Le Moyen-Orient en 2050 : vers la fin du chaos ?

L’armée a un rôle aussi bien politique qu’économique. Des généraux sont nommés à la tête d’entreprises et elle bénéficie d’avantages particuliers et représente pour beaucoup un moyen d’ascension sociale.

Cependant, ce rôle est parfois concurrencé par la montée en puissance de milices qui ont souvent une réelle autonomie. Parfois, elles ont été créées, comme en Syrie, par le pouvoir lui-même ; parfois, elles ont surgi à l’initiative de partis ou d’un État tiers, essentiellement l’Iran. Il est probable que cette situation perdurera, ne serait-ce qu’en raison de la défense des avantages acquis. Leur dissolution ou intégration dans les armées régulières seront difficiles.

Enfin, la persistance du risque terroriste, qu’il s’agisse de la mouvance d’Al-Qaïda ou de celle de l’EI, est un défi pour les armées dans les années futures [lire notre dossier dans Diplomatie no 99, juillet-août 2019]. Malgré la reprise des territoires occupés par l’EI et l’affaiblissement d’Al-Qaïda, plusieurs dizaines de milliers de djihadistes ou groupes terroristes sont encore potentiellement actifs aussi bien en Turquie et au Levant que dans le Sud de la péninsule Arabique. L’éradication de ces groupes est une œuvre de longue haleine qui ne sera sans doute pas terminée en 2050.

Ainsi, il est probable que les armées conserveront leur rôle prééminent dans le Moyen-Orient de 2050. Si elles peuvent afficher une certaine neutralité en cas de processus d’ouverture démocratiques, il est douteux qu’elles acceptent des réformes qui amoindriraient leur rôle de défense de la sécurité de leur pays ou qui affecteraient leurs privilèges.

Un paysage géopolitique bouleversé

Le poids des différents acteurs extérieurs à la région est en train de se modifier de façon évidente. On peut penser que les évolutions qui s’amorcent confirmeront ce basculement géopolitique à l’horizon 2050.

Une influence européenne en déclin

Les pays européens – en particulier la France et le Royaume-Uni – qui jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale ont joué un rôle essentiel au Moyen-Orient risquent de voir ce rôle continuer à décliner encore, même si l’Union européenne reste, économiquement et financièrement, un partenaire majeur. Malgré une rhétorique généreuse et le déblocage de fonds importants, l’Europe n’a pas su peser dans le déroulement des révolutions arabes, ni éviter leur échec. Par ailleurs, si elle a joué un rôle déterminant dans la négociation comme dans la conclusion de l’accord de Vienne avec l’Iran en 2015, elle n’a pu le défendre efficacement. En se pliant aux injonctions et aux sanctions américaines, elle a contribué ainsi à la mort de cet accord et perdu de sa crédibilité.

Un désengagement américain

La politique de retrait amorcée par Barack Obama et confirmée par Donald Trump s’explique par la convergence de plusieurs motivations : lassitude de l’opinion publique américaine ; retrait d’un bourbier où il n’existerait aucun intérêt américain majeur ; priorité donnée au défi présenté par la volonté de puissance de la Chine.

Mais les États-Unis, malgré le déplacement de priorité vers le Pacifique, ne pourront être absents de cette région, où ils conserveront des bases militaires, ne serait-ce que pour veiller à la sécurité d’Israël ou pour contrer l’influence de l’Iran avec lequel l’affrontement va se poursuivre. En outre, ils ne peuvent se désintéresser de cette zone stratégique, où l’Arabie saoudite, pays fragile, joue un rôle essentiel dans la régulation des cours du pétrole. Ils continueront d’être présents, voire s’engageront dans un nouveau conflit, cette fois-ci avec l’Iran, si ce pays devait reprendre sérieusement son programme nucléaire militaire. On n’est pas à l’abri de nouvelles interventions américaines déstabilisatrices.

Le retour de la Russie

La Russie des tsars comme l’URSS ont toujours eu une politique active en direction des mers chaudes, en particulier vers le Bosphore et le Moyen-Orient. Après l’écroulement de l’Union soviétique en 1989 et la décennie noire, la Russie s’efface entre 1990 et 2005. Son retour est annoncé par Vladimir Poutine à l’occasion de la conférence de Munich sur la sécurité en 2007. Il multiplie les voyages au Moyen-Orient, renoue le fil avec les anciens pays sous influence soviétique et joue un rôle de plus en plus actif tant au niveau du Conseil de sécurité que sur le terrain. Il joue ainsi un rôle essentiel en Syrie en apportant un soutien décisif à Bachar el-Assad.

De façon plus surprenante, la Russie est maintenant très présente dans des pays avec lesquels, dans le passé, elle entretenait des relations difficiles, voire hostiles, comme l’Iran ou même Israël où une importante communauté russe exerce une influence croissante sur la vie politique. Avec l’Arabie saoudite, une concertation étroite dans le domaine du marché pétrolier est établie entre les deux pays dans le cadre des réunions de l’OPEP+. Enfin, avec la Turquie, autre ennemi héréditaire, elle a noué des relations étroites, y compris dans le domaine militaire, qui agacent les États-Unis comme les autres membres de l’OTAN.

De fait, la Russie a retrouvé crédibilité et influence au Moyen-Orient. Elle démontre qu’elle ne lâche pas ses amis, contrairement aux États-Unis ; elle parle à tout le monde et apparaît comme un interlocuteur incontournable, notamment pour résoudre la question syrienne. À long terme, elle entend tirer profit de cette situation favorable et conforter ce retour en force, en marginalisant davantage une influence américaine en déclin.

Une Chine à volonté hégémonique

Depuis le début des années 2000, la Chine place ses pions de façon discrète, mais efficace. Celle-ci est d’autant mieux acceptée qu’elle évite toute ingérence, notamment en matière de droits de l’homme, et qu’elle propose produits ou investissements à des conditions souvent favorables. De fait, la présence économique chinoise s’est considérablement élargie, notamment en Arabie saoudite et en Iran dont la Chine est devenue le premier client, fournisseur et investisseur.

Cependant, certains indices laissaient déjà penser que sa politique dans cette zone dépasse le champ économique. Elle accueille ainsi de façon continue des ressortissants de la région dans des séminaires de formation, notamment des diplomates. L’instauration de rencontres régulières entre le secrétaire général de la Ligue arabe et les vingt-deux ministres des Affaires étrangères et leur homologue chinois a déjà une dimension politique évidente. Elle dispose maintenant d’une base à Djibouti, à proximité immédiate du Moyen-Orient.

La tournée de Xi Jinping au Moyen-Orient en janvier 2016 marque un tournant : lors de son passage, il propose un véritable partenariat à long terme à ses interlocuteurs, y compris dans des domaines sensibles. Le projet de nouvelles routes de la soie, initiative éminemment politique, concerne aussi cette région. Ainsi, la Chine est devenue progressivement une puissance majeure au Moyen-Orient, avec des objectifs stratégiques évidents, et entend conforter cette politique, car cette région pose à terme un problème pour sa sécurité.

Le paysage géopolitique de la région s’est ainsi modifié de façon significative depuis une décennie. Il est probable que cette évolution se confirmera dans les années qui viennent, notamment au profit de la Chine qui manifeste sa volonté de puissance au niveau mondial. D’autres acteurs asiatiques affirment également leur influence dans cette zone, comme l’Inde ou la Corée du Sud. Ce basculement a été facilité par un rejet croissant de l’Occident qui touche non seulement les États-Unis, mais aussi, de façon plus récente, l’Europe. Ils sont accusés d’avoir pratiqué le double standard en faveur d’Israël ou au détriment de plusieurs pays de la région, qu’il s’agisse de l’Irak ou de l’Iran, et d’avoir contribué à l’essor des mouvements djihadistes par leurs multiples interventions. Il est reproché plus spécialement à l’Europe de n’avoir pas accueilli de façon décente les réfugiés et les immigrés en provenance des pays du Moyen-Orient. Son attitude jugée hostile à l’égard de l’islam et de ses minorités musulmanes est également dénoncée. Son image dans les opinions publiques moyen-orientales s’est profondément dégradée.

Des scénarios aléatoires

Compte tenu des multiples variables évoquées ci-dessus, établir des scénarios à l’horizon 2050 est bien évidemment très aléatoire. Aux États-Unis, plusieurs études prospectives ont été réalisées, notamment à l’initiative de la CIA (4). Elles sont dans l’ensemble peu optimistes.

Scénario noir : chaos et implosion

Dans ce scénario, les évolutions actuelles préoccupantes se confirment, les risques de violences se concrétisent, la rivalité entre sunnites et chiites continue d’être instrumentalisée et les affrontements par procuration, voire directs, s’amplifient.

L’objectif de regime change visant l’Iran est poursuivi avec détermination, d’autant plus que ce pays a repris son programme atomique à caractère militaire et entreprend de se constituer un arsenal nucléaire. Les successeurs de Donald Trump, qu’ils soient républicains ou démocrates, réagissent à cette politique. À une échéance qui peut intervenir à court ou moyen terme, la coalition formée des États-Unis, d’Israël, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis qui, jusqu’alors, n’affrontait l’Iran que par procuration, passe à des actions sur le territoire iranien et tente de faire tomber le régime par des actions militaires répétées. L’Iran riposte directement sur des cibles vulnérables américaines, notamment en Irak et en Syrie, et sur des objectifs saoudiens ou émiratis. Des troubles éclatent en Iran, mettant le pays au bord de la guerre civile. La Russie, la Chine et la Turquie prennent fait et cause pour l’Iran. Ce conflit a naturellement des répercussions sur l’exploitation et sur l’exportation des hydrocarbures.

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