Le cinéma tunisien au lendemain des soulèvements sociaux de 2011

L’intérêt pour la mémoire

Quand un système tombe, celui qui prend place essaie de réécrire l’histoire pour soi-disant la rectifier et la rendre plus « vraie ». Juste après la révolution, les cinéastes se sont mis à réinterroger l’histoire de leur pays avec une tentative de la réécrire. Cette tentative a concerné la période récente, en remontant jusqu’à l’époque coloniale – par exemple, le documentaire Protectorat 1881 (2016), de Tarek Ibrahim –, puisque la crise économique actuelle serait la conséquence d’une succession de politiques antérieures remontant jusqu’à l’époque beylicale dont la mémoire a été bafouée par Bourguiba.

Dans cette recherche de vérité à travers l’histoire, nous assistons à une sorte de thérapie que les Tunisiens seraient appelés à faire, en commençant par les cinéastes eux-mêmes. Ceux qui ont filmé les événements du 14 janvier 2011 étaient conscients qu’ils étaient en train de documenter des moments importants. Ces images constituaient pour eux la mémoire de demain, mais leur servaient également d’amorce pour évoquer une mémoire nationale longtemps confisquée, voire interdite, comme celle des époques des Beys ou de Bourguiba. Dès lors, on peut dire que les cinéastes tunisiens, libres de toute censure et de toute tutelle, ont entamé l’écriture de leur histoire telle qu’ils la considèrent réellement. Ainsi, motivés par les commandes d’Al-Jazeera Documentary, les cinéastes ont mis en image des documentaires sur les grandes figures de l’histoire tunisienne, tels Abdelaziz Thaalbi (2014), de Lassad Hajji, ou L’assassinat de Farhat Hached (2011), de Jamel Dallali.

D’autres documentaires se sont intéressés aux anciens opposants qui ont subi les pires tortures à l’époque de Bourguiba et de Ben Ali.

Mohamed Ben Jannet (2012), de Ridha ben Halima, relate la vie mouvementée de ce militant de gauche et héros des manifestations du 5 juin 1967. Dans La Coloquinte (2012), de Mahmoud Jemni, d’anciens opposants d’âge, de sexe et d’obédiences idéologiques distincts, relatent les sévices physiques et psychologiques vécus lors de leur détention. Sacrifice (2013), d’Anis Lassoued, décrit comment la vie d’un militant d’Ennahdha, arrêté sous le régime de Ben Ali, a complètement changé après la victoire de son parti. La mémoire noire, témoignages contre l’oubli (2013), de Hichem ben Ammar, décrit de quelle manière Bourguiba s’est acharné contre le mouvement de gauche Perspectives, créé à Paris en 1963. Ces documentaires contribuent à la réécriture de l’histoire à travers la fenêtre carcérale.

Certains films s’aventureront même dans les coulisses de l’armée tunisienne, comme L’affaire Barraket Essahel (2014), de Ghassen Amami, qui ose décrire le supplice subi, en 1991, par 244 officiers tunisiens accusés par l’ancien régime de complot contre la sûreté de l’État, ou de la police, comme l’a fait Mémoire en risque (2011), de Thameur Mekki et Karim Bouzouita.

D’autres cinéastes veulent témoigner du rôle des femmes dans les luttes militantes en Tunisie et dressent différents portraits. Militantes (2012), de Sonia Chamkhi, met en lumière l’affrontement dans l’arène politique de Tunisiennes aux élections de l’Assemblée nationale constituante dans une Tunisie postrévolutionnaire et en pleine transition démocratique. Une vie en dents de scie (2012), de Mounir Baaziz, dresse le portrait d’une militante de l’Association tunisienne des femmes démocrates qui continue le combat sous la menace d’une remise en question de ses acquis. La révolution des femmes, un siècle de féminisme arabe (2014), de Feriel ben Mahmoud, part à la recherche des traces du féminisme arabe et s’interroge sur la façon de le faire perdurer dans le contexte géopolitique actuel. Des films qui poseront les jalons de nouvelles revendications féministes et qui trouveront plus tard un écho dans la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (COLIBE), créée en août 2017.

La délicate question du financement

La production cinématographique sous les régimes de Bourguiba et de Ben Ali était tributaire des aides de l’État, ce qui lui permettait de garder le contrôle sur la création tout en lâchant du lest de temps à autre. Après la révolution, la production commence à changer de visage, et ce, surtout grâce à l’avènement du numérique, qui a permis de soulager les budgets des films, et à l’apparition de producteurs et de réalisateurs qui ont décidé de tourner le dos aux financements étatiques pour faire des films indépendants et autofinancés, le plus souvent à faible budget. Deux exemples dans cette démarche indépendante : The Last of Us (2016), d’Ala Eddine Slim, Lion du Futur à la Mostra de Venise 2016, et Dachra (2018), d’Abdelhamid Bouchnak. Ces films constituent une sorte de locomotive pour d’autres cinéastes qui suivront le chemin de la production autofinancée, surtout lorsque leurs dossiers ne reçoivent pas de réponse positive de la part de l’État.

La réussite de plusieurs longs métrages et leur sélection dans de prestigieux festivals a été fulgurante à partir de la deuxième moitié de la décennie 2010 : À peine j’ouvre les yeux, de Leyla Bouzid, prix du public à la Mostra de Venise 2015 ; Hedi, un vent de liberté, de Mohamed ben Attia (prix du meilleur premier film et Ours d’argent du meilleur acteur à la Berlinale 2016) ; La Belle et la meute, de Kaouther ben Hania (sélection Un certain regard et prix de la meilleure création sonore au Festival de Cannes 2017) ; Noura rêve (2019), de Hinde Boujemaa (sélection aux festivals de Saint-Sébastien et de Toronto) ; Un fils (2019), de Mehdi Barsaoui (prix du meilleur acteur et prix Interfilm à la Mostra de Venise 2019).

Pourtant, le cinéma tunisien souffre des mêmes tares de toujours, à savoir le manque cruel de salles et l’absence de marché capable de le transformer en une véritable industrie. Reste alors le passage occidental qui devient incontournable si l’on veut qu’un film ait des chances de sortie commerciale. Dans cette nouvelle donne, les fonds de soutien étrangers arabes ou francophones ont joué un rôle déterminant et permis le financement d’une bonne partie de la production tunisienne. Cependant, certains réalisateurs avaient un parti pris : celui de ne solliciter que des fonds arabes, les européens représentant pour eux d’anciens colonisateurs qui risquent de détourner leurs sujets.

L’arrivée d’une nouvelle génération a changé les codes de l’écriture jusque-là trop marqués par les idéologies anciennes. Libres de toute censure, les cinéastes tunisiens ont également pu réécrire l’histoire de leur pays et se la réapproprier. Le désir d’écrire le cinéma en Tunisie semble prendre un autre envol tout en essayant d’éviter le sempiternel problème du financement en recourant à des productions à faible budget. La société tunisienne a pu se retrouver dans ce cinéma de l’après-14 janvier 2011 puisque les thématiques nouvelles la concernent directement et que les personnages qui luttent contre les tabous lui ressemblent. Le cinéma tunisien peut également se prévaloir d’être le seul cinéma arabe libre de toute censure jusque-là justement grâce à cette révolution qui, malgré ses dérives, a maintenu intact le droit à la liberté de s’exprimer et de filmer.

Notes

(1) Le guide des films tunisiens, publié en 2017 par le Centre national du cinéma et de l’image, recense 246 fictions et documentaires produits entre 1967 et 2017.

(2) Tahar Chikhaoui, « La rampe s’est déplacée », in Catalogue des 12e Journées cinématographiques dionysiennes, Cinéma Écran Saint-Denis, 1-7 février 2012.

(3) Marie Pierre-Bouthier, « À l’épreuve de la révolution », in Zamane, mai 2012, p. 2-5.

(4) Olivier Barlet, « Printemps tunisien, de Raja Amari : Retour vers le futur », in Africultures, 15 décembre 2014.

Légende de la photo en première page : Le documentaire Laïcité, Inch’Allah !, de Nadia El Fani, se veut un plaidoyer pour la liberté et contre l’obscurantisme. © DR

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°44, « Tunisie : un destin démocratique ? », novembre-décembre 2019.

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