquement orienté sur des scénarios de crise ou de conflit dans la « direction stratégique » est, le message était fort clair : la pression stratégique amé-ricaine s’accentue sur nos deux pays, qui ont su établir une relation de bon voisinage et de confiance, et nous devons y répondre en unissant nos forces. On peut noter ici l’intérêt que marquent les militaires chinois pour ce qu’ils peuvent retirer de l’expérience opérationnelle accumulée par les forces russes lors de leurs récents engagements. Dans ce cadre, d’ailleurs, la thématique de la lutte contre le terrorisme est également bien présente. Il faudra aussi voir ce que recouvre l’aide que le président Poutine a annoncé vouloir apporter à la Chine dans la création d’un système d’alerte avancée des lancements de missiles. Cependant, bien qu’il ait progressé, le niveau d’interopérabilité entre les forces russes et chinoises reste bien en deçà de ce qui se pratique entre alliés occidentaux.

À court et à moyen termes, quelles pourraient être les ambitions stratégiques russes ?

Dans le contexte régional, la Russie cherchera à sauver ce qui peut l’être dans l’ex-URSS, mais saura-t-elle jouer un jeu plus habile que celui qui a été le sien au cours du dernier quart de siècle ? Au Moyen-Orient, on voit bien que la Russie n’a pas l’intention de quitter la Syrie, qui va rester sa porte d’entrée principale dans la région. Elle va chercher à accélérer l’issue du conflit en s’efforçant de trouver des partenaires pour la reconstruction du pays le moment venu (et de masquer le fait qu’elle a peu de moyens à y consacrer elle-même). Enfin, la Russie continuera à travailler à rééquilibrer la politique extérieure vers l’Asie, ce qui n’est pas une mince affaire – car plus ses liens avec la Chine se resserrent, plus les pays asiatiques s’interrogent sur sa capacité à conduire une politique asiatique détachée des préférences de Pékin. Concernant les relations avec l’Occident, la perception générale en Russie est que la crise est durable, et certains politologues parlent de « rupture ». Et tout le monde n’est pas nécessairement, à Moscou, dans l’esprit de faire des efforts pour améliorer ces relations. En tout état de cause, il s’agira, sur fond de contexte économique qui s’annonce durablement déprimé, de consolider l’image de remontée en puissance internationale du pays. Cela passera sans doute par une présence marquée des instruments militaires sur la scène internationale, dont il faut bien remarquer qu’ils ont contribué, ces dernières années, à porter le regain de crédibilité de la Russie comme grande puissance.

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