L’Amérique du Sud face à ses démons historiques

Deuxième point commun et facteur explicatif aux crises touchant les pays de la région, l’absence de culture politique du compromis et du consensus qui n’a pas permis d’établir les bases de stratégies politiques visant à réduire efficacement et à long terme les problèmes structurels. Malgré l’existence d’une majorité de systèmes politiques pacifiés et démocratiques depuis bientôt quarante ans, les positions politiques marquées et maximalistes sont monnaie courante, du Vénézuéla d’Hugo Chavez au Brésil de Jair Messias Bolsonaro, empêchant le vote de mesures consensuelles destinées à lever les problèmes structurels. Les coups d’État militaires et civils, la violence et les élections truquées étaient une constante de la vie politique sud-américaine aux XIXe et XXe siècles. Ces « traditions » semblent resurgir à la faveur de la crise sociale des derniers mois, ne facilitant en rien la résolution des crises. La Bolivie a ainsi cumulé des élections truquées et contestées en octobre 2019, des affrontements sanglants entre factions politiques faisant 23 morts en novembre 2019, le non-respect des dispositions de la Constitution sur les mandats par le président sortant en exil Evo Morales, et l’instauration d’un pouvoir de fait avec l’arrivée à la présidence par intérim de la vice-présidente du Sénat, l’avocate Jeanine Anez. De même, en Équateur, l’explosion sociale d’octobre 2019, liée à l’augmentation des prix des carburants, a aussi conduit ce pays au bord du chaos. Conformément à ses engagements pris avec le FMI, le président équatorien Lenin Moreno a adopté le 2 octobre 2019 le décret 883 libéralisant le prix des carburants. C’est cette mesure, un peu comme l’augmentation du prix des tickets de métro de Santiago au Chili, qui a déclenché la crise. Mais, pour faire simple, comme en Bolivie, les affrontements idéologiques entre tenants d’une ligne bolivarienne et plutôt indigéniste d’une part, d’une ligne plus libérale et plus à droite d’autre part, ont conduit le pays dans une impasse (6), même si l’accord conclu le 14 octobre 2019 entre la présidence et les manifestants indigénistes sur le prix des carburants permet temporairement d’apaiser les tensions.

Au Chili, pour éviter la situation de chaos de la Bolivie ou de l’Équateur, les partis politiques ont récemment décidé de trouver une issue commune à la crise, en essayant de prendre le contre-pied des pratiques politiques traditionnelles dans la région. Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que les manifestants arrêteront leur mouvement. Le Congrès chilien et le président Miguel Juan Sebastian Pinera Echenique se sont accordés sur la nécessité de réformer la Constitution par référendum, prévu en avril 2020, et de préparer d’importantes réformes structurelles avec, à la clef, des élections générales en octobre 2020. La crise peut donc être appelée à se poursuivre, mais les responsables politiques chiliens, droite et gauche confondues, ont tenté de trouver une issue destinée à satisfaire les revendications des manifestants avec les accords du 15 novembre 2019. Le proche avenir dira si cette stratégie est effectivement la bonne pour le Chili.

Des difficultés économiques structurelles persistantes pour l’ensemble de la région

Troisième et dernier point commun aux pays de la région pour expliquer ces crises, l’Amérique du Sud a certes fait des progrès économiques spectaculaires en trente ans, mais ses difficultés économiques structurelles persistent. Pour rattraper leur retard et rembourser leurs dettes, de nombreux pays se sont inscrits dans des stratégies d’ajustement structurel inspirées du FMI, mais ces politiques n’ont pas forcément été couronnées de succès, comme l’a montré le cas argentin dans les années 1990, malgré les sacrifices consentis par la population. Les pays, comme le Vénézuéla, qui n’ont pas voulu s’inscrire dans cette démarche, n’ont pas mieux réussi, ont même fait pire et l’économie de ce pays s’est appauvrie pour finalement s’effondrer en 2018.

De fait, ces crises dépendent de situations économiques contrastées à travers le sous-continent, mais elles ont pour point commun d’intervenir dans des pays où la diversification économique, industrielle et technologique reste extrêmement limitée. La montée en gamme n’existe pas, sauf exceptions dans certains secteurs économiques brésiliens, et la région reste prioritairement un exportateur de matières premières, le plus souvent non transformées, et un importateur de produits à haute valeur ajoutée venus de Chine, des États-Unis, du Japon, de Corée du Sud ou d’Europe. Cette situation tend à faire perdurer un modèle hérité de la période coloniale qui ne favorise pas franchement la création et la répartition des richesses. C’est d’ailleurs un sentiment commun de frustration quant à cette situation qui semble dominer dans des pays aussi différents que la Bolivie, le Chili, l’Équateur ou même le Brésil. En effet, dans ce dernier pays, la victoire du président Bolsonaro était aussi la conséquence du sentiment qu’avaient les classes moyennes brésiliennes de reculer face à l’expansionnisme économique chinois ; un thème largement utilisé dans la campagne électorale pour les élections des 7 et 28 octobre 2018. Mais, face aux réalités et au poids du partenaire chinois dans l’économie brésilienne, le président Bolsonaro est allé lui-même à Canossa et a dû composer avec les dirigeants chinois lors du sommet des BRICS tenu au Brésil du 13 au 15 novembre 2019, au point d’affirmer que « la Chine fait de plus en plus partie de l’avenir du Brésil ». Nul ne sait si cette formule est la marque d’un constat d’impuissance face à la Chine ou le début d’une prise de conscience quant à la nécessité de rééquilibrer les rapports sino-sud-américains.

Quelles perspectives ?

Constater que les différents pays d’Amérique du Sud font face à des crises sociales, économiques et politiques de grande ampleur n’est pas une première dans l’histoire de l’Amérique du Sud. En conclure que ces évènements relèvent des mêmes causes reste cependant un raccourci approximatif. Si les pays d’Amérique du Sud devaient être classés sous une forme d’échelle de Richter des crises, le cas le plus extrême serait sans doute celui du Vénézuéla et le cas le plus modéré, celui de l’Uruguay. Les récentes élections présidentielles et parlementaires des 27 octobre et 24 novembre 2019 y ont surtout été le reflet de l’augmentation manifeste de l’insécurité dans un pays longtemps appelé « la petite Suisse de l’Amérique latine » et qui connaît maintenant l’intrusion croissante des cartels de la drogue.

Il existe toutefois une certitude majeure : la forte politisation d’une masse croissante de populations sud-américaines, qui rend difficile un règlement des crises par les seules élites politiques, d’ailleurs très souvent discréditées, à droite comme à gauche. Si ces pays veulent les surmonter, il leur faudra donc s’attaquer réellement aux trois grands facteurs explicatifs de ces crises présentés dans cet article. Sinon, sans réforme structurelle, la région court un risque majeur, celui de rester un acteur marginal et dominé des futures relations internationales économiques et politiques. L’Amérique du Sud mérite beaucoup mieux.

Notes

(1) Sur l’importance réelle du bassin amazonien pour l’environnement planétaire, voir l’ouvrage L’Amazonie : histoire, géographie, environnement du géographe François-Michel Le Tourneau (CNRS Éditions, 2019).

(2) Selon l’INSEE, l’indice de Gini est un indicateur synthétique d’inégalités de salaires (de revenus, de niveaux de vie). Il varie entre 0 et 1. Il est égal à 0 dans une situation d’égalité parfaite où tous les salaires, les revenus, les niveaux de vie seraient égaux. À l’autre extrême, il est égal à 1 dans une situation la plus inégalitaire possible, celle où tous les salaires (les revenus, les niveaux de vie) sauf un seraient nuls. Entre 0 et 1, l’inégalité est d’autant plus forte que l’indice de Gini est élevé.

(3) Dans son rapport Vaincre la pauvreté humaine (2000), le PNUD définit spécifiquement trois catégories : l’extrême pauvreté, la pauvreté générale et la pauvreté humaine. Ainsi, « une personne vit dans la pauvreté extrême si elle ne dispose pas des revenus nécessaires pour satisfaire ses besoins alimentaires essentiels — habituellement définis sur la base de besoins caloriques minimaux ».

(4) Le rapport annuel « Panorama social de l’Amérique latine » de la CEPAL (Comisión Económica para América Latina y el Caribe) fait le point sur ces questions. Le rapport 2018 est disponible sur le site suivant : https://​www​.cepal​.org/​e​s​/​p​u​b​l​i​c​a​c​i​o​n​e​s​/ps.

(5) Sur la société chilienne, le seul ouvrage disponible en langue française qui permet d’aborder ses contraintes et ses obstacles reste Vivre le Chili : le guide pratique de la vie au Chili (éditions Hikari, 2008).

(6) On peut se référer à l’article rédigé par l’ancien président équatorien Rafael Correa (2007/2017) dans le numéro du Monde diplomatique de novembre 2019 pour donner une interprétation plutôt d’orientation bolivarienne à la crise en cours (https://​www​.monde​-diplomatique​.fr/​2​0​1​9​/​1​1​/​C​O​R​R​E​A​/​6​0​918).

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°54, « L’état des conflits dans le monde », Décembre 2019-Janvier 2020.

À propos de l'auteur

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard

Haut fonctionnaire, maître de conférences à Sciences Po Paris, à l’IEP de Rennes et à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé de l’Université Bernardo O’Higgins (UBO, Santiago, Chili), responsable du cours sur l’économie et la société brésilienne de l’École de guerre économique (EGE).

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